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Full text of "Littérature orale de la Basse-Normandie (Hague et Val-de-Saire): (Hague et ..."

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I 



LES 



LITTÉRATURES POPULAIRES 



TOME XI 



q^- 



LES 



LITTÉRATURES 



POPULAIRES 



DE 



TOUTES LES NATIONS 



TRADITIONS, LÉGENDES 

CONTES, CHANSONS, PROVERBES, DEVINETTES 

SUPERSTITIONS 

TOME XI 




PARIS 
MAISONNEUVE ET O-, ÉDITEURS 

25, QUAI VOLTAIRE, 2$ 
1883 



Tous droits réservés 



LITTÉRATURE ORALE 



OE LA BASSB-HOMIANDIB 



LITTÉRATURE ORALE 

BASSE-NORMANDIE 

(hagde et val-de-sairb ) 
Jean FLEURY 



PARIS 

MAISONNEUVE ET C", ÉDITEURS 

IS, QDAI TOLTAtSt, IJ 

i88j 



QgpH ^ traditions populeÙTes, lu contes. Us patois 
W^St ^'™ wnt, à m juger du moins par U pays 
litâJuM que foi haèili dans mon jeune t^e. Les vieil- 
lards seuls se souviennent encore un peu pour leur 
compte, tnais n'apprennent plus rien aux jeunes géné- 
rations. Des traitions qui circulaient encore cou- 
ramment dans mon enfance, la plupart sont oubliées 
ou n'ont laissé qu'un vague souvenir. Il n'y a donc 
pas de temps à perdre pour les recueillir. Encore un 
quart de siècle et il n'en restera plus trace. 

Mes parents étaient vieux quand je suis ai, et il 
y a longtemps, bien longlen^s, que je ne suis plus un 
jeune homme. C'est cette double circonstance qui m'a 



II PRÉFACE 

permis de fouiller encore asseï profondément dans un 
passé qui ^en va. Le volume que je pvhlie aujourd'hui 
n'est qu'un choix. Il contient des spécimens de tous les 
genres, mais des spécimens seulement. 

n se divise naturellement en deux parties : les Récits 
et les Chansons. 

Les vers et la prose ont été distribués en sections. 
Ces sections sont loin d'être absolues, et je dois avouer 
que tel récit, telle chanson qui figurent dans une di- 
vision, auraient pu figurer dans une autre sans se 
trouver déplacés. 

J'appelle Légendes les récits un peu développés qui 
sont donnés comme reproduisant des faits historiques 
particuliers et bien déterminés. 

J'ai classé sous le nom de Traditions des faits qui 
sont donnés comme tétant reproduits plusieurs fois dans 
des localités différentes et qui sont la manifestation de 
croyances généralement admises : les histoires de fées 
locales, de goublins, de magie, de revenants. 

Dans la section des Féeries^ on trouvera trois de ces 
récits qui nous transportent dans ce monde de la fan- 
taisie où nous promènent les contes de Perrault, la 
plupart de ceux des frères Grimm, et les contes po- 
pulaires de toutes les nations aryennes. Le plus remar- 
quable est une nouvelle version de l'histoire de Psyché, 



PRÉFACE m 

Les Gantes plaisants ne diffèrent guère des pri^ 
cédents que par le ton, Oest la comédie, la farce, 
qîielquejois grossière, mais toujours spirituelle, en 
face des récits sérieux. Quant aux Petits ConjteS/ ce 
sont généralement des anecdotes ou des épigrammes in 
action, 

Tçut m metfmt ces contes en français, je me suis 

efforcé de conserver les allures du répit, les tournures 
de phrc^çs et quelquefois m^me Us expressions 4e mes 
conteurs, sauj à les traduire dans une note ou à les 
expliquer pc^r une périphrase, 

Dans les Légendes et les Traditions, comme il ne 
s'agit plus d'un conte transmis sous une certaine forme 
de génération en génération, je me suis permis un peu 
plus de liberté, mais je me suis (attaché à laisser au 
récit sa couleur et sa topographie exacte » Pour éviter 
dans Us Traditions la sécheresse résultant d'une accu- 
mulation d^ peUts faits détachés, j'ai simuU des cadres 
dans lesquels ces faits apparaiss^t sous forme de 
conversation, je n* ai jamais assisté à des conversatiofts 
aussi suivies que celles qtteje rapporte, mais tout$s les 
phrases dites par les interlocuteurs, tous les détails 
dans lesquels ils entrent, je les ai recueillis sous cette 
forme. Le cadre est artificiel, mais tout ce qu'il con- 
tient est d'une exactitude dl?^lue. Ayant vécu très 



IV PRÉFACE 

longtemps dans le pays, et à une époque où les im- 
pressions sont le plus vives, je n'ai, pour ainsi dire, 
qu'à fermer les yeux pour voir apparaître, avec ses 
couleurs propres, tout ce passé auquel foi été si t «- 
tintement mêlé. 

Quant aux Chansons, je n'ai pas besoin de dire 
que je les reproduis textuellement, telles qu'elles m'ont 
été fournies. Tout au plus, quand un texte me sem- 
blait corrompu, mesuis-je adressé à plusieurs personnes 
— sans les prévenir pour ne pas les influencer, — afin 
d'arriver à une épuration suffisante, appliquant à cette 
littérature orale le procédé qu'on emploie pour les ma- 
nuscrits qu'on veut imprimer pour la première fois. 

Il n'y a qu'un petit nombre de ces chansons qui 
soient purement locales. Je n'en ai recueilli que deux 
qui aient un caractère historique. L'une de ces chansons 
se rapporte à un fait étranger à la Basse-Normandie, 
et il y a doute sur le point de la Manche où> s'est passé 
le fait relaté dans l'autre. 

Parmi les autres chansons on en trouvera un certain 
nombre dont les sujets sont communs à toute la France 
ou même à toute VEurope, et qui ne diffèrent des 
chansons déjà publiées que par des détails de rédaction 
et parfois par la musique. 

Je donne aussi les airs qui m*ont paru les plus ca- 



ni^> 



mÉFACE V 

ractèristiques. Mais je n'ai pas entendu chanter toutes 
les chansons que je reproduis. Beaucoup nCont été 
communiquées par écrit ou dictées. Les airs que foi 
notés appartiennent généralement à la gamme popu^ 
laire, qui n* admet pas lasensibhdans le mode mineur 
et s*en passe souvent aussi dans le mode majeur. 

La classification que fai établie m'a semblé la plus 
commode en présence des matériaux recueillis; elle n'a 
pas d^ autres prétentions. 

J'ai placé au premier rang les Chants de Vannée et 
les Cantiques. On trouvera ensuite les Chansons his- 
toriques et les Chansons de profession, de marins et de 
militaires. Les récits plus ou moins romanesques ont 
été classés sous le nom de Ballades. Je me suis con- 
tenté de quatre chansons de Bergeries; j'ai fait une 
place un peu plus grande aux Chansons galantes, 
parce que j'ai compris dans cette division les mauvais 
ménages,les filles révoltées et les bons tours. Une section 
spéciale m'a paru nécessaire pour les Moines et les 
Nonnes. Cette section aurait pu être singulièrement 
enrichie; je me suis borné à quelques échantillons. 

Une partie des Rondes aurait pu trouver place dans 
les sections précédentes. J'ai cru cependant devoir les 
classer à part. Dans le département de la Manche, la 
ronde est la seule danse populaire, et les chants dont 



VI PRÉFACÉ 

cette danse s*acCùmpagnesontassei( nombreux. Le début 
de ces chansons est généralement hettreux, mats elles ne 
se Soutiennent pas. 

Celles des Chanson^ eti pâtôîs qui sont spirituelles ou 
bien développées, ont étSd*ahâfd composées en français. 
Les chansons qui ont été composées directement en patois 
sont presque toutes fades, étant V œuvre de quelques 
beaux esprits des villes qui Ée sont imaginé que pour 
être plaisants il leur suffirait d^employer quelques ex- 
pressions populaires nouveÏÏes pour eux. 

En fait de Devinettes, G)ffipâraisons, Locutions 
proverbiales, je me suis montré assex sobre. Ce n'est 
pas que cette partie de notre littérature orale ne me 
semble fort curieuse. Au contraire, elle présente un 
caractère tout particulier de finesse et de ^préciosité qui 
mérite d'être étudié avec détail. Le paysan haguais 
tire généralement ses comparaisons de loin, il contourne 
sa pensée, il Vorne de calembours, il l'enveloppe de 
sous-entendus, de tournures compliquées à faire honte 
aux Précieuses du xvïie siècle. J'ai déjà parlé de cette 
préciosité du langage de nos paysans (ï), mais je me 
propose d'y revenir avec des développements qui 
n'auraient pu trouver place ici. 

(i) Marivaux et le Marivaudage. Paris, Pion, 1881 ^ in^<*. 



nctPACË vn 

Je me suis généralement abstenu des contes et des 
chansons trop salés. Ce livre ffest cependant pas à 
Vusage des pensionnats de demoiselles. Je dois dire, du 
reste, que fat recueilli très peu de récits de ce genre. 
Nos paysans ne s'égadent guère de cette façon que 
lorsqu'il s'agit de moines et de prêtres. 

Une remarque à faire sur cette littérature populaire, 
c'est le peu de place qu'y tient Vidée purement chré- 
tienne. Le christianisme s'est superposé ici à itn fonds 
de paganisme, qui persiste jusqu'à présent sous des 
appeUations chrétiennes. La Réforme du xvi« siècle 
n'a pas entamé le pays, non parce qiiil s'y trouvait 
trop de foi, mais parce qu'il ne s'y en trouvait pas 
assex^ 

Un autre fait notable aussi, c'est l'absence presque 
complète de chansons à boire. Les cabarets sont très 
fréquentés le dimanche, mais ce n'est pas des chansons 
à boire qu'on y entend. 

f indique pour les Chansons et mime pour les Contes 
les ouvrages analogues dans les recueils déjà publiés. 
Ces indications sont sommaires cependant. La compa- 
raison développée de nos traditions avec celles des 
autres parties de la France et des pays étrangers m'aurait 
entraîné trop loin. On a déjà beaucoup fait sous ce 
rapport, mais il reste encore beaucoup à faire, surtout 



vin PRÉFACE 

en ce qui concerne la littérature populaire des Slaves, 
Je me propose paiement d'y revenir dans un autre 
ouvrage, si le public prend goût à celui-ci. 



* 



La versification de nos chants populaires est asse\ 
irrégulière. 

1. On ne tient compte de Te muet que lorsqu'il ne 
gêne pas la mesure, et en général on aime mieux ne pas 
en tenir compte, 

2, On ne se préoccupe pas de Vhiaius, Y a, l'y a 
(pour il y a) compte ordinairement pour une syllabe. 
Il en est de même de qui a, qui est, qui ne se pro- 
noncent pas fWqu'a et qu'est comme dans d'autres pa- 
tois, mais où ia, ie forment une diphthongue, comme 
dans : miasme, miette, etc. 

), Les consonnes finales ne se prononcent que bien 
rarement. Ainsi Von dit : fo, bœu, co, raéydu,etc,, 
au lieu de fol, bœuf, coq, mer, dur et duc, etc, etc. 
R final ne se prononce jamais dans les mots en ir ^ 
fini, plaisi, et non finir, plaisir, ni dans les mots en 
our ; velours, /wr exemple, rime avec vous. On n'en- 
tend cette lettre que dans certains pluriels : les mers. 



PRÉFACE 



IX 



•tu 



fA 



ni 

i 
i. 

i- 



les fers, les enfers, etc., tandis qu'au singulier on 
dit la mé, la fé, Z'enfé, etc, 

4, Les vers masculins sont souvent sans rimes. Pour 
les vers féminins, on se contente ordinairement de la 
rime assonante, dans laquelle il suffit que la voyelle 
soit semblahle, sans qu'on ait à se préoccuper des 
consonnes. Parfois même on ne demande à deux mots, 
pour les faire rimer, que d'avoir une terminaison 
féminine, (fest-àrdire un e muet à la dernière syllabe. 

Quelquefois des vers semblent manquer de rimes 
parce qu'on les a dédoublés et qu'on a coupé en deux 
des vers de quatorze, de dou:(e ou de dix syllabes en ti- 
rades monorimes, avec une syllabe muette libre après la 
huitième, la sixième oula quatrième syllabe : 



Vers de quator^ syllabes : 

Approchez-vous, petits et grands, — et venez potir entendre 
La Passion de Jésos-Clirist — qui fut triste et sanglante. 



•; 



Vers de dou^e syllabes : 



De ma plus jolie fille — que je chérissais tant, 
J*avais fidt la promesse — à un comte flamand. 



fers de dix syllabes : 

Cal la versification des chansons de geste. 
Jean Fleury. 

Snlm-PiUriUMrg, J-mii/, iSSj. 



PRINCIPAUX OUVRAGES CITÉS 



Afamassieva I Dahlia. Narodnya rousskia skajjéi. 6 vol. iB-8% 

Moscou. 
Bartsch. Anciennes chansons françaises du XVI^ siècle dans Zeitschrift 

fur ramanische Philologie, 1881. 

M. Bartsch a publié une traduction allemande de ces chansons, 

I vol. in-8*». 
Beadrepaire (E. de). Étude sur la poésie populaire en Normatidie, 

spécialement dans l'Avranchin. In-8*>. 1856. 
Bosquet (Amélie). La Normandie romanesque et merveilleuse^ 

1845. In-8<». Paris, Techener. 
BujEAUD. Chants populaires des provinces de l'Ouest ^ avec les airs 

notés. 2 vol. gr. in-8*'. 
Cabinet (Lé) des Fées. In-80, 1786, 36 volumes. 
Carnot. Cotites populaires, Petites Légendes, etc., recueillis e» 

Picardie (dans Romança y t. VIII). 
Champfleury. Chants populaires de France. Gr. in-S®. 
Chansons manuscrites recueillies par feu Élie Fleury et Mademoiselle 

Victorine Lej'uei, d Gréville. 
Chodzko. Contes des paysans et des pâtres slaves. In-12. Paris, 

1864. 
C0SQUIN. Contes populaires lorrains (dans Romaniay t. VI à X), 

83 contes. 
DiGARD DE LousTA. La Hague, divers articles sur les traditions 

populaires (dans les Mémoires de la Société académique de Cher- 

Umrg). Ces prétendues traditions sont presque toutes de Tin- 

vention de Tauteur. 
DxncERSAN. Chansons populaires d* France^ avu les airs notés. 

Gr. in-8». 
FlBurt (J.). Traditions populaires des environs de Cherbourg (dans 

V Annuaire des arrondissements de Cherbourg et de Vahgnes, 1841 

et 1842.) In-i2. 
Grucm. Kinder und Hausmàrchen. Gœttingen, 1843. In-ia. 
GiTBERNATis (A. de). Mjthologie xpologique ou les Légendes animales' 

2 vol. in-80, 1874. Paris. 
— La Mythologie des plantes ou les Légendes du régne animal. 2 yoL 

in-80. Paris, Rein^rald, 1 878-1 882. 
Haupt (M.). Fran\ôsischen Volkslieder. In-i6. 
La Fillastre (P.). Superstitions du canton de Briquebec (dans V An- 
nuaire de la Manche, 1832.) In-12. 



Lbgramo (É.). Chansons populaires recueillies d Fontenay-le-Mar- 
mion, arrondissement de Caen (dans Romania^ t. X). 

Le Hérichbr (Éd.) Histoire et Glossaire du normand, de l'anglais 
et du français. 3 vol. in-8<>, Âvranches.- 

PuTMAiGRE (Th. de). Chants populaires recueillis dans le Pays 
Messin. In- 12. 

— Chants populaires de la vallée d'Ossau (dans Romania). 
Rolland (E.) et Gaidoz. Mêlusine. Mythologie et littérature popu- 
laires. Paris, in-40, 1878. 

Rolland (E.). Faune populaire de la France. 6 vol. in-S*. Paris, 
Maisonneuve et 0«, 1877-83. 

— Devinettes de la France. In-i6. Vieweg, 1877. 

— Almanach des traditions populaires. In-i8. i** année, z88i. 
Maisonneuve et 0°. 

SteiLLOT (Paul). Contes populaires de la Haute-Bretagne. In-12. 
Charpentier, 1881. 

— Contes des paysans et des pêcheurs. In-12. Charpentier, 1882. 

— Contes des marins. In-12. Charpentier, 1882. 

— Littérature orale de la Haute- Bretagne. In- 18. Maisonneuve 
et C>«, 1881. 

— Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne. 2 vol. in- 18. 
Maisonneuve et C*, 1882. 

— Essai de Questionnaire pour servir d recueillir les traditions popu- 
laires. In-8®. Maisonneuve et C^«. 

Smith (V.). Vieilles Chansons recueillies en Velay et en Fore:( (dans 
Rffmaniay t. VII et soiv.). Tirage à part in-8<*. 

SOUVBSTRB, H. DE LA ViLLBMARaUÉ et LUZBL. OuwageS SUT les 

traditions et les poésies bretonnes. 
TakbA. Mffmancero de Champagne. In-8<>. 

Les Traditions, Contes et Chansons dont l'origine n'est pas 
indiquée sont des souvenirs personnels. 

OntK les personnes que je dte à chaque communication, je 
dois encore remercier tout particulièrement trois amis qui m'ont 
pnissanuaent secondé dans mes recherches : M. Henri Jouan, 
capitaine de vaisseau; M. le docteur Gibon, à Cherbourg, et 
M. Piqnot, instituteur communal à Grévllle. Satis leur secours, 
ce livre n'existerait pas. 






PREMIÈRE PARTIE 



RÉCITS 




A. -^LÉGENDES 




[BS côtes de la Hagae présentent qnMqaes plages, mais 
presque ;tout le sol se compose de hauteurs arrondies, 
séparées par d'étroits vallons et bordées de falaises géné- 
ralement assez élevées. Le pied de ces falaises est riche en enfon- 
cements, trous ou houles, qui ont eu leurs légendes autrefois. 
La i^qpart de ces légendes sont oubliées maintenant. Nous n*«n 
oteons que àcua : l'une qui se «attache au tvon de Saisie* 
Colombe, sous Gréville, sur la côte nord,; ra,utre au trou 3ali'- 
gan, sous Flamanville, sur la côte ouest. 

Le souvenir de la première de ces légendes est même à peu 
près perdu aujourd'hui. H m'a été impossible d'en trouver une 
seule trace lors de ma demiëce excursion dans la Hague. Je 
tàms cette légende de ma «^re qui, .éuu^t née en .17:69, plongeait 
encpre assez avant dans le xviii* siècle par ses souvenirs. J'ai 
perdu ma mère depuis longtemps. C'est dire que le récit suivant 
n*«tt pas textuel, mais il est calqué scrupuleusement sur mes 
so ove uiiiB et sur les locrilifés. 



^^ 



LITTÉRATURE ORALE 




I 



SAINTE COLOMBE ET LE PRÊTRE 

|A caverne ou plutôt le trou de Sainte- 
Colombe s'ouvre au milieu d'une rangée 
de falaises assez élevées, près d'un affaisse- 
ment de terrain par où descend à la mer un 
ruisseau encombré de plantes fiuviatiles : joncs, 
salicaires aux longs thyrses de fleurs roses, eupa- 
toires aux ombelles lilas, iris aux fleurs jaunes, 
menthe odorante, cresson, etc., surgissant pêle- 
mêle au milieu des cailloux, qui traverse un vallon 
étroit et pittoresque. Le rocher sous lequel se 
trouve la caverne est de grès quartzeux et se ter- 
mine par une élévation dénudée, semée de cavités 
où l'on a vu s'abriter longtemps une famille de 
corbeaux que l'on disait séculaires. Cette élévation 
s'appelle : La Roche du Câtet. Ce mot Câtet, 
Castel, semblerait indiquer un camp romain. Il n'y 
a jamais eu là de camp , mais le rocher a pu être 
utilisé conmie fortification. 

En bas, la falaise descend à pic. Le trou Sainte- 
Colombe forme une fente assez étroite, où peuvent 



DE LA BÂSSE-NORHANDIE 



passer tout au plus deux hommes de front. Les 
£ancs sont en partie couverts de limon vert, onc- 
tueux au toucher, en partie nus, et dans ce cas, 
parsemés de petits coquillages adhérents : bala- 
nites et patelles maigres. Un peu plus loin le 
passage s'élargit et se prolonge, mais on n'y peut 
pénétrer qu'en rampant, à cause des galets que la 
mer y a accumulés et ne cesse d'y accumuler, et 
désagréablement importuné par une multitude de 
lourds insectes aquatiques qui vous sautent au 
visage. Le trou de Sainte-Colombe n'est visible 
que lorsqu'on est tout près, il est inaccessible à 
haute mer. 
Voici maintenant la légende qui s'y rattache : 
A une époque très ancienne, très ancienne, il y 
avait à Gréville une jolie fille qui s'appelait 
Colombe. Q^and on dansait sous la couronne 
autour du feu Saint-Jean, c'était à qui des garçons 
lui donnerait la main; quand elle entrait dans 
régHse, on n'avait d'yeux que pour elle ; quand 
elle allait traire dans les clos, le soir , c'était à qui 
lui offrirait de porter sa cruche rebondie, de cuivre 
luisant, remplie de lait. Mais elle n'acceptait de 
service de personne. D'un mouvement leste, elle 
chargeait elle-même sa lourde cruche sur son 



LITTÉRATURE ORALE 



épauky après avoir mis dessous un peu de fougère, 
et la maintenait en équilibre à l'aide d'une forte 
lisière qu'elle tendait de la main droite allongée et 
élevée à la hauteur de la tête, et elle s'avançait 
ainsi cambrée et campée fièrement au milieu de 
ses adorateurs, qu'elle ne voulait même pas 
regarder, quoiqu'elle fut avenante avec tous. 

Colombe ne se contentait pas d'être belle, elle 
était savante , c'est ce qui la perdit. Un proverbe 
de la Hague prétend que 

Prêtre qui danche (danse). 
Poule qui chante. 
Fille qui sait Tlatin, 
Font mauvaise fin. 

On ne dit pas que Colombe sût le latin, mais 
elle savait lire et écrire et elle aimait à lire les 
livres que le curé lui prêtait. Ce curé était un 
jeune homme d'une belle prestance, qui « prêchait 
comme un saint et chantait comme un ange. » 
Colombe allait souvent au presbytère chercher 
des livres. D'abord elle n'y restait pas longtemps, 
mais peu à peu elle s'habitua à y aller plus sou- 
vent et à faire des visites plus longues. Le curé 
avait un joli jardin avec d'excellents fruits, des 



DE LA BASSE-NORMANDIE 



pêches superbes, des figues délicieuses ; il donnait 
à Q)lombe de gros bouquets de roses à cent 
feuilles dont elle embaumait sa chambre. On 
parlait bien un peu dans le pays de ces visites 
fréquentes, mais Colombe était si modeste, si 
pieuse, si bonne pour tous, les amoureux exceptés, 
qu'on n'osait pas l'accuser tout haut. On ne l'ac- 
cusait même pas tout bas. 

Mais voilà qu'un jour Colombe disparaît. Vous 
jugez si elle pouvait disparaître sans qu'on s'en 
aperçût 1 On se rappela toutefois qu'on l'avait vue 
entrer au presbj^ère ; personne ne l'en avait vue 
sortir. Un petit garçon assura même qu'il avait 
aperçu Colombe assise auprès du curé sur un banc 
du jardin. Le curé parlait avec beaucoup de viva- 
cité. Colombe l'écoutait en silence, et les yeux 
baissés. Les murs du jardin étaient très hauts et 
couverts d'espaliers, de sorte qu'il était impossible 
de voir ce qui se passait derrière les murs. Mais il 
y avait dans le voisinage un grand peuplier ; et au 
haut du peupHer, un nid de pies. C'est en allant 
dénicher ce nid que le petit garçon prétendait 
avoir vu le curé et Colombe. 

H se passa ainsi près d'une semaine. A la fin, 
quelques jeunes gens se décidèrent à aller trouver 



8 LITTÉRATURE ORALE 

le curé pour lui demander s'il ue savait pas ce que 
Colombe était devenue. La vieille servante parut 
quelque peu troublée, le curé le fut davantage, 
mais au lieu de répondre directement à la ques- 
tion, l'un et l'autre se contentèrent de dire que 
G>lombe était venue en effet la semaine précé- 
dente, mais qu'à ce moment elle ne se trouvait 
plus au presbytère. On engagea même les jeunes 
gens à visiter la maison pour en avoir la preuve. 
Ils profitèrent de la permission en s'excusant, et 
s'assurèrent que Colombe n'était positivement pas 
dans la maison. 

Le petit dénicheur de nids ne s'était cependant 
pas trompé. Colombe était bien venue au presby- 
tère, et elle s'était promenée dans le jardin avec 
le prêtre, mais quoiqu'on ne l'eût pas trouvée, 
ceux qui prétendaient qu'elle n'était pas sortie par 
la porte ne s'étaient pas trompés non plus. 

Qjie s'était-il passé au juste entre le prêtre et 
Colombe ? On ne l'a jamais bien su : les deux 
personnages ayant toujours gardé le secret. Ce 
qu'il y a de certain, c'est que le prêtre était réel- 
lement amoureux de la jeune fille, et qu'éprouvant 
de la résistance, bien que Colombe l'aimât peut- 
être au fond de l'âme, il l'avait retenue contre sa 



DE LA BASSE-NORMANDIE 



volonté. Un soir, la servante Tavoua plus tard , 
elle avait tenté de s'échapper par la porte ; tous 
deux Ten avaient empêchée, et, de désespoir, elle 
était allée s^en&rmer dans la chambre qu'on lui 
avait donnée et avait poussé le verrou. 

Colombe, décidée à s'échapper, et voyant qu'elle 
ne le pouvait faire par les fenêtres sans provoquer 
un scandale, qu'elle voulait éviter à tout prix, 
s'était mise à sonder les murs. Il y avait dans une 
des parois une sorte de porte dissimulée qui attira 
son attention ; elle frappa, cela sonnait creux. U y 
avait dans un coin une petite hachette qui avait 
servi à fendre des éclats de bois pour allumer du 
feu dans la cheminée ; elle s'en saisit et travailla 
si bien qu'elle finit par ouvrir cette porte mysté- 
rieuse. Une bouffée d'air firoid et humide lui 
prouva qu'il ne s!agissait pas d'une simple cachette, 
mais qu'il y avait là tout au moins une cave. Elle 
aperçut, en eâet, un escalier dont les marches, 
chargées de poussière humide , n'avaient pas été 
foulées depuis longtemps : elle les descendit, une 
chandelle à la main. En bas de l'escalier, il y 
avait bien une cave en effet, une cave dont on ne se 
servait plus, mais, derrière une porte à demi-ruinée, 
on entendait conmie des mugissements lointains. 



10 LITTÉRATURB ORALE 

On eût dit la mer s'engouf&ant dans les fentes 
d'une £daise. Cependant de l'église de Gréville à la 
mer, il n'y a guère moins d'une demi-lieue. 
Comment supposer qu'on pût entendre la mer de 
si loin? 

Pendant que la jeune fille se tenait là étonnée, 
hésitante, elle entendit qu'on cherchait tout 
doucement à forcer la porte de la chambre où elle 
s'était renfermée. EUe prit brusquement sa résolu- 
tion. Elle était bien décidée à ne pas revoir le 
prêtre. Il allait entrer cependant, car la porte ne 
pouvait offrir une longue résistance. Elle remonte 
l'escalier qu'elle a parcouru, referme la porte 
secrète, redescend et franchit les débris de la 
vieille porte qui feimait si mal l'entrée de la 
cave du côté où Ton entendait de sourds mugisse- 
ments. 

Elle reconnut bientôt que ce souterrain se pro- 
longeait fort loin. Elle s'y engagea en abritant de 
temps en temps sa chandelle de la main pour la 
protéger contre un courant d'air qui devenait plus 
vif par rafales. La voûte était rocailleuse et suin- 
tante, c'était une voûte naturelle et non tra- 
vaillée de main d'homme. Au début, elle mar- 
cha sur un terrain humide et glissant, mais elle 



DE LA BASSE-NORMANDIE II 

. ■ 

parvint bientôt à un lieu où le sol était de roche 
dure, comme les parois et la voûte. A un certain 
moment, elle vit le chemin se rétrécir et se dit 
avec terreur qu'elle s'était peut-être engagée dans 
une impasse. Elle ne tarda pas à reconnaître qu'elle 
s'était trompée : il y avait un passage, seulement 
il était tellement bas et étroit qu'il lui fallut 
ramper. Ce qui l'encouragea à avancer, ce fut une 
lueur qu'elle aperçut au fond. La caverne avait 
donc une issue, mais elle pouvait of&ir des rétré^ 
ossements qu'il serait impossible de franchir. L'es» 
paœ se resserrait rapidement , il lui fallut ramper 
encore une fois; au moment où la caverne s'é* 
largit, elle sentit Tair vif et reconnut que la mer, 
— car c'était bien elle qu'elle avait entendue, — 
n'était plus qu'à une faible distance. 

Dans le dernier passage, ce qui lui restait 
encore de chandelle s'éteignit, mais elle n'en avait 
plus besoin : le jour apparaissait en une ligne 
blanche encore, obscurcie par la nuit qui s'effaçait. 
La galerie souterraine dans laquelle elle se trou- 
vait, s'ouvrait sur la Manche et n'était autre que 
cette caverne située sous le Câtet dont nous avons 
parlé en commençant. Colombe la connaissait 
bien, elle s'y était arrêtée nombre de fois i pêcher 



12 LITTÉRATURE ORALE 

des crevettes et des coquillages. On lui avait dit 
souvent que cette grotte s'avançait jusque sous 
Téglise ; qu'un coq, qu'on y avait lâché une fois, 
avait été entendu à quelques jours de là chantant 
sous Téglise; elle n'en avait voulu rien croire. 
Elle venait de s'assurer que le bruit public ne 
l'avait pas trompée. 

Son premier mouvement fut de se jeter à 
genoux pour rendre grâce à Dieu de l'avoir déli- 
vrée et de lui avoir donné assez de force pour 
accomplir son évasion jusqu'au bout. Cette efiu- 
sion du cœur lui rendit ses forces, elle répara 
quelque peu le désordre de ses vêtements. La 
mer était basse, elle n'eut pas de peine à gagner 
la vallée du Câtet, d'où elle se dhrigea chez ses 
parents. 

N'avait-elle rien laissé de son innocence derrière 
elle? L'événement prouve qu'elle ne s'absolvait 
pas. Elle raconta à ses parents qu'elle sortait de la 
caverne du Câtet. Mais ses souvenirs semblaient 
très confus. On supposa qu'elle avait roulé de la 
falaise à l'entrée de la grotte; que là elle s'était 
évanouie, et était restée longtemps en cet état. 
Elle laissa tout croire, ne voulant ni compromettre 
le curé ni faire un mensonge. 



DE LA BASSE-NORMANDIE I5 

Elle reprit ses occupations habituelles , mais sa 
gaîté Payait abandonnée , elle ne parlait plus, et 
ne répondait que par monosyllabes. La provision 
de pain du ménage étant épuisée, elle se chargea 
de la renouveler, et elle se rendit à la boidangerie 
qui dépendait de la maison. Quelques personnes 
la virent et lui parlèrent pendant qu'elle chauffait 
le four avec de la fougère et des ajoncs. Plus tard, 
en passant par là, on vit que le four était fermé. 
On pensa que Colombe s'était éloignée après avoir 
mis sa pâte au four et Ton n'y pensa plus. Lorsque 
l'heure fut venue de retirer le pain, comme on ne 
voyait pas Colombe, on se rendit à la boulangerie. 
On reconnut alors que le four n'avait pas été 
fermé avec de la terre glaise par dehors, suivant 
l'habitude, mais que cette terre glaise était en 
dedans. On détacha la pierre, et au lieu du pain 
qu'on espérait trouver dans le four, on en vit 
sortir une colombe blanche qui s'envola par la 
porte et disparut. 

Colombe, pour expier sa faute , s'était imposé 
la pénitence d'entrer toute vivante dans un four 
chaud, et Dieu, pour montrer qu'il lui pardon- 
nait, l'avait changée en l'oiseau dont elle portait 
le nom. 



14 LITTÉRATURE ORALE 

Le curé avait appris le retour de Colombe dans 
sa famille, mais il n'avait osé se montrer chez elle 
ni se trouver sur son chemin. Il n'en recudlkût 
pas moins avidement ce qui la concernait. Qpand 
on vint lui rapporter la métamorphose de Cèlombe 
en oiseau, il poussa un cri : 

« Colomhe est sauvée, dit-â, et moi, je suis 
perdu. » 

Et il alla se pendre de désespoir dans un enclos 
qui est tout près du presb3rtère. 

Cet endos, qui se trouve entre le jardin du curé 
et cehii qtn dépend ide Técdle commtmale, récem- 
ment construite, est considéré comme maudit. On 
le laisse en friche, -et Ton n'a pas voulu fadjoîndrc 
au jardin de finstitateur, dont il est séparé par un 
mur de plus de deux mètres. 

On peut voir encore «ujourdlnaî la "statue de 
sainte Colombe dans Féglise de Gréville, sssex 
bizarrement associée à des statuettes modemels 
d'un goût douteux, qui semblent singdËèrement 
dépaysées dans le ^eil édifice Toman. Le prénom 
de Colombe -ou Çoulombe était autrefois commun 
cbins la paroisse. Il est tomfbé «a désuétude avec la 
tradition 'qu'il rappelait. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 



15 



II 



SAINT GERJIAIN ET LE SERPENT 




^E Trou Baligan s'ouvre dans les falaises 
qui forment le Nez de Flamanville. Les 
£silaises en cet endroit sont d'un fort beau 
granit qu'on exploite sur une large échelle. Une 
quantité considérable d'ouvriers, attachés joumel- 
le&nent aux âancs de la falaise, en détachent de 
gros blocs qui gisent çà et là sur le sol, et dont 
les débris descendent jusque dans la mer. On a 
trouvé là une mine, médiocrement riche, il est 
viai, de minerai de fer, que l'on fouille à l'aide 
d'une machine à vapetu*. U y a donc aujourd'hui 
sur cette côte une activité toute moderne. Ua 
sémaphore couronne le Nez de Flamanville. Tout 
près de là est le port de Diélette et l'embou- 
chure de la petite rivière du même nom. 

Le Trou Baligan est complètement perdu dans 
k ùlsâse. L'entrée (est plus large que celle dn 
Trou de Saistfe-Colombe^ 4les rochers à ipic hn 
tement une sotte de vestibak. Adroite, la caverne 
a éBam compartinieitts snpeqposéiy :séparés "par ;iib 



l6 LITTÉRATURE ORALE 

bloc de granit, mais on arrive bientôt au fond. Le 
véritable Trou Baligan est perpendiculaire à la 
mer ; il est fort étroit, la fente est un peu inclinée, 
le sol est encombré de galets apportés par le flot. 
On prétend que, les premières difficultés vaincues, 
le passage devient plus facile. On rencontre une 
mare barrant le chemin ; au-delà, la caverne 
s'élargirait et arriverait jusque sous l'église de 
Flamanville, située sur la hauteur, à une demi- 
lieue de là. Mais il faut probablement voir là une 
imitation de la tradition relative au Trou' de 
Sainte-Colombe, et une imitation maladroite, car 
si l'histoire de Colombe peut se rattacher à toute 
force à une vieille construction romane du xi^ ou 
xii« siècle, il n'y a aucun lien possible entre 
l'église de Flamanville, qui date du xviie siècle, 
et le fait merveilleux dont le Trou Baligan aurait 
été le théâtre. 

Sur toutes les parois de la caverne qui ^sont au 
grand jour, on voit courir une végétation qui a la 
couleur et l'aspect du sang desséché. Cette entrée 
de la caverne n'est pas ce qu'elle a été autrefois 
du reste. On en a enlevé un énorme bloc de 
granit dans lequel une longue ligne onduleuse 
d'un beau pourpre figurait assez bien un serpent. 



DE LA BASSE-NORMANDIE IJ 

Cet accident du granit se rattache intimement à 
la légende que nous allons raconter. 

Un serpent gigantesque, un véritable monstre, 
s'était établi autrefois dans cette caverne, dont il 
sortait de temps en temps pour faire une excur- 
sion sur la côte et s'emparer de tous les enfants 
qu'il trouvait sur son chemin; il les emportait 
dans son antre pour les dévorer, et quand il les 
avait digérés, il se mettait en quête d'une nouvelle 
proie. Ces excursions se renouvelaient à peu près 
toutes les semaines ; la bête parcourait les hameaux 
et brisait au besoin les portes et les clôtures pour 
s'emparer d'une proie à sa fantaisie. Les habi- 
tants désespérés se décidèrent à faire sa part au 
monstre et chaque semaine on lui abandonnait un 
enfant désigné par le sort. 

Tout le pays était dans la désolation. On s'était 
naturellement adressé à saint Georges, le destruc- 
teur de monstres, vénéré dans plusieurs paroisses 
du pays qui portent son nom, mais saint Georges 
était demeuré sourd. 

Un matin, on venait d'amener un enfant au 
serpent, et l'on s'apprêtait à le lui abandonner, 
lorsque l'attention de tous fut attirée par un objet 
singulier. Sur la mer, qui était alors calme et unie, 

2 



l8 LITTÉRATURE ORALE 

on voyait un homme se tenir debout, une crosse 
d'évêque à la main, une mitre sur la tête, et une 
grande chape sur le dos; il ne marchait pas, il 
semblait glisser : â mesure qu'il approchait on 
s'aperçut qu'il était porté sur une rouelle de char- 
rue. C'était saint Germain-la-Rouelle. La mer 
était haute, le saint aborda en face du Trou Bali- 
gan, et marcha droit au serpent. Celui-ci recula 
et fit un mouvement pour rentrer dans son antre 
où sa queue était restée conmie celle de certains 
mollusques lorsqu'ils sortent à demi de leurs 
coquilles. Le saint lui barra le passage, et lui 
porta un coup de sa crosse; l'animal se tordit à ce 
contact, fit quelques mouvements convulsifs, puis 
resta immobile et s'incrusta dans un bloc de granit, 
où on a pu le voir jusqu'au conmiencement du 
xixe siècle. 

Après cet exploit saint Germain-la-Rouelle 
bétiit la foule qui s'était rassemblée sur la falaise 
et se confondait en actions de grâce, puis il s'é- 
loigna sur sa rouelle comme il était venu, sans 
vouloir faire un plus long séjour dans le pays. 

Mais les habitants ne l'ont pas oublié. Plusieurs 
paroisses portent son nom :'un plus grand 
nombre sont placées sous son invocation. A Fla^ 



DE LA BASSE-NORMANDIE I9 

manviile entre autres, le jour de la Saint-Germain, 
les en£mts sont conduits solennellement à l'église 
pour remercier le saint de la destruction du ser- 
pent et lui demander sa protection pour Fa- 
venir. 

Saint Germain est toujours représenté avec un 
animal à ses pieds. L'animal varie. C'est le plus 
souvent un petit quadrupède fantastique vomissant 
des flammes. On place la même bête aux pieds 
de saint Gire (saint Gilles). 

Quelquefois, dit-on, on voit des en£ants pleurer 
sans cause apparente et regarder dans certaine 
direction avec tous les signes de Tefïroi. Les 
grandes personnes ne voient rien, mais on pré- 
tend que les enfants ainsi ef&ayés voient la bête 
saint Germain qui les menace. Pour faire cesser 
ces apparitions eôrayantes, on se rend à l'église 
avec l'enfant, un prêtre lit sur sa tête l'évangile 
du jour, on lui fait baiser la bête et l'on assure 
qu'après cela la bête ne se manifeste plus. 

Antérieurement à la destruaion du monstre, 
saint Germain avait fait une première apparition 
à FlamanviUe. Il était venu demander aux habi- 
tants de Diélette un terrain pour bâtir une église 
avec ses dépendances. On lui accorda tout ce 



20 LITTÉRATURE ORALE 

qu'il pourrait entourer d*un sillon de charrue avant 
le déjeuner. Grand fut Fétotmement quand, au 
lieu de charrue, on le vit se servir de son bâton 
qui, promené sur le sol, creusait un sillon aussi 
profond que si la charrue y avait passé. Le don 
se trouva beaucoup plus considérable qu'on ne s'y 
était attendu, mais on ne contesta pas, et l'église 
fut bâtie au pied de la falaise. Cette église n'existe 
plus, parce que la mer, après avoir rongé peu à 
peu le terrain environnant, finissait par la me- 
nacer. On l'a démolie au xvn« siècle et reportée 
sur la hauteur à une demi-lieue de là. On montre 
encore l'endroit où elle s'élevait. Le cimetière qui 
l'entourait est devenu un pré. 

L'émir Baligant, Baligan, figure, comme on sait, parmi les 
persomiages de la Chanson de Soland. J'ignore s'il y a un lien 
entre ce personnage et le monstre qui désolait la côte de Fia— 
niânville. L'histoire mythologique est pleine de monstres aux- 
quels on sacrifiait des enfimts et des jeunes filles et qu'un héros 
comme Persée ou saint Georges, un membre du clergé, comme 
saint Romain à Rouen, ont tués ou rendus indffensiâ. On peut 
comparer, pour les légendes du serpent en général, le chapitre 
de la Mythologie écologique de M. de Gubematis sur le serpent et 
le monstre aquatique, et pour ce qui regarde la Normandie, la 
Normandie romanesque et merveilleuu de mademoiselle Bos- 
quet, etc., etc. 



DE LÀ BASSE-NORMANDIE 



21 



m 



LA MALE HERBE , LA DEMOISELLE DE TONNEVILLE 




la Hague et au Val-de-Saire, les hauteurs 
sont souvent dénudées et fonnent des 
landes plus ou moins étendues. L'herbe 
y reste toujours courte et la végétation toujours 
maigre, mais ces landes ont, en été, quelque < 
chose de singulièrement pittoresque. Les ajoncs 
nains à la verdure sombre, aux fleurs papilio- 
nacées d'un jaune éclatant, la bruyère cendrée aux 
fleurs tubulées du plus beau carmin, la bruyère 
concunune en toufles couronnées de fleurs d'un 
blanc rosé, croissent à peu près à la même hauteur 
et forment des dessins variés. On dirait un tapis 
oriental, où les fleurs carmin et rose de la bruyère, 
les fleurs jaune vif des ajoncs, entremêlées de 
quelques fleurs bleues à longues tiges, se déta- 
chent sur une verdure vert foncé qui compose le 
fond. Par les beaux jours, quand on aperçoit à 
distance la mer bleue et calme dont la brise vient 
doucement vous rafraîchir, quand l'oreille est 
caressée par le chant joyeux de l'alouette dans le 



22 LITTÉRATURE ORALE 

del et le grésillement des criquets dans l'épaisseur 
des herbes, on se sent tout heureux de vivre. 

Mais l'hiver, quand le vent soulSle avec violence 
emportant les dernières feuilles des arbres, tour- 
billonnant dans les cimes et grésillant dans le 
feuillage fauve des jeunes hêtres, lorsqu'une ondée 
vient de temps à autre s'abattre sur le voyageur 
attardé, enveloppé par la nuit, la lande se £ut 
lugubre, et conmie on n'a pas toujours de points 
de repère, on s'égare souvent. Grisé par la marche 
et quelquefois par les vapeurs du ddre, le paysan 
qui rentre chez lui soit à pied, soit à cheval en 
revenant de la ville, est souvent pris d'une sorte 
de vertige; il perd le sentiment de l'orientation; 
il ne reconnaît plus le petit sentier qu'il lui faut 
suivre et croit s'être égaré, il en prend un autre et 
se reconnaît moins encore ; un buisson, un arbre, 
quelque pierre blanche qu'il a remarqués reparais- 
sent toujours. Il marche, il chevauche fiévreuse- 
ment, il est épuisé de &tigue et se retrouve tou- 
jours au même point. Qjielquefois il s'arrête de 
désespoir, s'assied sur quelque pierre et attend 
ainsi le jour. 

Le lendemain il vous apprend qu'il s'est égaré 
parce qu'il a marché sur mole herhe^ sur l'herbe de 



DE LA BASSE*NORMÂNDIE 23 

régarement, Virrhraut des Allemands. Cette herbe 
croît surtout dans les landes, dans les carrefours, 
où il est facile de prendre un chemin pour un 
autre. En Allemagne, en Russie, l'herbe de l'é- 
garement a une forme. C'est souvent la fougère 
ou telle espèce de fougère. A la Hague, elle n'a 
pas de forme connue, on ne l'a jamais vue, mais 
beaucoup assurent en avoir ressenti les effets et à 
la suite s'être mis à marcher avec acharnement 
dans la direction opposée à celle qu'ils auraient 
dû suivre. 

Les gens attardés et égarés pendant la nuit fi- 
nissent souvent par reconnaître que ce n'est pas 
l'herbe seule qui leur a fait perdre leur route et 
qu'un être malicieux s'est amusé à leur jouer un 
tour. Le plus souvent c'est une dame vêtue de 
blanc, qui apparaît et disparaît en riant de l'espiè- 
glerie qu'elle a faite. Quelquefois elle devient plus 
familière, elle se montre et engage même la con- 
versation, mais il faut s'en défier, elle est perfide 
et il est prudent de s'en tenir à distance. Presque 
toutes les landes un peu étendues ont leur dame 
blanche. Il en est même que l'on désigne sous le 
nom particulier de lande à la dame. 

Ces dames ont le plus grand rapport avec les 



24 LITTÉRATURE ORALE 

Roussalki russes, et comme ces dernières, quel- 
ques-unes d'entre elles ont été jadis des femmes, 
des jeunes filles. La plus célèbre des dames 
blanches de la Hague est la Demoiselle de Tonne- 
ville. On montre encore le manoir où elle a vécu 
autrefois avant de devenir dame blanche. Elle ap- 
partenait à la famille de Percy, qui n'est pas 
encore éteinte et dont un des derniers descen- 
dants a fourni des couplets au Momus normand de 
1832. Le manoir où elle vécut est une construc- 
tion de modeste apparence qui se distingue à 
peine des autres habitations des propriétaires aisés 
du pays. A quelle époque vivait-elle ? La tradition 
est muette sur ce point, mais on lui attribue 
d'avoir été impatiente, dure pour ses vassaux et 
surtout vindicative. 

Une contestation était survenue entre la paroisse 
de Tonneville et la paroisse limitrophe de Flotte- 
manville au sujet d'une lande. On plaida avec 
acharnement de part et d'autre ; Mademoiselle de 
Tonneville, irritée des obstacles qu'elle rencon- 
trait, s'écria un jour : 

« Si, après ma mort, j'avais un pied dans le dû, 
et l'autre dans l'enfer, je retirerais lé premier pour 
avoir toute la lande à moi. » 



DE LA BASSE-NORMANDIE 25 

^^^^^■^^^■^ ■ I ■ ■ ■ I I ■ ■ ■■ !■■■■■ M^— ■^^■^i^i^— ^— ^^^^»^^— ^^i^^ 

Elle répéta ce propos à plusieurs reprises. Elle 
ne se maria pas et vécut brouillée avec tout le 
monde. Qpand elle tomba malade, le curé vint 
pour la préparer à la mort, elle lui répondit 
qu'elle était toute préparée et n'avait pas besoin 
de son intervention. Il l'exhorta à se réconcilier 
avec ses ennemis et à rétracter ce qu'elle avait dit 
au sujet de la lande ; elle refusa énergiquement et 
répéta que si elle avait un pied dans le ciel et 
l'autre dans l'enfer, eUe retirerait le premier pour 
avoir la lande, et mourut dans l'impénitence 
finale. 

On s'attendait à un prodige au moment de sa 
mort. Il n'arriva rien de particulier, mais lors de 
l'enterrement, quand on voulut sortir le cercueil, 
le corps devint si lourd qu'il fut impossible d'aller 
plus loin. On essaya de le mettre sur un chariot, 
impossible aux plus forts hommes de le soulever. 
On y attela jusqu'à six chevaux, le cercueil ne 
bougea pas. On prit le parti de creuser le sol à 
l'endroit même ; la fosse une fois faite, on y des- 
cendit le corps sans difficulté, on remit la terre et 
les pierres par dessus. Ces pierres forment main- 
tenant le seuil de la cour. 

Le souhait de Mademoiselle de Tonneville ne 



^^ 



26 LITTERATURE ORALE 

tarda pas à se réaliser, à en croire la tradition. 
Dès qu'il fait nuit, si Ton passe sur les landes de 
TonneviUe ou de Plottemanville, on s*expose à 
rencontrer la Demoiselle vêtue de blanc. Qjiû- 
quefois on croit l'apercevoir de loin, puis, si Ton 
r^arde mieux, on ne distingue plus rien. Le plus 
souvent elle s'amuse à égarer les voyageurs, à leur 
faire perdre le sentier connu, à les attirer sur ses 
pas et à troubler tellement leur esprit, qu'au lieu 
d'arriver à leur destination, il se trouvent, sans 
savoir comment, près de l'étang de Percy, où d'un 
coup brusque, la Dame les précipite. On l'entend 
ricana alors du succès de sa ruse. 

Une nuit mon arrière-grand-père maternel tra- 
versait la landô à cheval. U revenait de Cherbourg 
et il avait quelque peu festoyé ayec ses amis, je 
suis porté à le croire; une voix se £ût entendre 
sur la lande, une voix féminine très douce : 

— Où coucherai-je cette nuit? 

Il regarde, il aperçoit une belle dame en blanc 
qui répète sa question : Où coucherai-je cette 
nuit? 

— Avec moi, belle dame, je vous en prie. 

Il n'avait pas achevé ces mots que son cheval 
fit un brusque écart et se mit à renifler : la de- 



DE LA BASSE-NORMANDIE 2J 

moisdie avait sauté en croupe derrière lui, le 
cheval prit le galop. Mon bisiù^eul se retourna 
vers la dame, il la remerda de vouloir biea lui 
tenir compagnie et pour commencer la connais- 
sance, il voulut l'embrasser; mais elle lui montra 
des dents d'uue longueur démesurée (i) et s'é- 
vanouit, n s'aperfut alors qu'elle l'avait coaduk 
dans l'étang. 

Qjjand elle eut disparu, le cheval, qu'une force 
supérieure n'indtait plus, rebroussa chemin avec 
quelque peine, regagna la lande et emporta sod 
maître à la maison, aus^i vite que s'il avait eu le 
feu â ses trousses. 

(i) En paioli : O le li dJcuDcUl un chiEnl... 

Voir lur 11 nah birh le nina de U. Budij lur 1« l^Om 
iuftuti kbrtmjagtcitBlithaltsua.ùaiaindo-euTafitaaet, dong 
l^Srvtu GtrmaaijM, ifiâi. QuujiA k demoiuUe de Tooneville» 
c'en ïu tani la Naiide qui enlèye Hyh.s, les Eiréna qui 
lendtot des piiges à' UlyiM, le Jîo.' J<i Aulnn, de Goi!ihe; 
la DanriloKdt, de Walter Scan; les SaaulU, de Pnichlime, 
de ToBTguinief, de Gogol, et auire» conieun lussei. 



28 LITTÉRATURE ORALE 




IV 



LA DEMOISELLE d'hÉAUVILLE, LES MILLORAINES 

lÉAUViLLE se trouve au nord de Diélette, à 
quelque distance de la côte. Void ce 
qu'on m'a raconté sur une demoisdU qui 
se promène la nuit sur la lande de cette petite 
commune. Les ^ts se seraient passés assez ré- 
cemment. 

Un forgeron d'Héauville revenait de Cher- 
bourg avec une somme de charbon de terre ; une 
fois arrivé dans la lande, il vit tout-à-coup une 
belle demoiselle vêtue de blanc et plus grande que 
nature marcher devant lui. Il comprit bien vite à 
qui il avait affaire et ne s'efïraya pas trop. 

— Ah ! mademoiselle, lui dit-il, vous v'ià belle 
assez. Vous avez de beaux souliers et une belle 
robe. Allez-vous vous marier? 

Il s'approcha pour toucher la robe. Mais la 
demoiselle, qui marchait à côté du cheval, fit un 
mouvement d'épaule et jeta la charge à terre. 

— Mademoiselle, lui dit le forgeron, vous avez 
tort de vous fâcher, je ne vous veux pas de mal. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 29 

Il rechargea son charbon non sans peine. La 
demoiselle continua à accompagner le forgeron, 
mais en lui faisant insensiblement changer de 
chemin, et quand ils furent arrivés près d'une 
mare assez profonde, elle poussa brusquement le 
sac dans Teau, espérant sans doute que son com- 
pagnon de route allait s'élancer après son sac et 
se noyer peut-être en le retirant. Mais le sac 
tomba au bord de Peau, si bien que le forgeron 
put le recharger. Elle eut même la complaisance 
de lui aider; après quoi elle disparut. 

La demoiselle d'Héauville prenait diflférentes 
formes, comme on le verra dans le récit suivant 
que je tiens du même narrateur que le précé- 
dent (i). 

« Mon arrière-grand-oncle avait une jument 
blanche avec laquelle il allait porter des' sacs de 
blé au marché, car alors les chçoiins étaient si 
étroits qu'on n'aurait pu se servir de charrettes 
comme on fait à présent. U s'arrêtait parfois à 
boire en chemin avec des amis, et comnîe sa ju- 
ment était docile et intelligente, il la renvoyait 
toute seule à la maison. Elle s'appelait Blanche- 

(i) Alexandre Polidor, à Gréville, hameau Fleury, 1881. 



30 LITTÉRATURE ORALE 

mine et par abréviation Blanmine. Un soir qu'il 
avait ainsi envoyé Blanmine en avant et qu'il se 
rendait à pied chez lui en traversant la lande, il 
aperçoit tout à coup sa jument qui vient à lui en 
fidsant des airoiAfoiéf, c'est-à-dire des sauts joyeux: 

— C'est toi que v'ià, lui dit-il, viens t'en ! 
Mais la jument, au lieu de le suivre, rebrousse 

chemin et se prend à courir. Mon grand-oncle se 
met à sa poursuite. EUe le promène ainsi long- 
temps sur la lande, sans qu'il parvienne à l'at- 
traper. Quand il fut à bout de forces, il s'assit sur 
une pierre, et après s'être un peu reposé, il se 
rendit chez lui, où il n'arriva qu'au grand jour. 

— Je ne sais ce qu'a Blanmine, dit-il à ma 
tante. Elle court comme une folle sur la lande, je 
n'ai jamais pu l'attraper. 

— Blanmine I dit ma tante : elle est revenue 
hier soir comme à Tordinaire; elle est dans l'é- 
table. 

— Alors, dit mon oncle, c'est la Demoiselle qui 
m'a fait courir toute la nuit. 

Il y avait à la maison d'Héauville un petit 
domestique nommé Luzerne qu'on envoyait le 
soir conduire les chevaux dans les herbages. Un 
jour qu'on parlait de la demoiselle d'HéauvîQe, 



* 



DE LA BASSE-NORMANDIE 3I 

Luzerne demanda si elle était jolie. — Extrême- 
ment jolie, lui dit-on. — Vraiment ? Eh bien 1 si 
je la rencontre ce soir, je lui demanderai à l'em- 
brasser. 

Là-dessus, il va conduire ses chevaux comme à 
l'ordinaire. Quand il vint à ouvrir la barrière, il 
se trouva face à face avec la Demoiselle. Non 
seulement il ne lui demanda pas à Tembrasser, 
mais il laissa ses chevaux errer comme ils 
voudraient et revint en courant à la maiton, où il 
tomba sans connaissance. » 

Qjiand les demaisdhs ont des proportions gi- 
gantesques on les appelle Milloraines. On ne dit 
pas que les Milloraines aient jamais vécu sous une 
autre forme. On en voit souvent plusieurs en- 
semble, et quand on s'en approche, elles s'éva- 
nouissent quelquefois dans les arbres avec un 
bruit d'ouragan. D'autres fois, elles se tiennent 
sur les branches conmie certaines roussalki russes 
et s'élancent sur les passants, qui sentent un *poids 
intolérable sur leurs épaules, mais ne voient plus 
rien. 

Quelquefois aussi la demoiselle, au lieu de 
monter en croupe derrière le voyageur et de cher- 
cher à l'entraîner à Teau avec elle, se présente à 



32 LITTÉRATURE ORALE 

lui SOUS la forme d'un cheval tout sellé et bridé 
qui marche à côté du piéton fatigué et semble 
l'encourager à monter sur son dos. Si le piéton le 
dédaigne, le cheval disparaît au bout d^un moment, 
mais s'il se laisse tenter, gare à lui I il ne sera, pas 
plus tôt en selle que llanimal partira tout d'un 
trait à travers les chemins creux, les fondrières, 
les buissons de ronces, sans hésiter jamais, puis 
après l'avoir bien fatigué, fondra sous lui tout à 
coup, le laissant au milieu d'un étang et riant 
aux éclats de sa mésaventure. 




LE MOINE DE SAIRE 

E Moine de Saire appartient également à la 
catégorie de ces êtres malfaisants qui 
cherchent à faire périr les voyageurs, 
mais sa légende est moins originale. Son domaine 
aussi est différent. Ce n'est pas sur les landes qu'il 
tend ses pièges. Il a pour domaine les bords de la 
mer et il abuse des sentiments généreux pour con- 



duire les passants à leur perte. Q}iand la tempto 
est violente, quand le vent mugit, quand les 
lames se brisent sur les rochers avec un épouvan- 
table fracas en lançant dans les airs une pluie 
d'écume blanche, on entend parfois des cris la- 
mentables sonir de la mer, des voix qui semblent 
implorer votre secours. Si l'on se dirige du côté 
d'où ils paraissent provenir, on les entend tout i 
coup du côté opposé. Le cœur s'émeut. On met 
on canot i la -mer, on se jette à la nage. La voix 
vous entraîne de plus en plus au latge : l'individu 
que vous croyez apercevoir, sombre poitt re- 
paraître plus loin... Le mieux pour vous, c'est de 
T^^ner la cAte, s'il en est temps encore. Le per- 
sonnage dont vous avez entendu la voix, que vous 
avez cru apercevoir au dessus des lames, c'est 
le Moine de Saire, un danmé, qui n'a qu'un but, 
vous entraîner dans l'enfer à sa suite. 

Le Moine de Saire n'est pas toujours dans 
l'eau. On le rencontre aussi sur le livage, recon- 
naîssable â son &oc blanc. Il cause avec vous, il 
vous détîe i la course, mab ù vous acceptez, il 
vous entraîne peu à peu à la mer. Il se han- 
Harise même parfois jusqu'à jouer avec vous aux 
dés, sous un déguisement, dans quelque cabaret 
3 



34 LITTÉRATURE ORALE 

de village. Mais ces jeux finissent toujours mal ; 
il vous fait boire surabondammoit, par exemple, 
afin de vous noyer plus à Taise, car il est plu< 
méchant que les dames blanches de la Hague. C^ 
ne sont pas de simples espiègleries qu'il vous 
joué, il veut que vous mouriez afin de grossir d 
vos dépens le royaume de Satan son patron. 

Sur la cause de sa damnation, il court deux le» 
gendes. Suivant Tune, il s'agit, comme dans le 
cas de Mademoiselle de TonneviUe, d*un souhait 
lÉiprudent accompli. 

•Le moine, suivant cette légende, était fils d*ua 
riche propriétaire des bords de la Sairé; et sea 
pkxe, obligé de s'absenter, l'avait chargé de rece» 
VQ&c à sa pUce les redevances des fermiers. L'ua 
des fermia:s néglige en payant de réchuner im 
reçâ ; le moine ne le lui o&« pas, et fdus tard k 
père réclame la somme au fennier^ Le fermier 
«sure qu'il a payé; le moine^ qui a déjà dissipé 
r«igent, affirme qu'il n'a rien reçu% '-^ Voul 
ft'oseriez pas le jurer, dit le fermierv «^ Je k 
furerai, dit k moki&. ^s- Eh bkn 1 dites i Qm® k 
j^iahle m'emporte à l'instant dans k f&er si |'ai 
reçu cet ai^ientl Le père l'eidiorte à réfiéchâ* 
encore^ •»- Toutes les réôexions sont £sdtes, <lit k 



DE LA BASSE-NORMANDIE 35 

moine, qui ne veut pas reculer. Que le Diable m'em- 
porte à l'instant dans la mer si j'ai reçu cet argent 1 

Il n'avait pas fini de pâûtr qu'un grand bruit se 
fit dans la cheminée, — une main, — on ne vit 
pas le corps, — vint saisir le moine ; il disparut 
par le tuyau â suie, -^ et on ne l'a plus revu 
depuis qu'à l'état de vision. 

L'autre tradition rappelle une foule d'autres 
histoires bien connues. Dans cette version, le 
moine aurait été le receveur, l'intendant, si l'on 
veut, du seigneur de Réville, dont les propriétés 
étaient traversées par la Saire. Le seigneur de Ré^ 
ville vivait généralement loin de son domaine, 
guerroyant, s'amusant et ne reparaissant guère 
chee lui que lorsqu'il avait besoin d'argent. Sa 
^fime au contraire restait dans le manoii:^ et pèh- 
ddnt que le mati tnenait grsthà train au dehors, 
elle menait grand train chez elle avec ses amis et 
aviée k moine qui était en même téfhps son ami 
de eœur et soa caissier, le tout 4ux frais de Vûh- 
sent. Mais l'absent reparait tout à cbup, il lui fàûl 
d« rftrgent) il prouve au moine qu^ll doit ëh àvoif-, 
et te montre tirés pressé* Or k èaisse éti^t Vidé-. 
Le moine se éésespéraîti B y a de quoi se dbhnei: 
ati dkble, {)ensait41: 



36 LITTÉRATURE ORALE 

Le diable était aux aguets ; il se présente. — Tu 
as besoin d'argent, lui dit-il, j*en ai à ta disposi- 
tion, seulement je ne le donne pas pour rien. — 
A quel taux prêtes-tu ? — Tu n'auras pas à me 
le rendre. Signe -moi seulement ce papier de 
ton sang, et il lui présentait une feuille toute pré* 
parée. — Mais c'est mon âme que vous voulez, 
dit le moine après avoir lu. — Je te donne dix 
ans; pendant ce temps tu auras de l'argent à ton 
gré. Signes-tu? Le moine signa, le papier et l'in- 
terlocuteur disparurent, mais il y avait un sac 
d'argent sur la table. 

Le moine remit au seigneur ce qu'il demandait, 
et, le châtelain parti, la joyeuse vie reprit son 
train au manoir de Réville. Le moine se pro- 
posait bien d'attraper le diable : la dernière année, 
il se convertirait, il ferait pénitence, il prierait la 
sainte Vierge de s'intéresser à lui, et le paae serait 
retiré des griffes du malin. Le diable était plus 
malin que lui. Au bout de cinq ans, jour pour 
jour, il reparaît. — Je t'attends, lui dif-il. — Vous 
m'avez promis dix ans I — Je te les ai donnés. 
En enfer les nuits comptent pour des jours. Tu es 
théologien, et tu ne sais pas cela 1 suis-moi. 

Le moine eut beau protester, le diable Fem- 



DE LA BASSE-NORMANDIE 



37 



porta. Mais par tolérance, et en souvenir du bon 
nombre d'âmes qu'il lui avait fait gagner en menant 
joyeuse vie, il lui accorda de revenir sur la terre 
pendant les nuits d'orage, à condition, de Êiire 
bonne chasse au profit de l'enfer. Le moine jus- 
qu'à présent s'acquitte consciencieusement de son 
office. 

n faut dire qu'au temps présent les apparitions 
du Moine de Saire rencontrent beaucoup d'in- 
crédules. On soutient que des cris entendus pen- 
dant les tempêtes ne sont pas des cris humains, 
mais les cris de certains oiseaux de mer que l'orage 
réjouit. De là , le ton quelque peu gouailleur avec 
lequel on raconte la légende. 



VI 



LES SAINTS 

Thomas Hélie et le valet de ferme. — Saint Georges, saint 
Flozel, saint Jouvin. — Saint Clair, victime de Tamoiir. — 
Saint Clair et saint Médard. 

AiNT Geraiain dont nous avons raconté 
quelques actes est un saint étranger. La 
Hague a aussi son thaumaturge local, 
l'homas Hélie, ou, plus correctement, Thomas fils 




38 LITTÉRATURE ORALE 



d'Hélie, qui véeut »u xiiie siècle. Il naquit à Bi- 
ville, petite commune de Ig Hague, au nord de 
Diéle^e, séparée de la m^ par une miellé, c'est- 
à-4ire par des dunes de saisie que le vent déplace, 
et où il ne pousse guère qu'une graminée aux 
feuilles dures, le mill^greust, quelques tiges de 
panicauts aux fleurs bleues et quelques touffes 
grêles de gaillets aux fleurs jaunes. 

Thomas a-t-il été curé de Saint-Maurice, petite 
paroisse du canton de Bameville, comme quel? 
ques^uns le prétendent? Cela n*a rien d'impo»* 
sib}e. Mais a-t-il été aumônier de saint Louis 
çoQome quelques autres l'attestent? Tout tend à 
prouver que non. Le calice de vermeil gardé ds^s 
l'église de Biville avec cette inscription six fois 
répétée : 

Sui donné par unonr 

que l'on présente comme témoignage des relations 
entre le roi et le saint, ne prouve absolument 
rien, attendu que cette inscription a trait évidem- 
YQçnt ^u mystère de l'Eucharistie et non à un 
présent fait par un donateur quelconque. 

Thomas Hélie, en son yivant, demeurait habi- 
tuellei^ent au château de Vauville, où Ton moW^ 



ttmm 



DE LA BASSE-NORMANDIE 39 

encore sa chambre. Mais il allait souvent dire s^ 
messe à 9iville et prêchait quelquefois en plusieurs 
çEKlroits dans la même journée, H empruntait 
^ors \m cheval à un fenquier du voisinage. Un 
peiit garçon qu*on envoyait après lui ramenait h 
bète. Le fermier n'osait refuser, mais ces fréquents 
çQiprunts le contranaie^t. Un jour il eut l'idée d^ 
don^ef (iu saint personnage un poulain peM de^ 
^e, persuadé que l'animal le jetterait par terre et 
que cela lui ôterait l'envie de renouveler ces em*- 

Qb amène 1q cheval rétif, le latnt homiQf 
^ante dessus. Le popl^il) se laisse faire et trotte 
docilement vers Biville. An^yé là, Tfaonias remet 
te cheval %u petit g^çon et lui donne en mtae 
temps une hQussine, dçtfit U lui recommande hîca 
de ne pas se dessaisir. 

t^e petit garçon monte 4 cheval, $a iioussine i 
la Txms et trotte vers Vî^uville, mais en chenm 
1^ l^i^sme lui semble inutile; et, soit par brav^^dç» 
^t simplement pour s'amuser, il la lançç psy^ 
dessus une haie. Il s'en repent : le poulaÎQ^ |\'e^ 
tendant plus sifHer la houssine, fait un brusqvi^ 
écart de côté, jette son cavalier à terre e^ f^% 
comme ifn trai^ jusqu'à son écurie ; le petit 



40 LITTÉRATURE ORALE 

garçon, passaUement moulu de sa chute, est 
obligé de faire le reste de la route à pied. 

U y a entre Biville et Vauville une lande asses 
étendue qui descend en s'inclinent jusqu'au fond 
d'un vallon tortueusement pittbilîsque. De petits 
sentiers sillonnent cette lande; on préten.d qu'ils 
ont été tracés par le saint hoitUne et que l'herbe 
n'a jamais repoussé là où il avait une fois posé le 
pied. Un jour, se trouvant las, il s'assit au bas de 
la lande pour se reposer, après avoir enfoncé son 
bâton dans le sol. — Comme j'ai soif I s'écria-t- 
11. Il voulut cependant continuer son chemin, 
mais en retirant son bâton , il vit jaillir du trou 
une source d'eau vive où il put se désaltérer. On 
creusa un bassin à cette source, on la protégea du 
côté du soleil ; elle existe toujours, et les pèlerins 
qui reviennent de visiter à Biville la tombe du 
saint personnage et de râder un peu de la pous- 
sière de son ancien tombeau en calcaire pour la 
mêler à la bouillie des petits enfants, ne manquQpt 
pas de venir puiser de l'eau à la Fontaine du . 
Bienheureux, qui est toujours fraîche et passe 
pour jouir de propriétés miraculeuses contre 
toutes les maladies. 

Biville est un lieu de pèlerinage très fréquenté. 



DE LA BASSE-NORMANOIE 41 

On a remplacé depuis un certain nombre d'années 
l'ancien tombeau en calcaire par un tombeau de 
marbre. La liste des guérisons opérées par l'in- 
tercession du saintpersonnage est considérable. On 
trouvera plus loin quelques couplets du cantique 
composé i' cette occasion. 

• ïîotre pays révère encore d'autres personnages, 
dont la vie ne figure pas dans la légende officielle 
ou y figure avec de tout autres circonstances. 

J'ai déjà raconté l'histoire de sainte Colombe la 
Grévillaise, les deux voyages de saint Germain à 
FlamanviUe. Quant à saint Georges il n'est venu 
dans le pays qu'après sa mort^ sous forme de reli- 
ques. Ces reliques abordèrent à Portbail au 
vm^ Siècle, dans une pethe tour de forme carrée 
inférieurement, terminée en pyramide et couronnée 
par une pomme. On les mit sur un pharriot 
auquel on attela deux vaches, qu'on^ laissa aller au 
has,ard. Les.rdiques s'arrêtèrent à Biix, sur une 
hauteur où on leur bâtit une église, qui n'existe ' 
plus. La commune de Saint-Floxel donna, au 
i£« siècle, naissance à un saint de ce nom, qui alla 
prêcher l'Évangile dans les Gaules, fut martyrisé' 
et rapporté mort au lieu de son origine. Les 



42 LITTÉRATURE ORALE 

- « f 

femmes stériles vont en p^mage sur sa tombe et 
revienaent fécondes après avoir bu des eaux de sa 
fontaine. D'autres saints indiquent paf leur nom 
les vertus qu'on leur attribue. Â Brix, saint Jou- 
vin (Juvmis) est le protecteur et le conservateur 
de la jeunesse; saint Qair, à Nacqueville, fait voir 
dair à ceux dont les yeux sont malades, etc. 

I^a vie de saint Jouvin est ignorée, mais saint 
€lab a sa légende» Anglais d^origine, il passa la 
Manche et s'établit quelque temps à Cherbourg, 
dans une maison située à l'angle de la rue des 
Moulins et de la place de la Révolution, qui se 
Êûsait remarquer, avant qu'on l'eût reconstruite, 
par- des touffes de giroâées à fleurs jaunes, capri- 
deusement éparses sur les murailles. Puis, trou? 
vant la ville trop bruyante, il se retira dans une 
f&sèt qui s'étendait à l'ouest de Cherbourg sur la 
GÔte, et se fit bâtir un ermitage à Nacqueville. 
L''eraûtage a disparu^ mais on a construit sur 
F^nplacement une chapelle qui existe encore, et 
autàur de laquelle il se tenait autrefois ime os- 
semblée, la plus fréquentée des environs de Cher- 
bourg. L'assemblée a été transportée depuis sur 
vak autre. point du littoral et la chapelle se trouve 
mi inilieu de champs cultivés. 



DB LA BASSB-KORHANDIE 4; 

ÇUû avait tspité vivre tnmquille dans cette 
f<ilini4er n n'en fiit rien. Une noble <kme a'épiil 
de lui; Clair ne partagea pas cet amour et s'enr 
^\ eii Haute-Nonoandie, prêchant, éfangéliaant 
%pc son chemin. Mais là encore U dame le pou»> 
suivit, et itan bommes qu'elle envt^a i «a peur-? 
^K furent chargés 4* ie lut ramener taetn on 
vif (l'ayant pi) le 4Md«F à revenir, il lui coupirent 
la tète, Le saint U ramtwa et l'emporta au 
jFgiH de ses bpi4iTeaui« eSrayét, qui n'oairent -k 
^vre, Q^ pl«% ce (aewet et eemirade sur k 
bord de l'Epw, 91 1881, au lieu qui s'est appela 
dgpu^ saint Clair Tsuf-Bpie et oii Ait conclu 
plus tard le traité .par lequel Charles le Simple 
cédait la Neustrie aus Normands. 

La &aintrÇlair k tient i présent k 16 inillet. 
AHtrefois c'toit le i3, quarante ' jours apris ta 
SUint^jJédaFd. La traditiaq populaire a établi un 
Uen eitire Isa deus féies. 

Le jour de la Saint^Médard, saint Clair était allé 
rendre visite à son confrÈre. Le soir il était fatigué 
et pria siùnt Médard de lui prêter son cheval, pour 
regagner son ermitage. Saint Médard y consentit; 
saint Clair avait promis de renvoyer le cheval ans- 
sifdt aprÈs soif t*rriyée, piais, sçit par distractiqi;. 



44 LITTÉRATURE ORALE 

soit qu'il ne fût pas fâché de garder la monture 
quelques jours encore, il négliga de renvoyer la 
béte. Saint Médard crut son cheval perdu, il y 
tenait pour toutes sortes de raisons... et le voilà 
qui se désole et qui pleure à la pensée quMl ne le 
reverra plus. Cela dura jusqu'au jour Saint-Qarr; 
ce jour-'là il se rendit à la fête, il rencontra saint 
Clair qui s'excusa de son mieux, emmena chez lui 
son confrère, qu'il régala et auquel il rendit sa 
' monmre. Mais cette petite aventure a laissé un 
profond souvenir à saint Médard et si le jour de sa 
fête ce souvenir lui revient, il ne peut s'empêcher 
de pleurer et cela dure jusqu'à la Saînt-Qair. 
C'est depuis lors qu'on a remarqué que, s'il pleut 
le jour de Saint-Médard, il continue à pleuvoir 
pendant quarante jours dé suite. A l'époque de 
son affliction on faisait tout ce qu'on pouvait pour 
distraire le saint. Il se prêtait avec bienveillance à 
ces eâforts, mais il ne riait pas de bon cœur. .De 
là un autre proverbe : il rit comme saint Médard, 
du bout des dents. 

Pour ce qu'il y a d'historique dans ces récits, on peut con- 
sulter : Vie du bienheureux Thomas Hilie de Biville, suivie d'un 
pointe du XIII* siêde, publié pour la première jois par M. 4e Pontau- 
mottt. Cherbourg, 1868, in-X2; liimoires d$ la SoctiU Acadi- 



■■■■M 



DE LA BASSE-NOItMAKDIE 4S 



miqtu d* Cberhourgf unne V ; La Normamdie romatutqim et «MniKt£- 
leuse, par M"' Bosquet; les Vies des SainUy etc. 

Chez les Russe s, la série des quarante jours de pluie commence 
à la Saint'Sampson (27 juin-9 juillet) et finit le jour du bienheureux 
Vassili ou Basile, auquel est contâcré une bizarre église de 
MoAoon souvent reproduite par la g r avur e. 




vn 



LA DEMOISELLE DE GRUCHY ÇT MARIE BUCAILLS 

^A demoiselle de Gruchy (i) ne revient 
pas de l'autre monde pour tourmenter les 
vivants; elle s'est contentée de les tour- 
menter pendant sa vie. 

Le fief de Gruchy où elle demeurait, est à 
Gréville, non loin de la route de Cherbourg à 
Beaumont, enfoui dans un massif de hêtres vieux 
de plusieurs siècles» qui lui forment une avenue. 
Les bâtiments d'habitation sont disposés à angle 
droit autour d'une cour assez vaste. La maison 
de maître, qui n'a qu'un étage, est garnie d'es- 

(i) Telle est l'orthogtaphe - officielle ; mais dans le pays on 
prononce Gmcbiéi. Le Journal du sieur de Gouberville (i$S3- 
i$62), publié par l'abbé ToUemer (un vol. in-ia, 1880), parle & 
plusieors reprises d'une £uaiUe du nom de Gmchiè. 



46 LITTÉRATURE ORALE 

paliers ; le jardih, qui se trouve derrière, est ten^ 
touré de clématites et autres plantes grimpantes. Là 
chambre de la demoiselle de Gruchy est intacte. 
On y monte par un escalier de bois assez raide ; 
la cheminée est très grande, avec un chambranle 
de granit. Rien de remarquable d'ailleurs. 

Mademoiselle de Gruchy était magicienne et 
connaissait le moyen de se changer en toutes 
sortes d'animaux. On la rencontrait en belette, en 
levrette, en gros chien, toujours cruelle et im|H- 
toyable, quelque forme qu'il lui plût de prendre. 
Elle attirait cies jeunes gens chez elle, puis, quand 
élie en était lassée, elle les changeait en animauk 
comme Gif ce, ou en plaiites comme Alcine. Elle 
était sans pitié surtout contre ceux qui osaient lui 
fésister; elle le§ faisait éventréf et mettait leurs 
intestins à sécher sur les haies d'àùbépine. 

Elle avait une peau magique, d'autres disèht 
Uûé haire dont elle se revêtait, et alors oh âè 
pouvait rien contré elle; il lui suffisait liiêtii? 
d*êtire ien cotitact avec ce talisïhan pouf h'aVôi^ 
rièû â craindre de persohhe. 

Mais, un matin, on la surprit au lit, elle s'élança 
vbrs sâ hàirè; bri l'empêcha de la toucher, et 
alors elle se laissa emmener saâs résistance! 



i 



DE LA BASSB-NOMUMDIE 47 

Comment fiit-^e traitée par la )unice? La 
Bvdition se tait â cet égard ou {dutât elle la 
conlond avec Marie Bucaille. Ce dernier person-' 
aàge n'a rien de légeDdairci Sa vie et sa mort 
sont connues. Mois die n'était pas de Gréville» 
-elle était de Cherbourg, s'appelait Marie Benoit 
sut- son état dvil, et dans les accusations portées 
contre elle, nous ne voyons figurer aucune des 
cruautés reprochées i Mademoiselle de Grucbyi 
La seule inculpation commune est celle de sorcd- 
krie. Marie Bucaille passait pour avoir été vue i 
la même heure en plusieurs endroits différents. 
Elle ne le niait pas, mais die prétendait que soë 
bon ange tenait sa ^ce d»as la prison pendant 
qu'elle allait i ses aâàires au dehors. 

Son histoire ressemUe k celle de beaucoup 
d'autres cas de sorcellerie jugés par les tribunaui 
ou étoutKs avant jugement, au xvu' siéde. Liée 
intimement avec un Père Saulnier, son confesseur, 
«Ile fut dénoncée par une rivale qui l'avait [vé^ 
cédée dans la faveur du prêtre. Cdle-ci, ches qui 
on avait trouvé trente ou quarante hosties teintes 
de sang, affirma qu'elle les tenait du Père Saulnier 
et de Marie Bucaille. Touj deux furent traduits 
pour sacrilège devant le tribunal de Valognes, qui 



48 LITTÉRATURE ORALE 

les condamna à être appliqués à la question ordi- 
naire et extraordinaire, puis pendus après avoir 
fait amende honorable, la corde au cou, en che- 
mise et pieds nus, devant la principale église de 
Valognes ; leurs corps devaient être brûlés ensuite 
et leurs biens confisqués. 

Marie en appela au parlement de Rouen. Le 
jugement fut réformé quant à la peine. Marie 
Bucaille fut condamnée à passer trois jours de 
suite par les verges, à avoir la langue percée d'un 
fer rouge après avoir fait amende honorable, puis 
bannie du royaume. Elle subit ce terrible supplice 
à Valognes et se retira à Jersey. Elle revint ce- 
pendant plus tard se fixer secrètement à Caen, où 
elle mourut en 1704. La dénonciatrice en fut 
quitte pour trois années de bannissement. Saulnier 
avait trouvé moyen de s'échapper. 

La tradition se trompe donc complètement en 
confondant Mademoiselle de Gruchy avec Marie 
Bucaille. Il a dû s'écouler un siècle tout au moins 
entre la vie des deux personnages. 



Sur Marie BucAÎIle,' voir entre antres : Floquet, Hisloirt du 
parïtmtnt de Normandie, t. V. — Ce que rapporte Digard de 
Lousta, dans les Mémoires de la Société académifue de Cherbourg, 
au sujet de Mademoiselle de Gruefay, est de pure £intaisie. 



DE LA BASSS-HORMANDIE 



MMfVAHT d'être livrées à la justice comme 
B^B Marie Bucaille, les persomies qu'on accu- 
"^* sait de crimes contre la religion éUueni 
ordinairement soumises à des exorcismes, qui 
avaient quelquefois pour effet de les guérir. 

La tradition a conservé les détails d'un exor- 
cisme qui eut lieu autrefois dans l'église de Vas- 
teville. On n'a pas retenu le nom des person- 
nages. 

La possédée était une jeune fille. Ordinairement 
les possédés refiisaient d'entrer dans l'église. Celle- 
ci y était entrée, par exception. 

Un prêtre se présente et emploie la formule 
comiue, qui ordomie au démon de se retirer 
d'une Ame chrétienne. 

Le'démon refuse d'ob& ; il n'ob&a qu'à un 
homme dont la rie a été irréprochable. 

— Le monde ignore ta conduite, mais mol je 
la connais, lui dit le diable par la bouche de la 



50 LITTÉRATURE ORALE 



possédée. Avant d'être ordonné prêtre, tu as 
séduit une jeune fille et tu l'as rendue mère. 

— n y a vingt ans de cela. J'en ai fait péni- 
tence. 

— Dieu ne t'a pas pardonné. Je ne t'obéirai pas. 

Force fut d'aller chercher un autre prêtre. Beau- 
coup refusèrent, craignant de voir mettre au jour 
leurs fautes cachées. Un vénérable vieillard se 
décida. Il arrive et prononce la formule connue. 
Tout le monde est dans l'attente. 

— Je ne t'obéirai pas, dit le diable, toujours par 
la bouche de la possédée. 

Tu as laissé condamner un innocent. Un pauvre 
vieux mendiant a été accusé d'avoir volé. Tu 
connaissais le voleur, mais c'était ton parent, et 
le pauvre vieux a été puni* 

— J'ai obtenu sa grâce depuis. 

— n a été gracié, mais non innocenté. Tu n'es 
pas digne qu'on t'obéisse. 

On s'adresse au vénérable doyen de la Hague. 
n s'avance en s'appuyant sur un bâton et en 
tremblant un peu. Il prononce la formule de 
l'exorcisme. On est persuadé cette fois que le diable 
obéira. 

^ Tu n'es pas digne qu'on t'obéisse. Ta as volé. 



DB LA BASSE-NORMANDIE 51 

— Moi» grand Dieu 1 

— Tu as volé un couteau de six liards. 

— Je Tai emporté par mégarde. 

— Et tu Pas gardé par négligence ; mais tu l'as 
gardé sachant qu'il ne t'appartenait pas. 

Le doyen dut se retirer. Beaucoup d'autres sui- 
virent. Le diable refusa toujours de s'éloigner. 

— Vous perdez votre peine, leur dit-il, je ne 
crains que le grand rouge. 

On se demanda quel pouvait être ce grand 
rouge. On n'en savait rien. On passa en revue 
tous les curés et vicaires de l'évêché de Coutances, 
aucun ne répondait au signalement. On se souvint 
enfin d'un tout jeune prêtre, fils d'un pauvre culti- 
vateur, ordonné récemment, mais laissé sans emploi 
à cause de son humble origine. On l'alla chercher, 
il se fit prier longtemps. On le décida enfin. Pen- 
dant qu'il prononçait les paroles de l'exordsme, la 
jeune possédée s'agitait et semblait en proie à une 
vive souf&ance. 

Le démon confessa enfin qu'il était forcé d'obéb*. 

— Je ne puis rien aujourd'hui, dit-il au prêtre; 
mais je vois naître en ton cœur un sentiment qui 
me donnera prise sur toi plus tard. 

Ce sentiment était celui de l'orgueil qu'éveillait 



LITTÉRATURE ORALE 



en lui l'idée d'avoir réussi U où tous les autres 

Mais le diable n'exprima pas toute sa pensée. 11 
jeta la possédée par terre et s'enfuit en s'appuyant 
d'une main au linteau supérieur de la porte. Le 
granit se fendilla et devint noirltre à l'endroit que 
le diable avait touché. J'ai vu encore cette pierre 
il y a une quarantaine d'aimées ; elle a été rem- 
placée depuis. 



B. — TRADITIONS 



LES FÉES 

Mij ■! ANS le DQrd du départemeat de k Manche, 
Iflfijt o^ ^^' '^ sarrasin sur le chimp même OÙ 
■"•*•" on le récolte, et ces batteries sont tou- 
jours des fêtes. On choisit un beau jour du mois 
d'octobre. On fait appel aux gens de boime vo- 
lonté et le clos est bientôt plein d'hommes, de 
femmes et d'enfants. Les jeunes garçons et les 
jeunes tilles sont toujours en majorité. On aplatit 
un coin de terrain pour en foire une aire léùs- 
tsmte ; puis en riant, en folâtrant, on va chercher 
les javelles qu'on a disposées en cdnes ou vetllottes 



54 LITTÉRATURE ORALE 

pour les faire sécher et (m les jette sur l'aire. Les 
fléaux frappent en cadence. Les parfums de la 
plante à demi-sèche, Tair vivifiant de l'automne, 
la gaité naturelle à la jeunesse, produisent leur 
effet ; on crie, on chante, on se provoque, les 
enfants se roulent sur la paille rejetée et jouent à 
cache-cache dans Tintérieur, jusqu'au moment où 
on la leur enlève pour y mettre le feu. Comme 
cette paille rougeâtre est encore humide, la fumée 
est assez épaisse, mais elle se dissipe dans l'air. 
On s'en amuse, du reste, et l'on danse alentour. 

Q}iand on est fatigué du travail, on s'assied sur 
la paille parfumée. On vous apporte alors une 
galette de froment bien blanche qu'on vient de 
retirer du four et qui fîime encore. On y fût 
entrer du beurre frais, qui fond à mesure ; on ùlt 
circuler les gobelets pleins de cidre appétissant, et 
les gais propos, les histoires de circuler aussi. 

Un jour que je me trouvais à une fête de ce 
genre, je m'amusai à noter les conversations. 

— Comme elle est blanche, votre galette, 
Marie-Jeanne I On dirait de la galette de fée. 

— C'est moi qui l'ai faite et je vous assure que 
les fées n'y sont pour rien. 

— Est-ce que vous en avez mangé, vous, de la 



DE LA U5SE-NORHAND1E JS 

galette de fée? demanda une jeune fille i la viùlle 
qui avait parlé la première. 

— Pas moi ; mais j'ai entendu dire i ma grand- 
mère qu'elle avait connu une femme qui en avait 

■— Et comment les fées lui avûent-elles donné 
de la galette ? 

— On ne parle plus des fées aujourd'hui, con- 
tinua la vieille, sans répondre à la question, mais 
on en partait beaucoup dans ma jeunesse. On dit 
qu'il n'y en a plus depuis que les prêtres ont eu 
l'idâe de se »gner avec la couverture du calice. 
Autrefois tout en était plein. 

— On les voyait ? 

— On ne les voyait pas souvent, mais on les en- 
tendait cliantet et causer entre elles. On les voyait 
aussi, mais généralement de loin, laver leur linge 
dans le ruisseau de la vallée du Hubilan, seule- 
ment c'était la nuit au clair de la lune, 

— Et le jour, qu'est-ce qu'elles devenaient ? 

— Je n'en sais rien ; maïs il y a sous les falaises 
des houles qu'on appelle les trous des fées et sut 
les falaises des endroits qu'on appelle les jardins 
des fées. 

^ Mais les grottes des fées sont bien petites 



56 LITTÉRATURE ORALE 

pour loger une famille et dans les jardins des fées 
il n'y a jamais rien. 

— Les fées étaient en effet toutes petites, à ce 
que Ton disait, et il y avait parmi elles des hommes 
et des femmes. On ne voyait pas leur travail, elles 
travaillaient pourtant. EUes venaient parfois la nuit 
frapper aux portes. Elles ne prêchaient pas le patoiSt 
comme nous, elles parlaient français comme à la 
ville. On les entendait crier»: ^ 

Prètez-nous vos timons, 

Vos limons, 
Vos cbftrrues comme il (i) iront. 

U fallait répondre : Oui, prenez ; autrement 
elles auraient trouvé moyen» de vous faire du mal. 

Qj^and on avait <dit oui, elles allaient .prendre 
la charrue à la charretterie et les chevaux à 
récurie, et elles labouraient leurs champs avec. 
Parfois aussi, elles se servaient des chevaux pour 
faire des courses. Alors, comme les fées sont des 
êttes très petits, elles montaient sur le cou et non 
sur la selle des chevaux et se faisaient des étriers 
de leurs crins, qu'on trouvait singulièrement 
emmêlés. 

(î) I, il sans s, est le nominatif pluriel des deux genres. 



QE LA BA^SB-NORMANDIB $7 



— Cela arrivé encpr«;*dit un jeune gM'çon. 

— Qu«Iqu^is en.itt)iisÎQt dans l'écurie le matin 
on voyait les chevaux' tarasses, mais tofli( était 
pax^tement en ordre! Lts fées "itaient très soi- 
gneuses^ si Ij^bfet ^'on War prêtait était qdidque ' 
peu gâté, on te r^ovvalt ^d boa état. ^ 

Çn I^ eiiteivdSât' au9<ii paifois tlofna le jour. Une 
rée igm i^;^è(^tançs entendit une fois une féequi 
invitait ses , compagne à uûerfête : 

«. Madame à longues oreUles, Madame à longuet 
mamelles, yenez-t-à mes ncKCs. ,»• 
.; tr âmt vous dke qoe. qpelques-unes avaient \m 
seins tçilet^nt longs, qù'dles les rejetaient par 
dessus l^cs jèpaules podr donner à têter à leurs ^ 
petits , qu'eues portaient Sur le dos. 

-*- £t la galette des f^, vou$ n'en parlez pas ? 

— Attendez» Il y avait an jour d'été des^gens 
qui glanaient du fin. . C'était ime belle joumée, ks 
«douéues <:hâin|i|lli{,.les «lériesnes dansaient. A 
un motheÀt où tout le inonde se taisait, on enten- 
dit une voix de femme qui -criait : 

. — Le*ffturi85t chaud.; *» * • 

— Aùrôns^nous'Hie la ^galette? .demanda une 
• femme ien riant. ' 

On ne répondit pas, et elle cut'peor/d'avoir eu 



$8 LITTÉRATURE ORALE 

la langue trop longue. On continua à glaner le Mn 
en silencft. Qjiand vint le moment de $e^ reposer, 
on s'assit à l'ombre d'un grand chêne et l'on alk 
chercher dans la haie, le pain, le beurre, le cidre 
qu'on avait mis au .frais dans la £ougère. A côté 
des provisions déposées, on trouva une belle ser- 
viette blanche, et dans la .serviette une bielle<galette 
de pain blanc, toute chaude, du beurre bien 6*^3, 
sans sel, dans un petit pot, et un couteau pour 
couper la galette. C'était la fêe à qui on avait 
demandé de la galette qui avait apporté tout cela. . 
On se partagea le présent de la fée, on mit du 
beurre dedans et on se régala bel et bien. Puis, 
quand tout fut mangé, on remit soigneusement k 
pot et le couteau dans ' la serviette, on reporta le 
tout dans la fougère, à l'endroit où on Pavait 
trouvé. Un moment après on retourna voir; il n'y 
avait plus rien. 

— Et elle était bonne, la galette? 

— Excellente. Celle qui racontait cela disait 
qu'elle n'en avait jamais mangé de meilleure. 

— C'est égal. Je sais bien qui n'en aurait pas 
mangé, dit une jeune fille. 

— On assure pourtant que les fées étaient mé- 
chantes, dit une voix. 



DE lA BASSE-NOBMANDIE 59 

— Méchantes, noo ; mais quand elles avaient 
dfmandé des choses raisonnables, si par mauvaise 
volonté on ne voulait pas les leur accorder, elles 
punissaient parfois ces gens peu obligeants. Il y a 
au pied de la £Uaise une fontaine qu'on appelle la 
Fontaine aux Fées. Un méchant garçon s'amusa 
un jour à y p<nrter des ordures, Si bien que l'eau 
était trouble et puante. Puis il se cacha pour voir 
ce que diraient les fées. 

Une fée arriva bientôt, et voyant l'eau infediée, 
elle poussa un cri de colère. D'autres fées accou- 
rurent, probaMement, car il ne vit rien ; mais U 
entendit une voix fin& qui disait : A celui qui a 
troublé notre eau, que souhaitez-vous, ma sœur ? 

r- Qp'il devienne bègue et ne puisse articuler 
on mot. 

— Et vous, ma sœur ? 

— Qp'il marche toujours la bouche ouverte et 
gobe les mouches au passage. 

— Et vous, ma sœur? 

— Qu'il ne puisse faire un pas sans... respect de 
vous... sans tirer un coup de canon. 

Les trois souhaits s'accomplirent, et voilà mon 
gas qui bégaie, tient toujours sa bouche ouverte 
et, quand il court, fait entendre un feu de file. 



6o HTTÉl|ATURE* dR^ALE 



t* 



t 

U all^ bien vite retirer le^Wtures ; il' arrangea 
joliihent la fontaine et demai^da ^ardmi aux fées. 
Le^-fé^ lui pardonnèrent^ pas tout et suite, pouiv 
tànt. Peut-on dire^ que c'est de Ijr méchanceté, 
cela? , ^.. . * * . 

— On dit qu'elles changeaient quéTquefois les 
enfants au bçfceîali ? 

— Çek' arrivait, tiuis rfétait la feutè'des raéres. 
Les fées n'avaient ,4e pQUvoir sur Tenfant que si 
la mère avait oublié de k signer dans soû berceau 
avant d^ le q\^er. Dans ce cas, les fées prenaient 
qudquetdis l'en£uit qui était dans le bers et 
mettaient un des leurs à la place. «- ^ 

— Est-ce qu'elles-avaient soin de l*enfant enleyé ? 

— Je û'en sais rien, je le suppose. iPjfto Qn- 
reconnaissait que l'enfant était un petit fêtet en x» 
qu'il mangeait beaucoup et ne grandissait pas. 

Une femme avait élevé ainsi un petit fêtèt. Les 
atinées se passaient et il était toujours petit. On pén-Tf 
sak que ce pouvait bien être un fils de fée et qu'il 
était beaucoup plus tieux qu'il n'en avait l'air. 
Pour l'éprouver, Qn alla ramasser une grande 
quantité de coquilles de flies (i)^, on les remplit 

(i) Mollusque univalve, comestible^ c*est la patella vulgata 
des naturalistes. > ' 



DE LA BASSE-NQRMAKDIE 6l 

* m 

d'eau et on les nmgea autour <^u feufTeau ne 
tarda pas à bouillir. L'enfant regaidait^ tout ce 
manège. A la fin^il s'écria : 

« J'ai vu sept fois brûler la forêt d'i^rdenne; 
mais jamais je n'avais vu tant de petits pots 
bouillir; » 

Il n'y avait plus à s'y tromper. L'enfant était . 
vieux, très vieux, c'était un fètet. 

— Une drôle d'éprouvette I 

— J'en coi^viens ; mais je n'invente pas, je 
répète ce qu'on m'a dit. 

— Et la mère retrouva-t-elle son enfant ? 

— Il paraît que oui ; mais je n'ai jamais en- 
tendu la fin de l'histoire. On prétend que cela 
portait bonheur d'élever un fètet dans une maison. 
Enfin il n'y a plus de fées, c'est dommage. 

— Pourquoi dommage ? 

— Parce qu'elles ne faisaient de mal qu'à ceux 
,qui le voulaient bien et qu'elles rendaient souvent 
des services. Une pauvre fenune se désolait un 
jour de voir son fils mourant. Tout à coup la 
pierre du foyer se soulève, une main met une 
petite bouteille sur l'âtre. 

— Faites-lui boire cela, dit tme voix. 

— La femme obéit? 



62 LITTÉRATURE ORALE 

— Elle obéit et s'en trouva bien. Huit jours 
après son fils. était sauvé. 

— Bonnçs gens, si nous achevions notre be- 
sogne? dit le propriétaire du sarrasin. 

Tout le monde se leva, au grand désappoin- 
tement des enfants que ces histoires intéressaient. 
On but encore une tournée de cidre et Ton se 
remit à l'ouvrage. 

Les ftes de U Basse-Normandie sont les mêmes que celles de 
la Bretagne, et les actes qu'on leur attnbne dans les deux pays 
sont tout à &it analogues. 

L'épreuve tentée pour reconnaître le petit fètet ne difi&re que 
par les détails. Dans un chant breton qui figure dans le recueil 
de M. de la Villemarqué, une femme, qui croit voir un f%tet dans 
tin enfiint qu'elle élève depuis longtemps sans qu'il grandisse, 
feint de préparer dans une seule coque d'oeuf le repas de dix 
laboureurs. 

— Pour dix dans une seule coque, ma mère I s'écria l'enfiuit. 

« J'ai vu l'oeuf avant de voir la poule blanche, j'ai vu le gland 
ayant de voir l'arbre. J'ai vu le g^nd et )'ai vu la gaule, j'ai m 
le diène an bois de Br&sal, nuds je n'ai jamais tu pareille 
diose...» 

La tradition que liademoiseUe Bosquet rapporte dans sa Nor- 
mandie romanesque ei mervtilleuse, tient le milieu entre celle de 
M. de la Villemarqué et la nôtre. 

La femme casse une douzaine d*oenJs et en range les coques 
devant le feu ; l'enfant s'écrie ; 



DE LA BASSE-NORMANDIE 63 



« Oh! que de petits pots de crème 1 oh! que dû terrines de 
lait!» 

Dans les deux rèdts, la femme bat rudement le petit fètet; sa 
mère accourt à ses cris, te reprend et rend à la femme Tenfant 
qti*éUe lui avait enlevé. 




n 



GOUBLINS ET TRÉSORS 

^usau'A une époque encore peu éloignée de 
nous, il n'y avait pas de château, pas de 
maison importante qui n'eût son goublin 
ou démon familier. Les goublins, pas plus que 
les fées ne rentrent dans le système chrétien. La 
religion de Jésus n'assigne aucune place à ces 
êtres, inférieurs à Thomme à quelques égards, 
supérieurs à lui à quelques autres. Il y a dans ces 
croyances un reste des anciennes religions qui 
a persisté à travers la nouvelle. Le goublin se 
retrouve partout en Europe, domovoi en Russie, 
troll en Allemagne et en Norwége, poulpiquet en 
Bretagne; il porte deux noms au nord du dépar- 
tement de la Manche. Près de la pointe de la 






6a. ' LnTÉRA'ÎUItE ORALE 

.... ■ I ■>*.■! . .... ■ ..- 

Hagae, à AudervUle', il s'appelle drôle, nom qm 
n'est autre que, troll prononcé à la française, et, 
dans, le reste de la, province, goublin, mot iden- 
tique à r^anglais « gobeliç ». I)ans l'Europe méri- 
iiionale, le goublin e^t un lutin. "^ 

Le goublin n'est pas méchant, il ^est espiègfe. 

X^' jour, il prpnd toutes sortes de formes. C'est un 

. gros chien qui vient ^ cluufïer au coin du feu, 

c'est un lièvre ferré qui se promène sur un pont, 

1»" 

?e'est"tin cheval blanc qui app'arait dans le pré, 
c'eit un gros matou noir qui ronronne près du 
feu et se laisse parfois caresser. 

Le goublin du Val-Ferrand, à GréviUe, appa- 
raissait ordinairement sous la fom^e d'un lièvre 
Éunilier. U venait se chauffer au feu pendant 
qu'on cuisait le soir la chaudronnée de pommes 
de terre. Il assistait à la fabrication du pain, et, à 
chaque cuisson, on lui faisait une galette que Ton 
mettait en dehors de la fenêtre. Si on l'oubliait, 
on en avait pour quinze jours de tapage dans la 
maison. Ceci se passait il y a environ soixante ans. 

Le lutin du fort d'Omonville-la-Rogue était 
encore plus familier, mais il était aussi plus 
espiègle. C'était parfois un mouton blanc; d'au- 
trefois un petit chien qui se couchait sur la jupe 



DE LA BASSE-NORMANDIE 65 

^ ^ » . 

de la jeune fille de la maison et se faisait traîner. 
La nuit, on l'entendait tourner le rouet, laver la 
vaisselle. Dans la cour, c'était souvent un veau que 
l'on voyait apparaître à l'improviste. D'autres fols, 
c'était un fièvre qui s'amusait tout à coup à partir 
au galop avec du feu sous le ventre. Parfois c'était 
un gros chien Qoir, qui faisait sa ronde le soir en 
grondant. La jeune fîUe s'était prise d'amitié pour 
lui ; il s'amusait à lui jouer toutes sortes de tours 
plaisants. Elle voyait à terre un peloton» de fil, 
par exemple, die le ramassait en se reprochant sa 
n^ligence ; tout à coup le peloton de fil éclatait 
de rire dans ses mains et sautait à terre. C'était le 
goublin qui s'ébattait. Oiez les Fleury de Jobourg, 
le goublin prenait ordinairement la forme d'un 
Hëvre famiHer qui se laissait caresser comme un 
chat. 

La présence d'un goublin indique généralement 
le voisinage d'un trésor. Tout trésor oublié depuis 
cent ans est placé sous la surveillance d'un gou- 
blin. Mais le trésor peut être révélé aussi par 
d'autres indices. Dans un herbage voisin du 
hanleau Fleury, à Gréville, près d'une de ces 
colonnes de pierre que l'on place au milieu des 
champs pour que les bestiaux viennent s'y frotter 

5 



66 UTTÉRATURE ORALE 

quand ils sont démangés, on voyait souvent une 
belle cruche de cuivre luisante, qui disparaissait 
quand on venait à s'en approcher. Dans un carre- 
four voisin, on voyait une femme établie à filer. 
Quand on allait auprès, le rouet devenait de 
feu, puis disparaissait et la femme aussi. Dans une 
maison de Gréville, une femme qui était couchée 
dans son lit voit tout à coup une demoiselle 
apparaître à une de ses fenêtres, traverser la 
chambre et sortir par la fenêtre opposée sans bruit 
et sans rien casser. D'autres fois, cette même 
fenmie, en se réveillant dans la nuit, voyait un 
petit homme installé à filer au milieu de la chambre ; 
si elle se dressait sur son lit et lui adressait la pa- 
role, fileur et rouet disparaissaient. Tout cela 
indiquait qu'un trésor était caché dans la maison. 
On le chercha longtemps, mais on ne parvint pas 
à le découvrir. 

Dans certaines maisons goubîinées, on est ré- 
veillé au milieu de la nuit par un tapage épouvan- 
table ; les portes s'ouvrent et st ferment avec vio- 
lence, on entend des corps lourds dégringoler par 
les montées. Les chaudrons, les poêles, les cruches 
de cuivre se choquent violemment. Dans la cui- 
sine, on entend des bruits d'assiettes £t de verres 



DE LA BASSE-NORMANDIE 67 

cassés. Le lendemain matin, on va voir : tout est 
en place, rien n'a bougé. 

Géaéralement les goublins sont silencieux; 
mais il y en a qui parlent. Il y en avait un au 
hameau Fleury, à Gréville, qui avait le don de la 
pjj'ole. On l'avait nommé Gabriet et il connaissait 
tTiès bien son nom. Il prenait diverses formes ; 
c'était tour à tour un chien, un chat, un veau. 
On s'en iivait pas peur.. On lui parlait ; ii com- 
prenait, il répondait même quelquefois; mais il ne 
QUlsait jamais familièrement. 

Une nuit, il réveUle la maîtresse de la maison. 
U mFjait levé la pierre du foy^ : « Voilà de Targent, 
disait^il, viens le prendre. » Elle aurait bien voulu 
aller voir, mais la peur l'emporta ; elle resta dans 
sofloi lit. Bien lui. en prit. Gabriet lui dit plus tard : 
« TiU as hien fait de ne pas venir. J'aHais te mettre 
SQus la pierre. » 

Il ne trompait pas toujours. Un des fils de la 
maison -s'appelait Desmonts (Fleury-Desmonts, 
eue alors on donnait des ncxns de seigneurie aux 
«tués 'de la famille, le plus jeune gardait seirl le 
«MP liéréditaire). Une suit, ûesmonts s'entend 
afpfdb: : Dessxoitts, ûesmiuits, ton cidre jette. 

DMHkonts ofOflovmt la vois de Gabriet; H 



68 LITTÉRATURE ORALE 

aaignit un piège et ne bougea pas ; il s'en repentit r 
le lendemain, quand il entra au cellier, il trouva 
un de ses tonneaux presque vide, parce que la 
chantepleure avait été mal fermée. 

Quand les goublins ne s'en tiennent plus aux 
simples espiègleries, c'est qu'ils s'ennuient de 
garder le trésor qu'on leur a confié, qu'ils désirent 
qu'on le découvre et qu'on les délivre, mais ils 
n'ont pas le droit d'enseigner le lieu précis où il 
se trouve. C'est ce qui explique comment les re- 
cherches sont souvent infructueuses. Le trésor 
gardé par Gabriet fut longtemps cherché inuti- 
lement parce qu'il n'était pas dans la maison, mais 
dans une de ses dépendances, dans une grange 
dont on ne se servait pas. Cette grange, les 
Heury la louèrent aux Polidor. Ceux-ci trou- 
vèrent le trésor dans un mur, mais ils ne s'en 
vantèrent pas. Le trésor « levé », Gabriet dis- 
parut. 

Le trésor une fois découvert, il reste encore 
certaines conditions à accomplir pour pouvoir s'en 
emparer sans danger. Il faut d'abord l'entourer 
d'une tranchée pour que le goublin ne soit pas 
tenté de l'emporter ailleurs ; il faut ensuite enlever 
soigneusement la terre qui l'entoure, et enfin il 



DE LA BASSE-NORMANDIE 69 

faut trouver quelqu'un qui « lève le trésor ». 
Celui-là est condamné à mourir dans Tannée. On 
prend ordinairement à cet efifet un vieux cheval 
hors de service, dont on fait le sacrifice volontiers. 
Une dame Heniy, de Gréville, qui avait décou- 
vert dans un trou de son escalier un vieux pot 
de terre contenant une somme de quinze cents 
francs et l'avait tiré elle-même de là, mourut dans 
l'année. C'était en 1770. On n'a plus entendu 
parler depuis de trésors découverts. 

Les monuments mégalithiques, dolmens, men- 
hirs, galeries couvertes, passent pour renfermer 
des trésors. On raconte à Beaumont que des Cher- 
bourgeois qui étaient venus dans la lande à la 
recherche d'un prétendu trésor, travaillèrent long- 
temps et ne trouvèrent rien. Comme ils reve- 
naient, ils aperçurent dans un arbre un hontmie, 
« pas plus gros qu'un rat », qui se moquait d'eux 
et leur criait : Fouah 1 Fouah I 

La plupart de ces récits ont été recueillis, soit an hameau Fleniy 
à Gréville, soit à Omonville-la-Rogue, dans la famille Pouppe- 
viUe. 



70 LITTÉRATURE ORALE 




m 



l'apIPRént*! SORCÏER 

tiERRE Hâtain retournait un soir de Flotté*- 
manviUe à Gréville. Il ne pleuvait pas, inds 
il faisait très bas, il n y avait point de ItOfê. 
Quand il arrive au pied de la lande de Flottemas^ 
viUe, voilà qu'il entend un grand brait ^m la 
hauteur^ comme si diverses bêtes se quereUaieitt. 
Il y avait des renar<ls, des putois et ^ffës 
animaux semblables. On entendait comme des 
chevaux au galop. Quoiqu'il eût grand'peufy îl 
s'approcha. Le bruit cessa tout à coup ; il fie VH 
plus, il n'entendit plus rien. H redescendit et <rAa/ja 
(continua) son chemin. Il n'éuit pas très rassuré; 
à la barrière de la lande, disait-on, on voyait sou- 
vent un taureau écorché vomissant des flammes. 
Puis il avait à passer par une cavée, et l'on pré- 
tendait qu'entre les hêtres qui formaient une haie 
bien au-dessus du chemin, des têtes de veau, la 
gueule enflammée, apparaissaient souvent en 
poussant d'horribles mugissements. Il passa la 



^d^ 



DE LA BASSE-NORMANDIE 7I 

barrière sans rien voir; il avait déjà parcouru 
une partie de la cavée en pataugeant dans le 
ruisseau qui courait au milieu et il se croyait hors 
d'affaire, lorsqu'il entendit un bruit dans les 
arbres, comme si un objet tombait de branche en 
branche. Il s'était fait une édairde dans le del, 
cela le rassurait un peu. Il s'approcha tout en 
tremblant de ce qui venait de tomber. C'était un 
homme tout nu 1 

— Qu'est-ce que vous faites là, l'ami? 

— C'est toi, Pierre Hâtain ; ne me vends pas, 
je t'en prie, dit l'homme tout nu. 

— Q}i'est-ce que tû fais là, dans le haut de la 
nuit? lui dit Hâtain, qui l'avait reconnu à la voix. 
Où sont tes bardes? 

— Je t'en prie, mon petit Pierre, ne dis à per- 
sonne que tu m'as vu id. 

— Et pourquoi es-tu là! Tu n'es pas Venu 
pour bien faire, j'imagine? 

— Ni bien ni mal. Je t'assure. Mais jure-moi 
que tu ne parleras de cela à personne? 

— Jure-moi d'abord que tu n'avais aucune 
mauvaise intention en venant id. 

— Je te le jure. 

— Soit, je ne te nommerai pas. Mais dis-moi 



72 LITTÉRATURE ORALE 

ce que tu allais taire dans les arbres, dans le cos* 
tume d*Adam, notre premier père. 

— £h bien 1 j'allais au sabbat, puisqu'il faut te 
le dire, au sabbat des sorciers, là-haut sur la 
lande. Tu viens de par-là; est-ce que tu n'as 
rien entendu, en passant? 

— Si ; j'ai entendu comme un grand raout de 
bêtes qui se disputaient. ^ 

— Justement. Il y a des gens i|uî se changent 
en bêtes pour y aller. Il y en a là que tu connais 
bien, et tu serais bien étonné si je te les nom- 
mais. 

— Mais qu'est-ce qu'on fait là? 

— • On danse, on chante, oa s'amuse, on boit. 
Il y a de jolies filles, on complote de bons tours 
à jouer. Je te répète ce qu'on m'a dit, car je n'y 
ai jamais été; j'y allais aujourd'hui pour la pre- 
mière fois. 

— Mais le diable y vient? 

— Vère, mais il ne fait de mal à personne. U 
parait qu'on s'y amuse bien. 

— Mais pourquoi es-tu tout nu? 

— C'est l'uniforme. Il faut se mettre tout nu, 
nu conune un ver, sans quoi on ne pourrait pas 
voler. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 73 

— Tu es venu ici en volant? 

— Cest-à-dire que j'ai essayé, mais j'ai été un 
sot. J'ai voulu m'envoler et je suis tombé dans les 
branches. Vois-tu, pour voler, il faut se frotter 
d'une graisse. 

— Qjielle graisse? 

:— Dame! on me l'a donnée. 

— Qjii te l'a donnée? 

— Je ne peùsA pas te le dire, j'ai promis de 
me taire. On dit que c'est de la graisse d'enfant 
mort sans baptême; je n'en sais rien. Arrivé dans 
le bois, j'ai tiré mes bardes, je les ai cachées dans 
la haie, ici tout près, nous allons les retrouver ; 
puis je me suis frottée On m'avait dit de m'élancer 
en criant : Pic par sus feuilles I 

— Eh bien? 

— Eh bien, je me suis lancé dans l'air, mais la 
langue m'a fourché. J'ai aie : Pic par sous feuilles 1 
et je suis tombé dans les branches par dessous les 
feuilles et non par dessus. 

— Et à présent tu ne peux plus t'envoler? 

— Non, je n'ai plus de graisse, et quand la 
graisse vous manque, impossible d'aller plus loin. 
C'est fini pour cette nuit. 

V — Sais-tu que c'est un vilain péché que tu as 



74 LITTÉRATURE ORALE 

voulu commettre là? Les magiciens, je les com- 
prends, ce sont de^ savants qui font des prodiges 
parce qu'ils connaissent les secrets de la nature. 
Mais je ne comprends pas qu'on s'abaisse à être 
sorcier, car vous baisez le derrière du diable au 
sabbat ? 

— Je n'en sais rien. 

— Comment un homme de bon sens, un 
homme d'esprit comme toi peut-il faire de pareilles 
choses? 

L'apprenti sorcier retrouva ses habits où il les 
avait laissés. Pierre Hâtain le ramena chez lui, et 
tous deux allèrent dormir. Ce qu'il y a de curieux, 
c'est que le lendemain l'apprenti sorcier prétendit 
avoir dormi toute la nuit et soutint qu'il ne se 
souvenait de rien. 



IV 



LE CHIEN 

'ÉTAIT en hiver, le soir. Un certain 
nombre de voisins et de voisines étaient 
venus faire la veillée chez Jean des 
Domaines. Dans la vaste cheminée, un feu de 




DE Là BASSE-NORMANDIE 75 

{ovtgfxe et d'âjoîKa brûlait ea pétillant et en 
f^pandant une- fumée qui ne s'envolait pas toute 
par Son conduit naturel. Sur le feu un vaste chau- 
dron ciiaufïait, pkân de pommes de terre que l'on 
Êdaiit cuire pour les «vêtus de soie. » — C'est ainsi 
qvL*(m appelle les cochons, quand on veut parler 
«vec respe«. — A l'un des angles de la cheminée 
le maître de la maison fabriquait un bingot, sorte 
de corbeille composée de boudins de paille, liés 
âe tiges de ronces fendues et flexibles. A Fautre 
angle, son vieux père, que son âge dispensait dû 
travail, un bonnet de laine rouge et bleue sur la 
tête, regardait, et se taisait le plus souvent, mais 
sortait quelquefois de son silence pour lancer un 
mot piquant qui faisait éclater le rire sans qu'il 
perdfe ki-même son sérieux. A côté de lui, le 
plus jeune fils raccommodait son fouet. La dame 
du log^s, debout, allait et venait, donnant des 
ordres en disposant dans des terrines le lait rap- 
porté de la traite du soir, enlevant la crème qui 
s'était formée sur le lait déjà reposé, que l'on 
accumulait dans une chiraine en attendant qu'il y 
en eût suffisamment pour faire du beurre, tandis 
^pte le lak écrémé était versé dans un chaudron 
pouf la nourriture des veaux. Les veilleurs et 



j6 LITTÉRATURE ORALE 

veilleuses étaient groupés autour d'une lampe de 
fer de forme antique, fixée par une pointe dans 
un higaoudy grand bâton orné d'un pied et percé 
de trous dans lesquels on enfonçait, à la hauteur 
voulue, le manche pointu de la lampe. Les femmes 
cousaient, les jeunes gens teiUaient du chanvre ou 
dépouillaient des joncs de leur écorce afin d'en 
tirer la moelle pour faire des mèches. Une ser- 
vante, agenouillée ou plutôt assise sur ses talons 
au milieu de l'âtre, entretenait le feu. De temps 
en temps un gobelet plein de ddre circulait à la 
ronde. On chantait, on causait, on contait des 
histoires qui Êdsaient rire ou qui faisaient peur. 
Le vent soufflait bruyamment dans la cheminée. 
On entendait la pluie tomber, lourde et régulière, 
au dehors, et l'on se sentait heureux d'être à 
l'abri. 

Un homme entra en refermant brusquement la 
porte comme quelqu'un qui se dépêche. 

— Bonsoir, bonnes gens! Il fait meilleur id 
que dehors, allez! 

— Ah 1 c'est vous, Jacques Léveillé, venez ici 
vous sécher. 

Tout en s'approchant du feu, il secouait son 
chapeau, que la pluie avait fortement maltraité. 



DE LA BASSE-NORMANDIE ^^ 

— Dites donc, Jacques, dit un petit garçon, 
quand votre chapeau fera des petits j'en retiens 
un. 

— Venez, brave homme, lui dit Jean des 
Domaines; chaufiFez-vous, il y a un peu de fumée, 
mais on n'en meurt pas. 

^- Mieux vaut chaude fumée que froid vent. 
Le fait est qu'il pleut à ne pas mettre un chien 
dehors. 

— A propos de chien, qu'est donc devenu 
Nerchibot? Il n'est pas là ce soir. 

— - Non, il a peut-être eu peur de la pluie. 
^ Qji'est-ce que c'est que ce chien? D'où vous 
vient-il? 

— Je n'en sais rien; il s'est arrueU comme ça 
chez nous. 

— Il y a peut-être dans la maison un trésor 
qu'il est chargé de garder. 

— Je ne crois pas. Il y a longtemps que la 
maison existe, on n'y a jamais rien vu. 

— C'est cent ans après l'enfouissement du 
trésor que le goublin se montre, dit une voix. 

— Nerchibot, d'ailleurs, n'a pas l'allure d'un 
goublin. n est triste comme un chien qui a perdu 
son maître, un boustolier de la Saint-Nazé, peut- 



7^ LITTÉRATURE ORALE 

être, à qui il sera arrivé malheur ou qui l'aura 
oublié. Il entra ici un soir, efflanqué, siSamé, Qa 
lui donna des pommes de terre destinées aiix 
cûchons, il se jeta dessus. On eût dit qu'il n'avait 
pas mangé depuis huit jours. £t depuis Iqrs il 
revient tous les soirs, il mange et s'en retouiaoc^ 
mais parfois il vous regarde avec des yeus quasi 
buxnains. 

En ce moment un chien aboya à la porte, 4Hi 
lui ouvrit. D'un bond il s'élança au milieu de la 
salle, il était tout dégouttant d'ean. Après ^^m 
un peu secoué, il se dirigea vers Jeam ^s 
Domaines en remuant la queue, puis il jie vpoucha 
dans l'âtre. 

Jl avait l'air d'être chez lui. Tout en i$e chauf- 
fant, il regardait les veilleurs comme pm^ les 
r^connafitre. 

— Drôle de bête tout de mêine!l «dit JacqufiS 
Léveillé. Si j'étais de vous« je i'épr0uy£i:ais pour 
voir si c'est un vrai chien. 

— L'éprouva:? Comment? 

— Défunt ma mère m'a raconté ;ce qui Juâ 
ajTtva une fois en puchant la lessive. C'était à 
Hbmanvilk. Il y Rivait sur le feu une grande limi- 
hcleirempli^ d'eau bouillante. Xout.à ao^ 



DE LA BASSE-NORMANDIE 79 

bruit se fait dans la cheminée, puis il en tombe 
une triveJaine de chats gris, noirs, rouges et blancs. 

— Elle eut bien peur? 

— Pas trop. Qu'est-ce que ces chats pouvaient 
lui faire? Ils paraissaient gelés. 

— ChauflFez-vous, minets, leur dit-elle. 

Les chats ne se firent pas prier; ils s'installèrent 
près du feu, au bord des cendres, et se mirent à 
ronronner de satisfaction. 

Ma mère attendait ce qui allait arriver. Comme 
vous, Franchinot, elle pensait à un trésor, et cela 
lui aurait fait bien plaisir, à la pauvre vieille! 
Mais Bonnin Mongardon, qui puchait avec elle» 
eut l'idée d'éprouver si c'était de vrais chats, des 
goublins ou des sorciers. £Ue leur jeta de l'eau 
bouillante sur le dos« les chats ^ sauvèrent en 
sûufBant et elle ne les revit plus. 

— Il n'y a rien là de drôle. 

— Non, mais ce qu'il y avait de drôle, c'est 
que le lendemain il y avait plusieurs gens du 
village qui n'osaient se montrer parce qu'ils 
avaient été brûlés. Ils ^'étaient changés en chats 
pour faire une farce à ma mère^ mais c'est eux 
qui avaient été attrapés. Il j a des herbes qui, 
lorsqu'on en max^ peuvent vous tourner en 



80 LITTÉRATURE ORALE 

toutes sortes de bêtes. Moi qui vous parle, j'ai 
connu à Flamanville un homme qui se mettait en 
mouton et allait se promener comme ça sur les 
falaises. 

Tous les yeux se tournèrent vers le chien avec 
une certaine inquiétude. Il semblait écouter, mais 
il ne bougea pas. 

— Ici, à Gréville, au hameau Fleury, dit un 
jeune garçon, il y avait un gros chien noir qui 
venait aussi se chauffer au coin du feu. Un 
domestique imagina de faire rougir la pierre sur 
laquelle le chien s'asseyait tous les soirs. U se 
brûla. En voyant entrer le domestique qui lui 
avait fait ce tour, il le reconnut, il se jeta sur lui 
et voulait le faire sauter par la fenêtre. Le domes- 
tique appela au secours, plusieurs personnes accou- 
rurent, le chien se sauva et depuis on ne le revit 
plus. Mais on est bien sûr que c'était quelqu'un 
du voisinage qui s'était changé en chien pour voir 
ce que les gens diraient. 

On raconta encore plusieurs histoires de ce 
genre. Les uns y croyaient, les autres s'en 
moquaient. Quelqu'un fit remarquer que la pluie 
avait cessé et qu'il était déjà tard. Chacun avait 
fini la tâche qu'il s'était imposée. On se retira. 



mm 



DE LA BASSE-NORMANDIE 8l 

La maîtresse de la maison et les servantes allèrent 
en haut préparer les lits, et Jean des Domaines 
resta seul avec le chien. 

Celui-ci, après avoir mangé les pommes de 
terre qu*on lui avait données, s'était installé dans 
un coin de Pâtre et ne paraissait pas disposé à 
sortir. 

— Est-ce que tu vas coucher là? lui dit Jean 
des Domaines. 

Le chien le regarda, étendit les pattes en avant 
comme pour indiquer qu'il voulait s'établir là à 
demeure. 

— Veux-tu bien t'en aller? lui dit Jean des 
Domaines d'un ton de menace. 

Le chien le regarda d'un air suppliant et s'ar- 
rangea encore mieux pour dormir à son aise< 

Jean des Domaines, impatienté, lui donna un 
coup de pied. 

— Je te ferai bien partir. 

— Ah ! mon père, lui dit le chien d'une voix 
humaine, si vous saviez en quel état je suis réduit, 
vous auriez pitié de moi. 

Jean des Domaines recula abasourdi. 

— Un chien qui parle ! qu'est-ce que cela veut 
dire, mon Dieu ? 

6 



82 LITTÉRATURE ORALE 



— Cela veut dire, mon père, qu'au séminaire 
où vous m'avez envoyé pour étudier et où vous 
me croyez toujours, j'ai lu dans un livre que j'ai 
trouvé ouvert chez le supérieur, un jour qu'il 
était absent, et je me suis senti tout à coup deve- 
nir chien. J'ai erré pendant quelque temps, puis 
un beau jour je me suis dit qu'il valait mieux 
revenir chez vous, mon père, et me voilà. 

Jean des Domaines avait bien entendu raconter 
des histoires de ce genre. On lui avait bien dit 
que tous les prêtres ont un livre mystérieux, le 
grimoire, qui produit des effets fort étranges quand 
on le lit. On lui avait bien dit que le curé de 
Jobourg, pour avoir lu un pareil livre, était resté 
trois jours en enfer, mais comme au retour il 
n'avait pu en dire que ce que tout le monde en 
disait, Jean ne croyait pas à ces métamorphoses, 
il ne croyait pas à ce voyage. Et voilà maintenant 
que ce chien lui parlait et prétendait être son fils 1 

— Mais si ce que tu dis là est vrai, que faire 
pour te rendre la forme humaine? 

— Ce n'est pas très difficile, mon père. H faut 
défaire ce que j'ai fait, délire ce que j'ai lu, c'est- 
à-^ire le lire à rebours. C'est ce qu'on a fait pour 
rappeler le curé de Jobourg. 



■ip 



DE LA BASSE-NORMANDIE 83 

— Mais OÙ est le livre que tu as lu? 

— A Sottevast, chez le supérieur du sémi- 
naire. 

— Mais il faudrait retrouver la page ? 

— J'ai laissé le livre ouvert. 

— Mais si on lisait un autre passage que celui 
que tu as lu, n'arriverait-il pas malheur? 

— Oui, le lecteur pourrait aussi être changé 
en bête ou aller en enfer. Mais il faut se mettre à 
deux. Si Tun des deux voit son camarade dispa- 
raître, il délit le passage et l'autre revient ou 
reprend sa forme. 

**• Malheureux enfant! Reste id. On te no^- 
rira. Ne dis rien à ta mère. J'irai à Sottevast él 
je tâcherai d'arranger tout cela. Dors en atten- 
dant. 

Le lendemain, Jean des Domaines prit un pré- 
texte et s'en alla à Sottevast. On retrouva le livre 
et la page, et son fils reprit la forme humaine. 
Mais il se promit bien de ne plus lire au hasard 
les livres inconnus qui se trouveraient sous sa 
main. 



84 LITTÉRATURE ORALE 




LE VAROU 

|L y a dans la commune de Gréville trois 
vallons parcourus chacun par un ruisseau 
qui se rend à la mer. Entre deux ce sont 
des hauteurs qui se terminent par des falaises. 

La première de ces dépressions de terrain, en 
venant de Cherbourg, est la vallée du Hubilan, 
qui était autrefois le domaine favori des fées. 

La seconde est la vallée du Câtet, qui aboutit 
près du trou de Sainte-Colombe. 

La troisième est le Val-Ferrand, qui aboutit à 
la mer en un endroit qu'on appelle le Douet-du- 
MouHn. 

Ce vallon est le plus boisé et le plus sauvage 
des trois. Il a aussi sa légende. 

Le vallon est profond. A mi-hauteur, du côté 
Est, s*élève une habitation perdue au milieu de 
grands arbres; derrière et à côté, des jardins et 
des champs en pente rapide; dans la vallée même, 
un moulin. 

C'est très pittoresque, mais très isolé. Les mai- 



^^rKmmm^^^^mm^mmmmm 



DE LA BASSE-NORMANDIE 8$ 

sons les plus voisines sont à près d'un kilomètre 
de là. Quand le moulin marche, quand l'eau qui 
tombe d'en haut fait tourner les roues à grand 
bruit, on aurait beau crier, on ne serait pas 
entendu. 

C'est ce qui arriva au milieu du xvme siècle à 
un M. de Rikmé, qui était venu s'y établir. H fut 
assassiné à coups de hache, et la même hache 
servit à tuer le meunier dans son moulin. C'était 
au milieu du jour. Tout le monde était à travailler 
aux champs. Personne n'entendit, ou du moins si 
l'on entendit, si l'on vit les meurtriers, qui étaient 
en même temps des voleurs, personne n'en dit 
rien. 

On eut recours, en désespoir de cause, à un 
moyen qu'on employait quelquefois avec succès 
pour découvrir les crimes cachés. Un dimanche, 
dans toutes les églises du pays, on lut en chaire 
un monitoire où les faits étaient relatés et où on 
sommait, au nom de Dieu, les auteurs, victimes 
ou témoins du crime, de déclarer ce qu'ils savaient, 
sous peine, s'ils ne le faisaient, d'encourir l'ex- 
communication majeure. Le monitoire était lu 
trois dimanches de suite, avec un appareil propre 
à frapper les fidèles de terreur. Â la fin de la 



86 LITTÉRATURE ORALE 

troisième lecture, le prêtre, après avoir adressé 
une dernière et soleiilneUe sommation à ses audi- 
teurs, jetait à terre le cierge qu'il tenait à la main 
et réteignait en marchant dessus. « Tout est 
consommé, disait-il, l'excommunication est encou- 
rue. Les auteurs du crime, les témoins qui ne se 
sont pas déclarés sont rejetés de l'Église. » 

La terreur fut profonde à Gréville quand le 
prêtre fulmina cette excommunication, mais per- 
sonne ne bougea. Les meurtria*s ne se trouvaient 
pas dans l'Oise ; il y avait pourtant dans l'audi- 
toire quelqu'un qui, sans avoir participé au crime, 
en avait été le témoin involontaire. Si on l'avait 
regardé, sa pâleur en ce moment aurait pu fakt 
deviner la vérité, mais personne ne le regarda, et 
quand il sortit de Péglise il était redevenu assez 
maître de lui-même (KDur ne pas attirer l'attention 
sur lui. 

Cet individu était un valet de ferme appelé 
Gliauminot. Il couchait habituellement dans la 
grange, où il s'était fait un lit dans le blé. Une 
nuit, comme il dormait, — c'était la nuit de 
Noël, pendant la messe de minuit, au moment où 
les animaux s'agenouillent, dit-on, dans les étables, 
— il lui .semble tout à coup que quelque chose 



DE LA BASSE-NORMANDIE 87 

4e lourd se jette sur son dos ; il se lève, ouvre 
la porte et voilà que, malgré lui, — il Ta assuré 
plus tard, — il se met à courir comme un fou à 
travers les mares, les cavées , les fondrières , les 
ronces et les buissons, marchant devant lui 
sans pouvoir s'arrêter, sans pouvoir se diriger et 
emporté par une force irrésistible. Arrivé à un 
carrefour à quatre chemins, il se sent cinglé de 
sept coups de fouet vigoureusement appliqués. Il en 
est de même à chaque carrefour, mais il ne voit 
personne. C'est une main invisible qui le frappe. 

Il se croise avec plusieurs de ses connaissances ; 
il les reconnaît, mais elles ne le reconnaissent pas ; 
il veut leur parler, les son^ s'arrêtent dans sa 
gorge, il ne peut articuler un seul mot. Et puis 
ces rencontres sont rares. Les chemins par où on 
le fait courir sont si déserts, si impraticables, que 
presque personne n'y passe. 

Gliauminot était valet chez les Vertbois. Un 
valet qui avait à lui parler alla le chercher à la 
grange de très bonne heure; il fut étonné de ne 
pas le trouver, mais il fut bien plus étonné encore 
quand, au bout d'un moment, il k vit arriver, 
brisé, éreinté, les mains ensanglantées et crotté 
jusque par dessus la tête. 



88 LITTÉRATURE ORALE 

— D*où arrives-tu? lui dit-il. On dirait que tu 
viens de porter le varou. 

— Eh bien!... tu me promets le secret? 

— Certainement. 

— Eh bienl tu as deviné : je viens de porter 
le varou. Voilà ce que Texcommunication m'a 
valu. Et j'en ai comme ça pour un mois, jusqu'à 
la Chandeleur. N'en dis rien, surtout, il ne faut 
pas qu'on le sache. Mais toi, si tu me rencontrais, 
par hasard, — il faut que ce soit par hasard, — 
sais-tu ce que tu devrais faire? 

^- Oui, il faudrait sauter sur toi et te « faire 
du sang » entre les deux yeux. 

— Si le sang coulait, ne fût-ce qu'une goutte, 
je serais délivré. Seulement il faudrait être très 
adroit. Si tu ne réussissais pas, ma peine serait 
doublée. 

— Ah ! ça, il paraît que vous êtes plusieurs à 
porter le varou, car voici ce qu'on m'a raconté 
pas plus tard qu'hier. 

Au carrefour qui est entre Gréville et Nacque- 
ville, un domestique trouva, la semaine dernière, 
un habit de bure en bon état, il le prit. Mais la 
nuit d'après il fut réveillé par une voix qui lui 
ordonnait de reporter l'habit où il l'avait trouvé. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 89 

Il le reporta. Un homme qui l'attendait là lui dit: 
Tu as bien fait de le rapporter, sans cela c'est toi 
qui aurais couru à ma place. 

— C'est qu'il avait eu trop chaud et qu'on lui 
avait permis d'ôter ses habits pour mieux courir. 
Au reste, si je suis coupable, je suis le moins 
coupable de tous, et il n'est pas juste que je sois 
puni tout seul. 

— Tu sais donc le seaet du Vaouferand ? 

^ £h bien I oui. J'étais là, pas loin, j'ai tout 
vu, mais je n'ai pas osé, je n'oserais pas encore le 
dire. C'est toujours les pauvres qui. soufifrent des 
sottises des grands personnages. Ça me fait plaisir 
d'apprendre que d'autres que moi sont punis. 

Le valet fit sa peine, assure-tK>n, et ne dénonça 
personne, si bien qu'on n'a jamais su au juste 
quels furent les meurtriers de M. de Rikmé. Le 
monitoire sur cet assassinat est le dernier qu'on 
ait fulminé dans le pays. Il est de 1770. 

\ 




t 



go LITTÉRATURE ORALE 




VI 



LES ÏLLUSIONS 

fOUS voilà bien pressé, Jeannin. Buvez 
encore un coup. Un verre de cidre n'a 
jamais fait de mal à un honnête homme. 
Etes-vous un honnête homme, oui-t-ou non? 

Jeannin se rassit à côté des deux autres bu- 
veufs. 

-^ Voyons, racontez^nous ce que vous avez vu 
de beau à Cherbourg. 

— C2pelque chose de bien drôle. Il y avait une 
tente où Ton payait deux sous pour entrer. J'ai 
donné mes deux sous comme les autres et )'ai vu 
un homme qui s'enfonçait un sabre dans la gorge. 

— Sans se faire de mal? 

^ Sans se faire de mal. Puis il y avait là une 
femme qui mangeait des volailles toutes crues, 
plumes et tout. 

— Et tu crois ça, toi ? demanda un des bu- 
veurs. 

— Certainement, je le crois, puisque je l'ai vu. 
J'en frémis encore. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 9I 

— Tu l'as vu, soit, mais cela n'en est pas plus 
vrai. 

— Comment ne pas croire ane chose que j'ai 
vue? 

— Qu'est-ce que tu avais dans tes poches ? 

— Dans mes poches? Il y avait de l'argent, un 
couteau, des clés, de la ficelle, un petit pain. 

— Tout cela n'est rien. C'est du poison qu'il 
faut avoir. 

— Comment, du poison? 

-^ Eh oui ! si tu avais eu du poison sur toi, un 
crapaud, un môron (i), un môron plutôt, tu 
n'aurais pas vu ça. 

— Comment, je n'aurais pas vu?... 

-*- Eh non! Tu aurais vu ce qui était et on t'a 
fait voir ce qui n'était pas. Ce sont des illusions 
que tout cela. Ces gens-là ont une poudre, ils la 
jettent dans l'air, ça vous Huge, ça vous fait voir 
ce qui n'est pas.j 

-^ Je n'ai pas vu de poudre dans l'air. 

-^ Il y en avait tout de même. Est-ce que tu 
n'as jamais vu de foire danser? 

— Des foires qui dansent? 

(1) Salamandre terrestre. 



92 LITTÉRATURE ORALE 

— Ehl sans doute. D'où que tu viens donc, 
que tu ne sais pas çà? 

— Toutes les bêtes prennent Veffoche^ dit un 
des buveurs. Elles échappent à ceux qui les 
tiennent, courent et bouleversent tout. Les étaux 
sont renversés; ceux qui comptent de l'argent le 
laissent tomber. Les voleurs ramassent ce qui leur 
convient et en font leur profit. Ce sont les magi- 
ciens qui font affoler les bêtes comme ça en jetant 
des poudres dans l'air. 

— J'aime mieux le croire que d'y aller voir; 
mais je ne saisis pas trop le rapport qu'il y a 
entre une foire qui danse et une fenmie qui 
mange des volailles crues. 

— C'est que tu ne crois pas aux poudres qu'on 
lance en l'air. Moi, je te dis qu'il y a des poudres 
qui affolent, des poudres qui dugent, comme il y 
a de l'herbe qui égare. On jette cette poudre en 
l'air, puis, après cela, vous voyez tout ce qu'on 
veut. Mais ce que vous voyez n'existe pas. Tu ne 
veux pas me croire? Écoute. Tu connais bien 
Marie Toulorge? 

— La bonne femme qui demeure dans la petite 
maison au bas du hameau? 

— Oui. Crois-tu que ce soit une menteuse? 



DE LA BASSE-NORMANDIE 93 

Non. £h bien I demande-lui si ce que je vais te 
dire n'est pas vrai. 

Un jour, c'était dans la grande rue du bourg 
de Beaumont, il y avait sur la place des faiseurs 
de tours, un homme, une femme, un petit garçon. 
Bs faisaient toutes sortes de singeries, ils portaient 
des épées sur le bout du nez, chargeaient d'une 
main sur leurs épaules des poutres que deux 
honmies avaient bien de la peine à soulever et 
faisaient d'autres exercices. Mais ce qu'ils mon- 
traient de plus drôle, c'était un coq ' qui traînait 
une poutre. On lui avait attaché la poutre à la 
patte et il se promenait gravement avec. Tout 
Beaumont était là, et chacun se récriait. Marie 
Toulorge s'approcha comme les autres. Elle venait 
de ramasser, le long du chemin, de l'herbe pour 
donner à sa vache, car vous savez qu'elle n'est 
pas riche, et pour nourrir sa vache elle ramasse 
de l'herbe partout où elle en trouve ; elle en avait 
plein son devantet.'EMLe voit tout ce monde rassem- 
blé et qui se récrie : 

— Une belle affaire 1 dit-elle. Voilà des gens 
bien étonnés de rien. Un coq qui traîne un fétu 1 

Le faiseur de tours comprit à qui il avait affaire; 
il comprit que le charme n'agissait pas sur elle et 



94 LITTÉRATURE ORALE 

pourquoi. Il s*élança vers Marie et la pria de lui 
montrer ce qu'elle avait dans son tablier. 

— Eh bien I il y avait de Therbe. 

— Vère, mais il y avait aussi un môron, qu'elle 
avait ramassé sans s'en apercevoir, et c'est ce qui 
avait détruit l'illusion. Le faiseur de tours prit le 
môron et le jeta dans la rue, et Marie Toulorge 
vit le coq traîner une poutre comme tout le 
monde. Si tu avais eu du poison sur toi quand tu 
es entré dans la tente, tu aurais probablement vu 
que ce qui vous paraissait une poule vivante, 
c'était peut-être un petit pain. 

— Mais j'ai entendu dire que le môron n'est 
pas poisonneux. 

— Je te conseille de t'y fier! Tu sais bien la 
maison qui est tout au bas du hameau et où il ne 
demeure plus personne? Sais-tu pourquoi on n'y 
demeure plus ? Cest que tous ceux qui s'y 
établissent y meurent. Et sais-tu pourquoi ils 
meurent? Cest qu'il y a un nid de môrons, une 
môronnière par dessous, dans k terre. 

— Il y en a qui prétendent que le crapaud est 
plus poisonneux que le môron? 

^ Ss ne savent ce qu'ils disent. Tu connais le 
dicton : 



DE LA BASSE-NORMANDIE 95 

Si tanpe vojnut. 
Si môron entendait. 
Homme sur terre ne vivrait? 

Une fois il y avait un homme qui était con- 
damné à mort. On voulut faire une expérience. 
On le mit sous un van et on lâcha auprès de lui 
un crapaud et un môron. Le crapaud tourna 
autour du van, essaya de le soulever pour attdndre 
l'homme, et, n'y réussissant pas, il s'en alla. Le 
môron tourna aussi autour du van en tâchant de 
découvrir un trou pour passer. N'en trouvant pas, 
il alla se planter sur le van, là où était le cœur 
de l'homme, tout droit sur la tète, conmie quel- 
qu'un qui plante la fève, puis il s'éloigna. On 
retira le van : l'homme était mort. 

— On m'a raconté une drôle deehoseà^opos 
du môron. On dit que s'il vous saute â la joue 
et vous mord, il reste attaché là, et que, si on 
l'arrache de force, on en meurt. J'ai entendu 
parler d'une fille qui portait comme ça un môron 
à la joue dans un petit fourreau qu'elle lui avait 
£dt &ire. 

— Ce n'est pas moi qui l'aurais embrassée sur 
l'autre joue pendant qu'dle portait cette bète-là. 
Mais est-ce qu'elle est morte ave^? 



96 LITTÉRATURE ORALE 

— Non. On fit chauffer des fers tout rouges 
et on les approcha de la joue. Le môron se mit à 
suer, mais il ne lâcha pas prise, pourtant cela 
finit par l'ennuyer, il sauta à terre et on le tua. 

— Ah! çà, toi qui sais tout, explique-nous 
donc ce que c'est que ces crapauds que les petits 
garçons vont battre à l'église le mercredi, le jeudi 
et le vendredi saint? 

— Tu sais bien qu'il n'y a pas là de crapauds, 
mais de vieux bancs que les uns battent à grands 
coups de maillets, tandis que les autres font un 
tap^e infernal en faisant tourner leurs bries, leurs 
gruesy conrnie tu voudras les nonmier. 

— A la ville on appelle cela des crécelles. 

— A la bonne heure; mais ça ne nous dit pas 
pourquoi on va faire tout ce tapage-là dans 
l'église, après l'office de ténèbres, 

— On m'a dit que c'était pour signifier les 
éclairs, les tonnerres, le désordre qu'il y eut dans 
la nature à la mort de Notre Seigneur ; je n'en 
sais pas plus long. 

— Mais pourquoi nomme-t-un cela [capuchiH 
les crapauds ? 

' — Je l'ai demandé à de plus savants que moi, 
qui n'en savaient rien. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 97 

— C'est égal, je ne sais pas pourquoi le bon 
Dieu a fait toutes ces ordes bêtes-là. On 
devrait bien les détruire toutes. 

— Et les Hugeurs de gens, comment les recon- 
naîtrait-on sans elles ? Bah I ce que Dieu a fait est 
bien fait. 



Voir les Tradiiûms bretonnes, de M. Sébillot et Ul Faune populaire 
de la France de M. Rolland. 



VU 




LA MESSE DU REVENANT 

^A Demoiselle de Tonneville, le moine de 
Saire ont obtenu, Tune la lande, Tautre la 
mer, en vertu d'un vœu fait solennelle- 
ment par eux. Il en est ain^ de tous les voeux 
bons ou mauvais. Tout vœu engage et doit être 
accompli. S'il n'a pu l'être pendant la vie de celui 
qui l'a fait, il doit l'être après sa mort. Les per- 
sonnes qui ont promis de faire un pèlerinage, les 
prêtres qui se sont engagés à dire une messe et 
qui meurent sans s'être dégagés, sont condanmés 

7 



98 LITTÉRATURE ORALE 

à revenir sur la terre jusqu'à ce qu'ils aient ren- 
contré quelqu'un de bonne volonté, qui leur aide 
à tenir la promesse qu'ils ont faite. 

Il y a dans un dos à Gréville, non loin du fief 
de Gruchy où 'demeurait la terrible Demoisdle 
dont nous avons parlé, une chapelle consacrée 
autrefois à saint Nasé ou Naser. C'est un petit 
édifice roman, à parois très épaisses. A l'un des 
bouts, il y avait un autel surmonté de trois petites 
fenêtres, et à l'autre, un campanile. Il n'y a pas 
de contreforts, mais aux quatre coins, les pierres 
des deux murs s'entrecroisent en dehors de l'angle, 
comme les troncs d'arbres dont se composent les 
izbas russes. Quelques autres fenêtres, placées 
très haut sur les côtés et sur les murs blanchis à 
la chaux, plusieurs de ces croix enfermées dans un 
cercle que l'on ne voit plus guère que dans les 
^lises byzantines et russes, complètent l'ornemen- 
tation. U n'y a pas de toit. 

Cette chapelle est tout à fait abandonnée depuis 
longtemps, mais on rapporte qu'à une époque où 
le toit existait, où il y avait encore quelques amé- 
nagements intérieurs, quoiqu'on eût cessé d'y 
célébrer la messe, un jeune homme, qui passait 
par là le soir, fiit £an étonné de la voir illuminée. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 99 

Ji eut peur d*abord, d'autant plus qu'il sortsdt 
d'une maison ojd l'on avait raconté des histoires 
effrayantes pendant toute la soirée. Il lui avait 
fallu passer par un carre£c»ur^ où quelqu'un avait 
vu une nuit deux cierges allumés et entendu une 
voix qui lui avait dit : Passe ton diemin 1 Pour 
sa part, il n'avait rien vu ni entendu , et c'est au 
moment où il se félicitait, qu'il se trouvait en face 
d'une vision. Car il n'y avait guère à s'y tromper, 
on ne pouvait pas supposer qu'aucun être humain 
se fût avisé d'illuminer la chapelle à cette heure de 
la nuit. La curiosité fut cependant plus forte que 
la peur. Il entra. 

Deux cierges brûlaient des deux côtés de l'autel, 
et en bas, un prêtre en habits sacerdotaux, la 
chasuble passée sur les épaules , paraissait sur le 
point de commencer la messe. 

Le jeune homme, au lieu de se sauver, comme 
il en fut tenté d'abord, s'approcha du prêtre et se 
plaça à sa droite dans l'attitude de quelqu'un qui 
va servir la messe. 

Le prêtre, sans le regarder, commença l'office : 
Introibo ad aitare Del, etc. 

Le jeune homme savait heureusement les mots 
qu'il Mait dire de temps en temps. 



100 LITTÉRATURE ORALE 

Il y avait à côté de l'autd du vin, de Teau, du 
pain à chanter, et les voilà qui disent la messe à 
eux deux : le prêtre, récitant les prières, et le 
jeune homme, répondant à propos : ame», et et 
cum spiritu tuo, 

Qpand le dernier amen fut prononcé, le prêtre 
remercia le jeune homme. Il y a plusieurs mois^ 
lui dit-il, que je viens ici tous les soirs, attendant 
quelqu'un de bonne volonté. Je m'étais engagé à 
dire une messe à la chapelle Saint-Nasé, j'en 
avais même reçu le prix d'avance. La mort m'em- 
pêcha de tenir cet engagement. Maintenant je 
suis libre, et je puis comparaître devant Dieu. 
Merci I 

Là-<iessus il s'évanouit; les cierges s'éteignirent; 
la chapelle rentra dans l'obscurité, et le jeune 
homme, que les lumières avaient ébloui, eut 
quelque peine à retrouver son chemin. Le lende- 
main, il retourna à la chapelle. Il ne restait aucune 
trace de ce qu'il y avait vu pendant la nuit. 

Les revenants, dans la croyance populaire, n*ont 
aucun moyen d'avertir les vivants de lem: pré- 
sence : ils apparaissent dans certains lieux, ils 
suivent certaines personnes, quelquefois pendant 
des mois entiers, mais il faut qu'on leur adresse 



DE LA BASSE-NORMANDIE lOI 

la parole. Dans ce cas, ils répondent : C'est une 
restitution qu'ils n'ont pas Êdte, une promesse 
4}u'ils n'ont pas tenue, une messe payée qui n'a 
pas été dite, etc. 

Si vous êtes favorisé d'une vision, vous devez 
vous engager à faire ce qui n'a pas été fiait, et 
depuis ce moment vous appartenez, pour ainsi 
dire, au défunt, qui vous rappellera à chaque 
instant votre promesse, pour peu que vous 
oubliiez de la tenir. 

Une messe est généralement comprise dans le 
vœu. Pendant qu'on la dit, vous sentez vos 
épaules accablées d'un poids, comme si vous por- 
tiez le défunt. La messe dite, le poids disparaît, 
et le mort ne se montre plus à vous que pour 
vous remercier. 

Les en£mts qui ont mérité une punition, et 
meurent sans l'avoir reçue, élèvent la main au- 
dessus de leur tombe jusqu'à ce qu'on la leur ait 
administrée. La punition reçue, la main disparait. 
Pareille croyance existe en Bretagne. 

Il est impossible d'obtenir de ceux qui reviennent 
après leur mort, des renseignements sur l'autre 
vie. Il en est de même de ceux qui sont descendus 
en enfer par l'effet de la magie. Le curé de 



102 LITTÉRATURE ORALE 



Jobourg, par exem^e, pendant son séjour dans 
l'autre monde, avait été retenu dans une salle où 
une horloge à chaque battement répétait : to^ 
jours ! toujours I On lui avait dit que Tenfer était 
pavé de nobles et de prêtres, mais, pour sa part, 
il n'avait rien vu. 

Des amis se sont souvent fait la promesse que 
celui qui mourrait le premier viendrait donner à 
l'autre des nouvelles de ce qui arrive après la mort. 
On ne cite qu'un cas où cette promesse se sott 
accomplie, et encore bien imparfaitement. 

Deux jeunes gens de Valognes, Bezuel et Des- 
fontaines, s'étaient fait mutuellement une promesse 
de ce genre, et Pavaient signée de leur sang. 
Desfontaines alla continuer ses études à Caen. 
Bezuel resta chez ses parents. Un jour de juin, 
comme il travaillait au foin, il eut une ^blesse, 
et en revenant à lui, il vit Desfontaines qui lui 
dit qu'il s'était noyé en se baignant dans l'Orne. 
Il entta là-dessus dans de longs détails, mais il ne 
répondit à aucune des questions que lui fît son 
ami sur ce qui lui était arrivé depois sa mort. 
Bezuel apprit {dus tard que Desfontaines - s'était 
effectivement noyé dans TOme , dans les circons- 
tances qu'il lui avait racontées* 



DE LA BASSE-NORMANDIE IO3 

Cette aventure fit grand bruit dans le temps 
(1697), et Ton écrivit là-dessus plusieurs disserta- 
tions. On en trouvera une dans un recueil d'opus- 
cules sur des sujets analogues, publié par Lenglet- 
Dufiresnoy (i). La question est de savoir si, au 
moment de la vision, Bezuel n'avait pas déjà été 
informé de l'acddent arrivé à son ami. Les disser- 
tateurs s'accordent tous à expliquer le fait sans 
l'intervention du surnaturel. 

C'est une croyance généralement répandue que 
les âmes du Purgatoire ont tous les ans vingt- 
quatre heures de répit à leurs souffrances, à l'époque 
de la fête des Trépassés. Cette croyance n'est pas 
particulière au pays; on la retrouve dans un 
fabliau du moyen-âge. Ce qui est particulier au 
département de la Manche, ou plutôt à une 
paroisse de ce département, à Créances, arrondis- 
sement de Coutances, c'est la manière de célébrer 
la fête des Morts. Là ce n'est pas avec des cou- 
ronnes que l'on se rend au cimetière où reposent 
des parents et des amis, c'est avec des vivres. On 
s'installe sur la tombe .même, et l'on fait un 
repas auquel les morts aimés sont censés participer. 

(i) Recueil de dissertations amciettnes et nouvelles sur les e^pari- 
iioiu, la visions et Us sottes. Paris, 4 vol. ia-12, mscclii. 



104 LITTÉRATURE ORALE 

On verse du ddre sur leur tombe et l'on boit à 
leur santé comme s'ils étaient présents. 

— A ta santé, frérot ! — A votre santé , mon 
père, ma mère^ mon oncle, mon cousin^ etc. 

On cause avec eux, on rit même, on plaisante. 
Cest un repas de famille dans lequel la tristesse 
et les pleurs ne sont pas admis. Les défunts sont 
tout simplement des absents. De dessous la terre, 
où ils reposent, ils sont supposés entendre les 
vivants et se réjouir avec eux. 

Cet usage remonte évidemment au paganisme, 
à une époque où Ton admettait que ce qui suit 
la mort est purement et simplement la continuation 
de la vie qui la précède, car dans cette fête frater- 
nelle l'idée du piurgatoire et de l'enfer est complè- 
tement absente. 

Les Russes ont aussi conservé cet usage. Le 
jour de la fête du saint sous l'invocation duquel 
est placé tel ou tel cimetière, les parents et les 
amis de ceux qui y sont enterrés arrivent avec des 
samovars, des gâteaux et de Teau-de-vie. On boit 
du thé jusqu'à ce que la provision soit épuisée, et 
de l'eau-de-vie autant qu'on a pu s'en procurer, 
de sorte qu'on revient généralement en titubant et 
en se querellant. Les Créançais fêtent moins com- 



DE LA BASSE-NORMANDIE 10$ 

plëtement la fête fraternelle, et si l'on s'égaie un 
peu en compagnie des amis trépassés^ on pousse 
rarement cette gaîté jusqu'à l'ivresse. 




vm 



LES OISEAUX ET LES INSECTES 

|OUS sommes aux environs de Cherbourg. 
Il Eût chaud, très chaud. Les mèrimnes 
dansent : les couches d'air s'agitent par un 
joyeux mouvement oscillatoire. A l'ombre d'une 
haie où un grand chèvrefeuille chargé de fleurs 
parfumées, s'échappe des branches d'une aubépine 
qu'il étouffe, des petites filles se sont tapies au 
milieu des grandes fougères , et rient de se voir 
ainsi abritées. Les unes se font des couronnes de 
fleurs champêtres qu'elles viennent de cueillir, 
d'autres fiibriquent des plumeaux avec certaines 
graminées, dont l'épi se hérisse, d'autres s'amusent 
à reconnaître l'aigle à deux tètes dans des racines 
de fougères. L'une d'elles, qui a pris une cocci- 
nelle, la tient en liberté sur sa main pour l'engager 
à s'envoler. 



.iq6 littérature orale 

— Barbelotte , barbelotte , monte au ciel, et va 
me choisir ma place auprès du bon IXeu. 

La barbelotte ne paraissait pas disposée à s'envoler. 

— Est-ce que tu crois que cette barbelotte vs> 
monter au ciel ? lui dit une de ses compagnes. 

— Pourquoi pas? La rebette y est bien allée et 

« 

elle en est revenue. 

— Qu'est-ce que c'est que ça, la rebette? de- 
manda .une autre enfant nouvellement arrivée 
dans le pays. 

— Tu ne connais pas la rebette ? dît une petite 
fiUe beaucoup plus âgée, qui s'était écartée un 
moment et revenait les mains remplies de ûenrs 
des champs. Je puis t'en montrer une. Regarde ! 

Elle lui désignait un joli petit oiseau, gris fauve, 
tacheté, tout rond, l'oeil éveillé, la queue relevée, 
qui s'était perché topt près des enfants. C'est 
l'oiseau que les savants appellent troglod3rte (syîvia 
troglodytes). La petite bête fit trois ou quatre mou- 
vements, joyeusement saccadés, puis s'envola. 

— Elle n'a pas l'air d'avoir peur de nous, dit 
la petite fille. 

— Pourquoi en aurait-elle peur? reprit la plus 
grande des petites filles. C'est l'oiseau du bon 
Dieu. Personne ne lui touche. 



DE LA BASSE-NORMANDIE IO7 



— Opant on déniche son nid, il faut s'en accu- 
ser à confesse, dit une autre. 

— Je sais bien où il y en a nn, moi, reprit une 
des enfimts. C'est là-bas dans k cavéè, en haut, 
au dessous de la racine des grands arbres, dans 
les fougères desséchées. On dirait un paquet de 
mousse sèche, mais il y a au milieu nn petit 
trou par où k rebette vous guette quand vous 



— A l'intérieur, dit k grande fille, c'est une 
jolie petite chambre toute ronde, tapissée de petites 
plumes bien mollettes, dans laquelle il y a une 
douzaine d'oeufs, ronds aussi, blancs et piquetés 
de xoat» C'est tout à kit mignon. 

— Mais pourquoi est-ce un péché de dénicher 
ce md ? demanda cdlê des enfants qui avait soulevé 
k question. 

— Parce que k rebette a rendu jadis un grand 
service à l'homme. C'est d3e qui est allée chercher 
le feu au àeL 

— Chercher le fies au dd I 

— Mais oui, mais oui, dirent plusieurs petites 
filles. Jeanne-Marie, raconte l'histoire à Céline, 
puisqu'elle ne k sait pasr 

^ Ouï, oui, raconte, demandèrent en chœur 



I08 LITTÉRATURE ORALE 

ks petites filles» en se rapprochant de Jeanne- 
Marie. 

— Il y a longtemps, bien longtemps de ça, 
reprit la grande sœur, il n'y avait plus de feu sur 
la terre, on ne savait comment s*en procurer. On 
se dit qu'il fallait en aller chercher chez le bon 
Dieu. Mais le bon Dieu est bien loin. Q^ii est-ce 
qui fera le voyage ? On s'adresse aux gros oiseaux. 
Les gros oiseaux refusent, les moyens aussi, même 
l'alouette. Pendant qu'on délibérait, la petite re- 
bette écoutait. 

— Puisque personne ne veut y aller, j'irai, 
moi. 

— Mais tu es si petite 1 Tes ailes sont si 
courtes I Tu mourras de Êitigue avant d'arriver. 

— J'essaierai, dit-elle. Si je meurs en chemin, 
tant pis ! 

Et la voilà qui s'envole, et elle vole si bien qu'elle 
arrive auprès du bon Dieu. Le bon Dieu fut bien 
étonné de la voir. Il la fit reposer sur ses genoux. 
Mais il hésitait à lui donner le feu. Tu te brûleras, 
lui dit-il, avant d'être arrivée sur la terre. 
"- La rebette insista. 

— Eh bien ! je vais te donner ce que tu me 
demandes, dit le bon Dieu à la fin. Mais prends 



DE LA BASSE-NORMANDIE IO9 

ton temps, ne vole pas trop vite. Si tu voles trop 
vite, tu mettras le feu à tes plumes. 

La rebette promit d'être bien prudente, et la 
voilà qui vole joyeusement vers la terre. Tant 
qu'elle est loin, elle se modère, elle ne se presse 
pas, mais quand elle approche, quand elle voit 
tous ces regards qui l'attendent et qui l'appellent, 
elle hâte son vol involontairement.... Ce que le 
bon Dieu lui avait dit arriva. Elle apporta le feu, 
on s'en empara bien vite, mais la pauvre rebette 
n'avait plus une seule plume. Toutes avaient été 
brûlées 1 

Les oiseaux s'empressèrent autour d'elle. Cha- 
cun d'eux s'arracha une plume pour lui faire bien 
vite un vêtement. C'est depuis ce temps-là que sa 
rpbeest grivelotée. 'Il n'y eut qu'un vilain oiseau 
qui ne voulut rien donner, c'est le chat-huant. 
Tous les oiseaux se jetèrent sur lui pour le punir 
de sa dureté. Il âtt obligé d'aller se cacher. C'est 
pour cela qu'il ne sort que la nuit et que s'il sort 
pendant le jour, tous les oiseaux.se jettent sur lui 
et le forcent à retourner dans son trou. 
' — Ah 1 oui, j'ai vu ça un jour à Briquebec, 
dit la petite questionneuse. Un oiseau assez gros 
volait lourdement. Il avait l'air de ne pas y voir 



IIO LITTÉRATURE ORALE 

H - I ' ' '■ '■' i -i. ..il II I . ^ 

clair. Une foule de petits cnseaux criaient après lui. 
Cétait très drôle. On me dit que c'était un cahuhan 
que les petits oiseaux chassaient, parce qu'il man- 
geait leurs petits. 

— Ma barbdotte est envolée 1 cria la petite fille 
à la coccinelle. 

Les petites filles, «a levant les yeux pour suivre 
le vol du petit insecte, aperçurent toute une nuée 
de points ttanxs qui se mouvait dans les airs d'une 
Êiçon capricieuse. On entendait en mtoe temps 
un grand tintamarre de poêles, de chaudrons, 
frappés au hasard, et de cris d'hommes, de femmes 
et d'enfants. 

Cétait un essaim d'abeilles qui venait de s'en- 
voler d'une mcke trop remplie. On courait après 
avec une rudie toote neuve, parfumée de nûel. 
Mais il fallak décider les abeilles à s'en approcher. 
Le bruit et les cris avaient pour but de letEr £iire 
peur, et de les pousser â se réfugier au plus vite 
dans l'asile qu'on leur présentait. 

— Chahl cbaiii abeilles 1 criait-on avec accom- 
pagnement de diarivarî. 

L'essaim ne se fit pas trop longtemps prier ; il 
se précipita dans la ruche qu'on lui ^ffi^t, et 
on l'emporta. 



DE LA BASSE-NORMANDIE III 

— Ça ne se fait pas toujours si vite, dit une 
des fillettes. Il y a des abeilles qui aiment mieux 
se percher sur une branche d*arbre que d'aller 
dans la ruche qu'on leur présente. Chacune met 
ses pattes de devant sur le dos de celle qui est en 
avant, et cela forme une grosse grappe, dit Jeanne- 
Marie ; il ne faut pas les déranger : elles piquent 
impitoyablement. 

— Lorsque le maître de la maison meurt, il 
fiaut leur faire porter le deuil en attachant des 
chiffons noirs autour de la ruche. 

— Et si on ne leur en attache pas ? 

-— Elles meurent; et les autres abeilles ne 
veulent pas retourner dans le jardin où leurs cama- 
rades sont mortes. 

-^ Les animaux ont du sentiment, dit senten- 
cieusement une petite ôUe , par forme de conclu- 
sion. 

*• Je crois bien I Qjiand on oublie Toiseau 
Saint-Martin, cela porte malheur aussi. 

— Qjl'est-ce que c'est que ça, l'oiseau Saint- 
Martin? Un bel oiseau bleu qui va pêcher .dans 
les ruisseaux ? 

— Pas celui-là. Celui que tu dis ne mange que 
des poissons. Mais il y en a un autre qui vit de 



112 LITTÉRATURE ORALE 



grains, de chènevis surtout. C'est la petite hiron- 
delle, rhirondelle au ventre blanc qu'on voit par- 
fois voltiger par troupes au soleil, en jouant et 
s'amusant, c'est le martinet, un oiseau de passage, 
celui-là. 

— L'hirondelle de fenêtre ? Et qu'est-ce qu'on 
fait pour lui être agréable? 

— Quand on récohe du chanvre , on lui laisse 
toujours un bel épi. C'est l'épi de l'oiseau Saint- 
Martin. C'est pour le récompenser de ce qu'il a 
fait autrefois, duand saint Martin « marchait la 
terre», les cultivateurs allèrent se plaindre à lui 
qu'à l'époque de sa fête, pendant l'été delà Saint- 
Martin, tous les oiseaux se répandaient dans les 
champs, et ne leur laissaient pas de chènevis. 
Saint Martin enferma tous les oiseaux ; il ne laissa 
sortir que son oiseau favori, le martinet, en lui 
recommandant de ne pas toucher au chènevis, 
quoiqu'il soit très friand de cette graine. Il n y 
toucha pas, et c'est pour le récompenser de son 
obéissance que chaque cultivateur lui réserve 
maintenant un bel épi. 

— Est-ce que saint Martin a marché la terre 
chez nous ? demanda un enÊint. 

— Il paraît que oui. C'est même dans notre 



DE LA BASSE-NORMANDIE II3 



pays qu'il a attrapé le diable, à ce que Ton as- 
sure. 

— Mais le diable est si fin 1 

— Il est méchant, mais il n*est pas fin, et 
il se laisse bien souvent affiner quand on sait s'y 
prendre. 

Saint Maitin et lui , — un petit diable, pas le 
grand, — étaient convenus de cultiver un terrain 
ensemble, à condition de partager les produits'par 
moitié. — J'aurai ce qui sera sous terre, dit le 
diable. — Bien, dit saint Martin, et il sema du 
blé. Le diable fut attrapé. — Eh bien 1 recom- 
mençons, dit-il. Cette fois, je prends ce qui sera 
sur la terre. — Bien, dit le saint, et il sema des 
navets. Le diable fut attrapé encore une fois. 

— Un ord ver, un ord ver ! cria une petite 
fille, avec efifroi. Il s'est caché sous l'herbe en 
frétillant. 

Les petites filles se levèrent eôrayées. 

— N'ayez pas peur, leur dit Jeanne-Marie. Les 
orvets ne font pas de mal. Si c'était une vipère, 
ce serait autre chose. 

— C'est peut-être une vipère, dit la petite fille, 
je n'ai pas bien vu. 

— L^ vipères ne vont jamais dans les fougères, 

8 



114 LITTÉRATURE ORALE 

dit une autre petite fille. N'est-ce pas, Jeanne- 
Marie, que pour tuer une vipère, une couleuvre, 
une orde bête enfin, il suffit de lui donner un bon 
coup avec une tige de fougère ? 

— On le dit, mais je ne m'y fierais pas. Le 
plus sûr est de ne pas essayer. Venez, mes en- 
fants I 



L'histoire du lutin attrapé par ragriculteur est de tons les pays. 
Kos paysans ne l'ont pas plus inventée que Rabelais. Dans le 
conte russe, les deu c associés sont un paysan et un ours. L'ours 
attrapé deux fois, vent manger rhomme, qui est sauvé par Tinter» 
vention du renard. En Haute-Bretagne, la lutte s'éublit entre 
saint Michel et le Diable (Sébillot). 

Sur les croyances relatives aux animaux et aux plantes, voir, 
pour les comparaisons, les ouvrages déjà cités : Sébillot, Traditions 
de la Haute-Breti^rne^ t. II ; E. KoUand, Faune populaire; A. de 
Gnbematis, Mythologie xpologique et Mytholagi* des plantet. 




DE LA BASSE-NORMANDIE II5 



IX 



TRADITIONS DIVERSES 




Conversation recueillie dans un cabaret 

[iNSi, vous, douanier, vous n'avez peur de 
rien pendant les nuits que vous restez 
dehors à vous promener dans les falaises? 

— Oh si 1 J'ai peur des fraudeurs, qui pour- 
raient bien me donner un coup si je les gênais. 

— Sans doute, mais les visions, les goublins, 
les miUoraines, vous n'en avez pas peur ? 

— pen aurais peut-être peur comme un autre, 
si |e me trouvais bec à barbe avec tous ces 
ètres-là, mais je n'ai jamais eu le plaisir d'en ren- 
contier» 

— Vous n'avez pas vu ks fées sortir la nuit de 
k roche du Câtet, des falaises de Jobourg et 
autres ? Vous ne les avez pas vues laver leur linge 
dans la vallée du Hubilan? ^ous ne les avez pas 
entendues s'entre-appeler ? 

— Jamais. 



Il6 LITTÉRATURE ORALE 

— Vous n'avez jamais marché sur maie herbe, 
jamais rencontré la Demoiselle sur la lande de 
Tonneville, ni aperçu le sabbat sur la lande de 
Flottemanville? 

— Pourquoi ne me demandez-vous pas si je 
n'ai point vu Gargantua enjamber du cap Lévy à 
la roche du Câtet, ou si je n'ai jamais rencontré 
dans le bois de Varengrou l'honune sans tête, qui 
tient une bouteille à la bouche, et s'en va, criant : 
Hélas 1 Hélas I 

— Ça, c'est bon à dire aux petits enfants. Mais 
le carrefour entre Gréville et Nacqueville, est-ce 
que vous y passeriez bien à minuit, un jour de 
Noël? 

— Pourquoi pas? J'ai veillé autrefois à peu de 
distance des trois menhirs de Cosqueville et de 
Saint-Pierre-Église, qu'on appelle le « Mariage 
des trois princesses. » Je ne les ai jamais vus tour- 
ner comme on prétend qu'ils tournent. Je me suis 
trouvé pendant la messe de minuit auprès d'étables, 
et je n'ai jamais vu les animaux interrompre leur 
sommeil et s^agenouiller, comme on prétend qu'ils 
le font. 

— Mais si vous rencontriez le varou, est-ce 
qu'il ne vous ferait pas peur? 



DE LA BASSE-NORMANDIE II7 

— Je ne rencontrerai jamais le varou. Mais si 
je rencontrais à sa place quelque mauvais plaisant 
qui entreprit de me faire peur, je le corrigeras 
d'importance. 

— Mais à la Fosse- Yvon, au croisement de la 
route de Beaumont à Cherbourg, et de celle qui 
va à Gréville, est-ce que vous aimeriez à passer là 
le soir ? f Vous savez qu'il y est arrivé quelque 
chose de bien étrange ! 

— On m'en a parlé. Mais je l'ai oublié. 

— Comment peut-on oublier ça? On y avait 
trouvé un honmie tué, un inconnu. Le curé de 
Brafiville et celui de Beaumont qui passaient par 
là un soir, voulurent voir l'endroit. 

C'est là, sur cette paille, que l'homme assassiné 
était couché, dit le curé de Branville. 

— Tu viendras t'y coucher toi-même, dit une 
voix qui partait on ne sait d'où. 

Le curé de Beaumont était venu reconduire le 
curé de Branville jusque là. U marcha encore 
un moment avec lui, puis retourna sur ses pas 
et rentra à son presbytère. Le curé de Branville 
continua sa route quelque temps, mais il sentit 
comme une force inconnue qui le poussait à re- 
brousser chemin et aller se coucher sur la paille 



Il8 LITTÉRATURE ORALE 

oii Ton avait trouvé rhomme assassiné. On l'at- 
tendit vainement chez lui toute la soirée. Comme 
on savait qu'il était allé la veille chez le curé de 
Beaumont, on alla demander à celui-ci s'il ne 
savait pas ce qu'était devenu son confrère. Il se 
souvint de la voix. Qn alla à la Fosse-Yvon. Le 
curé de Branville y était, couché sur la paille et 
comme endormi. On le releva, on le fit monter à 
cheval, mais pendant qu'on le relevait, on enten- 
dit une voix qui disait : Bien t'en prend de t'être 
signé avec la patène, sans cela tu ne te serais 
jamais relevé. 
G)nmient expliquez-vous ça? ' 

— Je ne l'explique pas du tout. Je l'aurais peut- 
être expliqué à je m'étais trouvé là, mais je n'y 
étais pas. Et s'il y avait quelque chance d'être 
assassiné, franchement, j'aime autant ne m'y être 
pas trouvé. 

^» Vous ne croyez donc pas que le diable puisse 
être pour qudque chose là dedans? Vous ne 
croyez pas aux enfants vendus au diable dès leur 
naissance et qui deviennent malgré eux mauvais 
sujets? Comment expliquezrvous, par exemple, 
que Chouni Bavalon ait accouché d'un petit 
monstre tout noir qui, à peine né, se mit à courir 



^Km^^^^mmmm 



DE LA BASSE-NORMANDIE II9 

par la chambre et disparut sous le Ut sans qu'on 
Tait jamais revu ? 

"*- Le ddre est bon, Jean-Pierre. A votre 
santé 1 

— A la vôtre, douanier. Mais voyons, pendant 
les jxuits d'été, il n'est pas que vous n'ayez entendu 
quelquefois la chasse Hêle-tchien I 

— Qp'appelez-vous la chasse Hêle-tchien ? 

— Une chasse qui se fait dans l'air. On entend 
les chiens aboyer, les chevaux hennir, les hommes 
crier. C'est une chasse comme il y en avait autre- 
fois avant l'invention de la poudre. 

— Où la voit-on, cette chasse? 

■— Dans l'air, je vous ai dit. Qjielques-uns pré- 
tendent qu'ils ont vu des chiens, des chevaux, des 
hoiames passer comme une foudre. Les autres 
disent qu'ils ont seulement entendu le bruit sans 
rien voir. 

— - J'ai parfois entendu des bruits bizarres et 
comme des cris étranges pendant les belles nuits; 
mais je n'ai jamais vu ni entendu la chasse 
Hâk-tchien. Je crois que ce que j'ai entendu » 
c'étaient tout simplement des cris d'oiseaux, 
d'oiseaux de passage qui voyageaient en se rendant 
à leur destination, à moins que ce ne fussent des 



I20 LITTÉRATURE ORALE 

oiseaux officiers donnant des ordres à la colonie 
émîgrante. 

— Vous avez dû voir les oies de Pirou ? Efles 
passent ordinairement par id. 

— Pirou ? je connais un château de ce nom 
sur la côte, en face de Jersey. Je n'y ai pas plus 
vu d'oies que partout ailleurs. 

— C'est que vous n'y êtes pas allé dans la 
saison, du mois de mars au mois de mai ? 

— C'est vrai. Mais qu'est<e que les oies de 
Pirou ont de particulier ? 

— Ce sont des gens bien malheureux. 

— Des gens ? 

— Oui, des gens. Vous avez entendu parler de 
personnes qui en savent assez pour se changer en 
bètes, mais qui n'en savent pas assez pour redevenir 
des hommes 1 

— J'ai connu des gens que j'aime bien, qui se 
changent parfois en bêtes ; mais il leur suffit pour 
cda d'aller au cabaret. 

— Vous dîtes ça pour moi parce que vous buvez^ 
sec, vous, tandis que je perds bien vite la bous- 
sole. Mais je vous parle de gens qui sont devenus 
des lièvres, des chats, des lapins et qui n'ont 
jamais pu reprendre la forme humaine. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 121 

^^^^^1P^— >*^^^"i^^ Il ■■■■■Il III I M^^— 1^ 

— Je n'en ai jamais connu pour ma part. 

— Eh bien 1 les oies de Pirou en sont là. 

Du temps que les hommes du Nord venaient 
tout piller et ravager chez nous, ils voulurent 
prendre le château de Pirou. Ceux qui étaient 
dedans se défendirent d'abord, mais quand ils 
virent qu'il n'y avait plus d'espoir, ils n'hési- 
tèrent plus, n y avait parmi eux une magicienne 
qui leur offrit de les changer en oies ; ils accep- 
tèrent, il leur poussa des ailes et les voilà partis, si 
bien que les Normands, quand ils entrèrent, trou- 
vèrent les oiseaux dénichés. Par malheur, la magi- 
cienne qui savait la formule pour les changer en 
oies ne savait pas celle qui pourrait en refaire des 
hommes. Oies elle les a faits, et ils sont restés 
oies , mais ils n'ont pas oublié leur patrie et 
chaque année on les voit revenir. On les reçoit 
avec l'hospitalité qui est due à leur malheureuse 
âtuation. Elles pondent, elles couvent, elles s'en- 
volent sans que personne les dérange. Ce que je 
vous dis là n'est pas nouveau, c'est imprimé et 
imprimé dans un vieux livre (i ). 

— Vous faites bien de me le dire, j'aurais été 

(i) Mélanges â*histoirt tt de littiriUure, par Vigneal-Marvill« 
(Bonaventure d*Argoiine), édit. de 1789, t. I, p. 112. 



122 LITTËRATURS ORAXE 

capable de leui envoyei un coup de fo^ au pas- 
sage. 

— Comme aux corbeaux qui depuis des ceo- 
taines d'années fusaient leurs nids sous la roche 
du Câtet ? 

— Vous ne respectée rien. Vous mourrez dans 
la peau d'un fier inaédule si le bon Dieu ne vous 
amende. 

— A votre santé, Jean-Pierre I 

— A votre santé, dotuiùer I 



C. — CONTES 



-H«— 



I. — FÉERIES 



LE LANGAGE DES BÊTES 




K homme avait un fils très intelligent ; il 
voulut le faire instruire en toutes choses 
et l'envoya à Técole. Au bout de trois 
mois, il lui demanda s'il faisait des progrès. 

— Oui, dit-il, j'apprends le parlement (le lan- 
gage) des chiens et je le sais suffisamment. 

Le père se fâche. Le langage des chiens I Ce 
n'est pas pour cela que je t'ai envoyé à l'école. Je 
veux que tu apprennes quelque chose de plus 
utile. 

n l'envoie chez un autre maftre. Au bout de 
trois mois, il va le trouver. 



124 LITTÉRATURE ORALE 



— Eh bien 1 tu t'instruis comme il faut ? 

— Oui, mon père, je me suis bien appliqué et 
je saisie parlement des grenouilles. 

— Comment 1 c'est à cela que tu passes ton 
temps? Après l'avoir bien grondé de ne s'ap- 
pliquer qu'à des choses inutiles, le père l'envoya 
chez un autre maître. Au bout de trois mois, il 
va s'informer de nouveau. 

— Eh bien I qu'apprends-tu maintenant ? 

— : Mon père, je me suis bien appliqué et je 
sais maintenant le langage des oiseaux. 

— C'est trop fort 1 dit le père, je ne veux plus 
entendre parler de toi, tu me fais honte, et je te 
tuerai pour te punir de ton obstination. 

La mère intercède pour lui , mais le père est 
inflexible. U va trouver un voisin, un pauvre 
homme. Voilà douze cents francs, lui dit-il, je te 
les donne, si tu veux tuer un fils qui me fait 
honte. Emmène-le bien loin et me rapporte son 
cœur, cet argent est pour toi. 

Le voisin ne se souciait pas de se charger de 
cette commission ; mais il était pauvre, il avait 
besoin d'argent, il finit par consentir. Il emmena 
le jeune garçon dans un bois, bien loin, bien loin, 
sous prétexte d'un petit voyage d'agrément, mais 



DE LA BASSE-NORMANDIE 125 

arrivé là, il n'eut pas le courage de le tuer, il lui 
ayoua tout. Le jeune homme fut bien étonné que 
son père eût donné un tel ordre et il protesta. 

— Promettez-moi de ne jamais revenir, lui dit 
le voisin, je dirai à votre père que je vous ai tué, 
et je lui porterai le cœur d'une bête en lui disant 
que c'est le vôtre. Il s'agit seulement de trouver 
la bête. 

Un lièvre passe en ce moment. On cherche à 
l'attraper. Impossible. On aperçoit une biche, elle 
est prise, on la tue, et le voisin emporte son 
cœur pour le montrer au méchant père. 

— Maintenant, éloignez-vous du pays au plus 
vite, et que Dieu vous conduise 1 

Le jeune homme remercia le voisin charitable ; 
il lui promit de ne jamais le compromettre en 
attendant qu'il pût le récompenser, et il se diriga 
à travers le bois du côté opposé à la maison pater- 
nelle. En chemin, il rejoignit deux prêtres qui 
suivaient la même direction. La conversation 
s'engagea. 

— Où allez-vous donc de ce pas, Messieurs ? 

— Nous allons à Rome. Et vous ? 

— Oh moi, je n'en sais rien. Je vais où Dieu 
me conduira. 



126 LITTÉRATURE ORAI3 

— Mais où comptez-vous passer la nuit ? 

— Dans le bois probablement. Je ne connais 
personne dans le pays et je n'ai pas d'argent. 

— n y a dans le voisinage une maison où nous 
savons qu'on nous donnera l'hospitalité. Venez 
avec nous. 

— Ce n'est pas de refus, Messieiurs, si vous 
voulez bien me prendre sous votre protection. 

Arrivés à la maison hospitalière, les deux piètres 
présentent leur compagnon. 

— Lui permettez-vous de coucher ici ? 

— Avec plaisir. 

On soupe, puis on assigne une chambre au 
jeune homme, en lui recommandant bien de 
souffler sa chandelle aussitôt qu'il sera couché. 

— Je crains le feu, lui dit son hôte. 

La soirée était belle. Une fois dans sa chambre, 
le jeune homme se met à la fenêtre en bénissant 
Dieu de l'avoir arraché à un si grand danger et 
de lui avoir procuré un bon gîte. Il entend alors 
les chiens qui causent entre eux, leur conversation 
l'intéresse et il oublie de souffler sa chandelle. 

Le maître de la maison qui voit cette lumière 
se fâche. 

— Comment! ce jeune honoime n'est pas 



DE LA BASSB-NORBfANDIE I27 

couché ! Sa chandelle brûle encore I Marianne, va 
voir ce que cela signifie. 
Marianne monte à la chambre du jemie homme. 

— Monsieur n'est pas content, lui dit-^e, que 
vous ayez de la lumière. Pourquoi ne vous cou- 
chez-vous pas? 

— J'écoute les chiens de la cour qui ont entre 
eux une conversation très intéressante. 

Marianne^ éclate de rire et va retrouver son 
maître. 

-— Nous avons afifaire à un drôle de person- 
nage, lui dit-elle. Il prétend qu'il écoute la conver- 
sation des chiens, et que cette conversation est 
très intéressante. 

— Des chiens I C'est donc un fou. Di64ui de 
venir. 

L'inconnu descend. 

— Vous écoutez les chiens, jeune homme? 
Eh bien que disent les chiens ? 

— Les chiens se disent entre eux que leur 
maître court un grand danger et qu'ils ne peuvent 
rien £dre pour l'en défendre. Des voleurs ont 
creusé un souterrain par lequel ils doivent entrer 
dans' la cave. G>mme les chiens sont enchaînés, 
les voleurs auront tout le temps de faire leur 



128 LITTÉRATURE ORALE 

mauvais coup et de s*en retourner par le même 
chemin. 

Le maître de la maison avait commencé par 
rire, mais il ne riait plus. A tout hasard, il envoie 
chercher les gendarmes, puis on va explorer la 
cave. On Reconnaît le trou dont les chiens ont 
parlé, on s'embusque, on éteint la lumière et on 
attend. Les voleurs ne tardent pas à appandtre 
par le trou qu'ils ont pratiqué. Ils sont quatre et 
munis d'une lanterne sourde. Les gendarmes les 
laissent sortir, et quand ils voient qu'il n'en vient 
pas d'autres, ils se mettent à l'entrée du trou pour 
les empêcher de s'échapper, les arrêtent et les 
emmènent. 

On remercie vivement le jeune homme du ser- 
vice qu'il a rendu ; on lui fait accepter une récom- 
pense, après quoi il se met en route avec ses 
compagnons. 

On marche, on marche tout le jour. Qpand la 
nuit arrive, on se trouve à l'entrée d'un bois. 

— Vous ne pouvez pas rester dans ce bois 
pendant la nuit, lui disent les deux prêtres. Nous 
connaissons une maison dans le voisinage. Venez 
avec nous, nous vous présenterons. 

— Ce n'est pas de refus, Messieurs. 



mm 



DE LA BASSE-NORMANDIE I29 

On arrive à la maison hospitalière, on le pré- 
sente, il est bien accueilli ; on soupe, on lui 
assigne une chambre, on lui laisse une chandelle 
allumée, en lui conseillant de se coucher bien 
vite et de la souffler aussitôt. 

Comme la nuit précédente, il se met à la fenêtre, il 
y reste longtemps et oublie de souffler sa chandelle. 

— Gertrude, allez voir pourquoi ce jeune 
homme a encore de la lumière, dit le maître de 
la maison à une servante. 

Gertrude monte, elle trouve le jeune homme à 
la fenêtre. 

— Monsieur vous envoie demander pourquoi 
vous ne soufflez pas vodre chandelle. 

— J'écoute ce que disent les grenouilles qui 
sont dans le fossé. 

Gertrude éclate de rire comme avait fait Ma- 
rianne et va raconter cela à son maître. On prie 
le jeune homme de descendre. 

— Comment I lui dit le maître de la maison, 
au Heu de vous reposer, vous vous amusez à 
écouter ce que disent les grenouilles 1 Est-ce que 
vous comprendriez leur langue, par hasard ? 

— Je la comprends, en effet, dit sérieusement 
le jeune homme. 

9 



130 LITTÉRATURE ORALE 

— Eh bien ! que disent-elles ? 

— Elles disent que votre fille est devenue 
muette. 

— Elle est muette, en effet. 

— Oui; mais vous ne savez pas pourquoi et 
les grenouilles le savent. 

— Elles savent pourquoi ma fille est muette 1 
Les médecins n*y comprennent rien. 

— Comment le sauraient-ils? Votre fille est 
muette, à ce que disent les grenouilles, parce que 
le jour de sa première communion, elle a laissé 
tomber à terre une partie de Thostie. Une gre- 
nouille Ta ramassée, elle Ta encore dans la bouche, 
et tant qu'elle ne l'aura pas rendue, votre fille 
restera muette. 

— Vous m'apprenez-là de drôles de choses! 
Enfin nous examinerons demain les grenouilles. 

Le lendemain, dès le matin, on va battre le 
fossé. Toutes les grenouilles sortent. On en re- 
marque une plus grosse que les autres. On pense 
que c'est celle-là probablement qui a ramassé ta 
partie de l'hostie tombée à terre. Un des prêtres 
s'approche d'elle et lui dit de rendre la partie de 
l'hostie qu'elle garde. La grenouille n'a pas l'air 
d'entendre. Le second prêtre lui adresse ht même 



DE LA BASSE-NORMANDIE I3I 

demande. La grenouille le regarde avec ses gros 
yeux et ne donne rien. Un troisième prêtre qui 
se trouvait là tente la même épreuve et ne réussit 
pas davantage. 

Le jeune honmie essaie à son tour, en parlant 
à la grenouille la langue qu'elle comprend. La 
grenouille lui rend le fragment d'hostie, et la 
jeune fille recouvre la parole. 

Le jeune homme fut fêté, choyé, comme vous 
pensez. On voulait le retenir; mais les deux 
prêtres ayant annoncé leur intention de continuer 
leur voyage, il se décida à partir avec eux. 

Le voyage fut long, mais il n'ofirit pas d'autre 
incident digne d'intérêt. 

En arrivant à Rome, les trois voyageurs 
apprennent que le pape est mort et qu'il s'agit de 
lui donner un successeur. Les prêtres s'empressent 
de rejoindre leurs confrères. Qpant au jeune 
homme, que cette élection intéresse peu, il va se 
promener tout seul sous les arbres. Les arbres 
étaient pleins d'oiseaux et les oiseaux causaient 
sur les affaires du jour. 

Ce qu'il entendit l'étonna fort ; mais il n'en 
dit rien à ses compagnons de voyage lorsqu'il se 
retrouva avec eux le soir. 



l$2 LITTÉRATURE ORALE 

Pour eux, ils ne désespérsdent pas d'être élus 
l'un ou l'autre. 

— Si je suis nommé pape, disait l'un au jeune 
honmie, je te fais mon décrotteu^. 

— Et moi je te fais mon trotteur (mon courrier), 
disait l'autre. 

Le jeune homme ne répondait rien, mais il 
savait à quoi s'en tenir. 

Le lendemain, les candidats 1 la papauté se 
réunirent dans un jardin ; le jeune homme y entra 
avec eux. 

Une portion du ciel (sic : un nuage, sans doute?) 
devait s'abaisser sur celui q(ie Jésus voudrait 
choisir pour gouverner son église. 

Au moment voulu, on vit en effet une portion 
du ciel s'abaisser. Elle passa sur la tête du premier 
prêtre, elle passa sur la tête du second et elle se 
posa sur la tête du jeune homiiie. 

On reconnut ainsi la volonté de Dieu, et le 
jeune homme fut proclamé pape. 

Les oiseaux l'avaient instruit de ce qui l'at- 
tendait lorsqu'il était allé se promener seul sous 
les arbres. 

Retournons à ses parents. La pauvre mère était 
morte de chagrin de voir que son mari dans un 



DE LA BASSE-NORMANDIE I33 

accès de colère déraisonnable avait tait tuer leur 
unique enfant. 

Lui-même regrettait profondément ce qu'il 
avait fût. Personne ne l'avait dénoncé à la justice, 
mais le remords le tourmentait. U résolut de s'en 
ouvrir à un prêtre, et il alla se confesser. 

Le confesseur lui déclara qu'il. ne pouvait l'ab- 
soudre d'un si gros péché et l'engagea à s'adresser 
à l'évêque. Le père va trouver l'évêque; mais 
celui-ci refuse également de l'absoudre et lui dit 
de s'adresser au pape. 

Il se décide à aller à Rome ; il y arrive un jour 
de fête et demande à parler au pape. On lui ré- 
pond qu'on ne parle pas ainsi à Sa Sainteté. Il 
insiste. Le pape entend l'altercation et intervient. 
Il reconnaît très bien son père, mais il n'en té- 
moigne rien et lui dit de se confesser à im prêtre 
romain. 

Le père se rend en effet au confessionnal. Il 
s'accuse de son crime, dont il a un profond re- 
pentir. Le confesseur lui dit que, pour première 
pénitence, il doit donner tout son bien à celui 
qu'il a engagé à commettre un meurtre sur la 
personne de son fils, et qu'il doit lui-même se 
retirer dans un cloître. Le père consent à tout* 



134 LITTÉRATURE ORALE 

On lui conseille alors de s'adresser au pape qui 
peut seul lui donner l'absolution. Il se rend au 
confessionnal du pape. Celui-ci le voit tellement 
affligé qu'il lui pardonne. 

— Votre fils n'est pas mort, lui dit-il. D occupe 
un haut rang dont il vous est même redevable. Si 
vous n'aviez pas été si cruel pour lui, il ne serait 
pas aujourd'hui souverain pontife. Embrassez-moi, 
mon père 1 

(Conté par la mère Georges^ âgée de J2 ans ; elle est 
repasseuse d Cherbourg, mais elle a été élevée d la 
campagne, et c'est là qu'elle a e^tpris ce conte et Us 
suiifants.) 



Les trois princijMraz incideiits d« œ conte figurent dans divers 
stttres récits populaires. 

X. Berte au grand pied, Geneviève de Brabant, la Fille sans 
mains (d-aprës), nombre d'antres individus des deux sexes 
conduits dans un bois pour être égorgés, sont laissée en vie par 
la compassion des meurtriers. 

2. Nombre de personnages, sans compter Sigurd, sont tirés 
d'embarras et guidés dans leurs entreprises, parce qu'ils comr 
prennent le langage des animaux. L'intelligence du langage des 
animaux tient une grande place dans les contes des Slaves. 

3. Les personnages proscrits arrivant à un bant rang et par- 
donnant à leurs ennemis sont plus nombreux encore, depuii le* 
Josepb de la Genèse. Qjielques-unes des circonstances de la recon- 



DE LA BASSE-NORMANDIE I35 



-»-f- 



lufaMure du père et dn fils figurent dans là l^;eiide du pape Gré- 
goire le Grand. 

Le cadre de notre conte est le même que celui des Dni Sfracben, 
no 33, des frères Grimm. Le début et le dénouement sont à peu 
près les mêmes, mais les détails diffèrent à partir du voyage du 
|eune homme. Divers incidents de notre conte se retrouvent dans 
deux récits recueillis par M. Luzel : Histoirt de Christie et Le pape 
Innoantf dans Mtlusitu, col. 299 et 374. Voir aussi les remarques 
de M. Kœhler, placées à la suite de ce dernier conte (col. 384). 
iiûs le récit le plus rapproché du nAtre est celui que M. Sébillot 
a inséré dans les OmUt des paysans et des pêcheurs, sous ce titre : 
Vemfaut qui entend le langage des bites. Dans toutes les traditions 
populaires, les oiseaux sont considérés comme connaissant le 
présent et Tavenir. 



n 



LE PAYS DES MARGRIETTES (l) 

|L y avait une fois un roi et une rdne qui 
n'avaient pas d*enfants, mais qui tenaient 
beaucoup à en avoir. A la un il leur en 
vint un. On célébra le baptême avec une grande 
solemnité. Toutes les fées du voisinage y furent 
invitées, mais Tune d'elles, qu'on avait oubliée, se 

(i) Marguerites. 




136 LITTÉRATURE ORALE - 

vengea en donnant à l'enfant un visage de singe. 
Toutefois, cette difformité ne devait durer que 
jusqu'à son mariage et quinze jours après. 

Le roi et la reine étaient au désespoir; on 
attendait avec impatience le moment où on pourrait 

le marier. Ce moment arriva enfin Enfin, 

pour les parents, car le prince n'y mettait pas 
d'empressement, sachant que sa figure de singe 
n'était guère propre à le faire aimer. 

Ses parents, qui tenaient beaucoup à le voir 
changer de figure, lui remirent une pomme d'o- 
range. 

— Tu la donneras à celle des filles du pays qui 
te conviendra le mieux. 

Puis le roi fit battre par le tambour de ville que 
toutes les filles à marier eussent à se présenter 
devant le palais, pour que le prince pût se choisir 
une épouse entre elles. 

Les jeunes filles n'étaient pas trop contentes, 
les riches surtout, à l'idée d'avoir pour mari un 
honmie à tête de singe, comme était le fils du roi. 
Mais il n'y avait rien à faire. Il fallait obéir. Elles 
arrivèrent donc toutes dans la cour du palais. Le 
prince les passa en revue ; celles devant lesquelles 
il avait passé sans leur donner la pomme d'orange, 



DE LA BASSE-NORMANDIE I37 

se sauvèrent bien vite, heureuses d'être débar- 
rassées. Le prince, qui lisait ce sentiment sur 
les visages, refusa de choisir entre elles et les 
congédia toutes. 

Cela ne faisait l'affaire ni du roi ni de la rdne, 
puisque ainsi, leur fils courait risque de rester 
singe toute sa vie. Conune ils lui faisaient des 
remontrances, deux militaires amenèrent une jeune 
fille, une pâtoure, fort mal habillée, qui n'avait 
pas osé désobéir au roi en ne se montrant pas, 
mais s'était dissimulée derrière un arbre pour n'être 
pas aperçue. On la dénonçait comme s'étant sous- 
traite à l'ordre qui avait été donné à toutes les filles 
du pays. 

Le prince la r^arda ; il n'y avait dans ses yeux 
ni dégoût ni dédain. Il y avait de la modestie et 
de la sympathie. Son regard semblât dire : Je ne 
suis pas digne que le prince me choisisse, mais je 
le plains et je me sens toute disposée à l'aimer. 
Le prince lui donna la pomme d'orange. 

n fallut la décrasser d'abord. On lui fit prendre 
un bain, on lui donna une belle robe de princesse, 
des colliers, des chaînes d'or. Ses compagnes ne 
l'auraient pas reconnue ; mais elle avait toujours 
ce doux et bon regard qui avait séduit le prince 



r 



138 LITTÉRATURE ORALE 

au premier abord. Il accepte avec joie cette char- 
mante épouse. On fait une noce solennelle, une 
belle noce. Il n^y avait personne qui ne se mît 
aux portes pour la voir passer. 

La jeune femme aurait été la plus heureuse àes 
femmes, n'eût été le visage de son mari ; il était 
empressé, attentif du reste, elle sentait qu'elle 
Paimait beaucoup, mais elle Teût aimé encore 
^en davantage sans sa figure de singe. 

Quand il était couché la nuit auprès d'elle dans 
l'obscurité, il lui semblait qu'il n'avait plus cette 
af&euse figure. Une nuit, elle n'y tint plus, elle 
résolut de s'en assurer. Elle se lève tout dou- 
cement, nu -pieds, va chercher une bougie, et 
sûre que son mari dort, elle le regarde. 

C'était le plus beau prince du monde. Elle 
n'aurait jamais osé rêver tant de beauté et de 
grâce dans un mari. Dans sa joie elle fait un 
mouvement; une goutte brûlante de bougie 
tombe sur la figure du prince, il se réveille. 

— Malheureuse I lui dit-il, je n'avais plus que 
quinze-^jours de pétiitence à £dre et j'aurais tou- 
jours été tel que tu me vois. Ta curiosité nous 
fait bien du mal à tous deux. Maintenant il faut 
absolument que je parte. 



DE LA BASSE-NORMANDIE I39 



— Il faut que tu partes ? Où vas-tu donc ? 

— Dans le pa}^ des Margrîettes. Adieu. 

— Et tu ne m'emmènes pas ? 

— Non, tu ne peux pas me suivre. 

Il partit donc, mais sa jeune femme ne pouvait 
plus vivre sans lui, et un beau joiu: elle se mit en 
route pour aller le rejoindre au pa,ys des Mar- 
grîettes. 

Mais elle ne savait pas de quel côté était ce 
pays. Elle rencontre une vieille petite bonne 
femme toute courbée et appuyée sur son bâton. 

— Ma bonne dame, ne pourriez-vous pas me 
dire où se trouve le pa3rs des Margriettes ? 

— Ma pauvre petite, ce doit être loin, bien 
loin, car je n'en ai jamais entendu parler. Mais, 
tenez, voilà trois noisettes; quand vous aurez 
besoin de quelque chose, cassez-les, cda pourra 
vous servir. 

La jeune femme remercie la vieille et poursuit 
son chemin. Après avoir marché bien longtemps 
encore, elle rencontre une autre vieille. 

— Pourriez-vous m'enseigner le pays des Mar- 
griettes, ma bonne dame? 

•— Ma chère petite, je ne connais pas ce pays- 
là. H faut qu'il soit bien loin, bien loin, car je 



I40 LITTÉRATURE ORALE 

< 

n'en ai jamais entendu parler. Mais prenez ces 
trois noix-là. Cela pourra vous servir, seulement 
ne les cassez qu'en cas de besoin. 

La jeune femme remercia la vieille et continua 
son chemin. Mais il y avait bien longtemps qu^elle 
marchait. A un certain moment, elle se sentit 
lasse et s'assit sur le bord d'une haie. Une bonne 
femme qui passait par là, lui dit : Vous avez iW 
bien ûitiguée. Vous venez de loin, sans doute ? 

— Oh oui 1 de bien loin. Je voudrais allor au 
pa3rs des Margriettes. Ne pourriez-vous pas m'in- 
diquer le chemin ? 

— Non, lui répondit la vieille. Je ne sais pas ce 
que c'est que le ^&ys ou vous voulez aller. Mais 
prenez toujours ces trois marrons. Cela pourra 
vous servir. 

Ces trois vieilles étaient les fées protectrices de 
la jeune femme ; seulement elle n'en savait rien. 

Elle remercia la vieille, et voulut reprendre son 
chemin à travers la forêt, mais elle était si fati- 
guée, si fatiguée, qu'elle ne savait plus mettre 
un pied l'un devant l'autre. Le soir, elle aperçoit 
une chaumière où il y avait du feu. Elle se dirige 
de ce côté. Une vieille fenmie était assise devant 
la porte. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 14I 



— Je n'en puis plus de fatigue. Ne pourriez- 
vous pas me permettre de me reposer chez vous 
et d*y coucher? 

■r- Certainement, ma brave femme. Entrez, et 
reposez-vous. 

On lui sert une bonne soupe, on lui doimç un 
bon lit. 

— Dormez bien et reposez-vous, lui dit la 
vieille. Vous reprendrez votre route demain 
matin. 

La pauvre jeune femme tombait de sommeil, 
elle s'endormit tout de suite. Le lendemain on lui 
demanda où elle allait. 

— Au pays des Margriettes. Savez-vous où 
c'est? 

— Non, mais mon cochon le sait. . Il y va 
souvent, et revient chargé de toutes sortes de 
choses précieuses. Seulement il part tout seul le 
matin, tantô*t à tme heure, tantôt à une autre, et 
l'on ne peut savoir d'avance à quel moment préds 
il fera le voyage. 

— £h bien I mettez-moi à coucher avec votre 
cochon. Qjiand il bougera, je m'éveillerai et je le 
suivrai. 

On lui dit que cela n'est pas raisonnable. On 



142 LITTÉRATURE ORALE 

l'engage à se coucher dans un bon lit» la vieille 
réveillera le lendemain. La jeune voyageuse s'obs- 
tine. U faut céder à la fin. On lui fait un lit avec 
de la paille fraîche ; elle se couche sans se désha* 
biller et s'endort, mais d'un œil seulement. Dans 
le haut de la nuit, elle entend le cochon qui 
s'éveille, se secoue et s'en va en faisant : tron ! 
troni 

La jeune femme sort avec lui ; elle le suit, et 
de bon matin, ils arrivent devant un magnifique 
château ou « tout plein » de gens allaient et ve- 
naient, comme s'il s'y passait quelque chose d'ex- 
traordinaire. Elle aperçoit une petite pâtoure et 
engage la conversation avec elle. 

— Ma petite, ne pourriez-vous me dire ce que 
c'est que ce château et ce qu'on y va faire? 

— Madame, c'est le château des Margriettes ; 
et la demoiselle va se marier avec un jeune et 
beau prince qui est arrivé id il n'y a pas long- 
temps. 

— Si c'était mon mari? pense-t-elle. — Veux- 
tu changer d'habits avec moi, ma petite ? 

— Ohl Madame, ne vous moquez pas de moi. 
-^ Je ne me moque pas, je parle sérieusement. 

Veux-m troquer tes habits contre les miens? 



DE LA BASSE-NORMANDIE I43 

— Une princesse comme vous 1 

— > J'ai été pâtoure avant d'être princesse. 
Changeons d'habits, te dis-je. Crains-tu de perdre 
au change ? 

La paysanne, toute confuse, se déshabille. La 
jeune dame se revêt du costume de la bergère, en 
lui laissant le sien, puis elle va se présenter au 
château, et demande si Ton n'a pas besoin d'une 
servante. 

— Nous avons assez de serviteurs, lui répond- 
on. Elle insiste. Pendant cette discusâon, k 
demoiselle passe et ordonne que l'on retienne la 
petite pâtoure. 

— Mais elle dit qu'elle n'a encore servi nulle 
parti Elle ne saura rien faire. 

— Elle saura toujours bien tourner la broche. 
La voilà admise dans la cuisine en qualité de 

tourne-broche. Elle va et vient dans le château. 
Les apprêts de la noce se poursuivent. Elle a 
reconnu son mari. Mais comment s'approcher de 
lui? Comment se faire reconnaître? 

Elle se souvient alors des présents qui lui ont 
été faits par les vieilles. Elle pèle ses trois châ- 
taignes. Elles se transforment en un beau rouet 
tout en or, diamants et pierrerieç. L'une devient 



144 * LITTÉRATURE ORALE 

le corps ÔM rouet, la seconde la quenouille, la 
troisième, la tête avec la broche, le fuseau et tout 
ce qui s'ensuit. 
La princesse voit ce rouet et l'admire. 

— Q.ui a apporté cela ? dit-elle. 

— Moi, dit la tourneuse de broche. 

— Veux-tu me le vendre ? 

— Je ne le vends pas, il faut le gagner. 

— Q.ue veux-tu qu'on fasse pour le céder ? 

— Je veux coucher avec le prince cette nuit 
même à la place de la mariée. 

Vous jugez comme on se récrie I La jeune 
femme n'en démord pas. On se consulte, on vou-* 
drait bien ne pas laisser échapper ce rouet. Mais 
la mariée ne veut pas consentir à laisser son mari 
coucher avec cette fille de cuisine. 

— Tu as tort, lui dit sa mère. Nous ferons 
prendre au prince de Vendormillon, Il s'endormira 
aussitôt qu'il sera couché et le rouet nous restera. 

— £h bien soit I dit-çn à la fille de cuisine. 
Donne-nous ton rouet et tu coucheras avec le 
prince. 

Pendant le souper, on fait prendre au prince un 
breuvage soporifique ; aussitôt qu'il est au lit, il 
s'endort. La jeune femme fait du bruit, chante. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 145 

crie, die le pousse, elle le pince ; rien n'y fait, il' 
dort jusqu'au jour. Seulement ceux qui couchaient 
tout près de là se plaignent du tapage qu'on a 
fait dans la chambre du prince et demandent en 
grâce qu'une autre fois on les laisse dormir. 

La jeune femme dépitée, mais non découragée, 
se retire dans le petit réduit qu'on lui a assigné ; 
et là elle casse ses trois noisettes. Il en sort un 
superbe trô (i) tout en or et en pierreries. La 
première noisette fournit le pied ; la seconde, les 
quatre bras; la troisième, la manivelle pour le 
faire tourner. On parle de ce superbe trô à la dame 
du château. Elle vient le voir. 

— Qjii a apporté cela? demande la dame. 

— Moi, madame, répond l'aide de cuisine. 

— Veux-tu me le vendre ? 

— Je ne le vends pas, il faut le gagner. 

— Qjie faut-il faire pour le gagner ? 

— Me permettre de coucher encore aujourd'hui 
avec le prince. 

On lui objecte que c'est extravagant, que c'est 



(z) Le tr6 on tronil est une sorte de dévidoir vertical qui sert 
à mettre en écherean le fil roulé sur des fuseaux. Le dividoir 
dont il est question plus loin, sert à mettre en peloton le fil qu*on 
a mis en ècbeveau au moyen du trô. 

10 



146 LITTÉRATURE OROLE 

indécent; rien ne la fait rougir ni reculer. La 
mariée déclare qu'elle se repent d'avoir consenti 
une première fois, elle ne consentira pas une 
seconde. 

Sa mère parvient à la calmer. On fera prendre 
cette fois encore de rendormiUon au prince, la 
jeune femme tâchera de l'éveiller comme l'autre 
nuit, et ne réussira pas davantage, et le trô sera 
gagné. 

La princesse cède encore cette fois, et cette nuit 
se passe en effet comme la première. Le prince 
dort d'un sonimeil de plomb, et la jeune fenmie 
essaie en vain de le réveiller en pleurant, en criant, 
en faisant tout le bruit possible. 

Les domestiques, que cela empêche de dormir, 
sont fort mécontents. Ils se plaignent au chef de 
cuisine, qui se chaige de faire entendre leurs 
doléances. 

Il va en effet trouver le prince. 

— Prince, lui dit-il, il se passe quelque chose 
de bien extraordinaire la nuit dans votre chambre. 
Ce n'est pas votre femme qui couche avec vous, 
mais sa petite aide de cuisine, et elle fait toutes 
les nuits un bruit à empêcher tout le monde de 
dormir. 



DE LA BASSE -NORMANDIE I47 

— En effet, pense le prince. Je me sens telle- 
ment lourd tous les soirs, quand je me mets âu 
lit, qu'il doit y avoir quelque malice là-dessous. 
Certainement on me fait prendre de Tendormil- 
lon. Mais si Ton m'en apporte la prochaine fois, 
je ne dirai rien, je le jetterai à la ruelle du lit, je 
ferai semblant de dormir, et je verrai ce qui arri- 
vera. 

La jeune femme voulut faire une troisième ten- 
tative. Il lui restait les trois grosses noix, elle les 
cassa, et elle vit apparaître devant elle un superbe 
dévidoir, plus riche encore et plus beau que le 
rouet et le trû. La première forma le pied ; la 
seconde, les quatre bras; et la troisième, les 
quatre fillettes. Le rouet et le trô n'étaient rien 
auprès du dévidoir. 

La dame en fut émerveillée, et proposa de 
nouveau à la petite tourne-broche de le lui 
vetidre. 

— Je ne le vends ni pour or ni pour argent. 

— Que veux-tu donc ? 

— Coucher une troisième fois avec le prince. 

— Tu y as déjà couché deux fois, et tu n'en es 
pas plus avancée. 

— Je veux essayer une troisième. 



148 LITTÉRATURE ORALE 

Après avoir longtemps hésité, la mère et la 
fille consentirent encore une fois, la dernière, se 
promettant bien d'user de Tendormillon comme 
les deux premières nuits. 

A pdne le prince était-il au lit, qu'on lui ap- 
porta la liqueur soporifique conmie un bon cor- 
dial. Il ne dit rien, et fit semblant de Tavaler, 
mais il la jeta à la ruelle et ferma les yeux comme 
s'il dormait. 

Sa femme, l'andenne, vint alors se placer à 
côté de lui. Dès les premiers mots qu'elle pro- 
nonça, il la reconnut. Jusqu'alors il ne l'avait pas 
regardée sous ses vêtements d'aide de cuisine. — 
Comment, ma femme chérie, c'est toi qui viens 
me retrouver ici 1 Comment as-tu fait pour me 
découvrir ? — Elle lui raconta tout ce qui s'était 
passé et comment elle était parvenue à trouver le 
pa3rs des Margriettes. 

Le prince fut aussi enchanté de ce témoignage 
d'amour que de la beauté de la jeune fenune, qu'il 
trouvait fort supérieure à celle de la fille du châ- 
teau. Il s'était marié avec elle par complaisance, 
et ne s'était jamais donné la peine ni de connaître 
ses sentiments, ni même dé la bien regarder. 
C'était presque une révélation pour lui. Il ne vou- 



DE LA BASSE-NORMANDIE I49 

lut plus dès lors entendre parler de son nouveau 
mariage. Mais coounent se libérer ? 

— Ne dis rien, dit-il à sa femme, je tâcherai 
d'arranger tout. 

Le lendemain, quand tout le monde fut rassem- 
blé : parents de la fiancée, invités à la noce et 
autres, le prince leur dit : 

Messieurs et mesdames, il m'arrive aujourd'hui 
une drôle d'aventure. J'avais fait faire dans le 
temps une clé pour mon secrétaire, puis je l'avais 
perdue. Comme je ne pouvais pas rester sans 
ouvrir mon secrétaire , j'avais fait faire une nou- 
velle clé. Mais voilà que je viens de retrouver la 
vieille, au moment où je ne me suis pas encore 
servi de l'autre. Laquelle vaut-il mieux garder, de 
la vieille ou de la neuve? La vieille, n'est-ce pas ? 
dont j'ai fait usage et que je connais bien? N'êtes- 
vous pas de cet avis-là? 

— Certainement, répondit-on, il vaut beaucoup 
mieux garder la vieille, celle dont on avait l'habi- 
tude de se servir et qui convient le mieux à la 
serrure. 

— Je suivrai votre conseil. Ma vieille clé que 
j'avais perdue, la voilà, dit-il, en montrant 
la jeune aide de cuisine. Je l'ai retrouvée, et je 



150 LITTÉRATURE ORALE 

la reprends, selon le conseil que vous m*avez 
donné. 

(OmU par la wUn Gnrgn.) 

Le conte s*arrète-t-il là? K'y a-t-il pas une snite expliquant 
les sentiments et la conduite des habitants du château des Mar- 
griettes? La conteuse n'en sait pas davantage. Elle ne sait pas 
non plus pourquoi ce pays s'appelle le pays des Margriettes on 
p&querettes ronges. 

Quoi qu'il en soit, nous sommes ici en face d'une des pins 
gracieuses versions de l'histoire de Psyché. Tirée d'une condition 
infërieure, devenue l'épouse d'un haut personnage, le perdant 
par TeiFet d'une curiosité bien naturelle et parvenant à le recon- 
quérir, c'est Psyché, placée dans un milieu différent, entourée 

de tout autres circonstances. On trouvera dans les Ccnits 
lorrains de M. Cosquin une longue et savante dissertation sur 
les contes dont l'histoire de Psyché est le type. Kous y ren- 
voyons le lecteur, ne pouvant la résumer id. Notre conte, du 
reste, tout en rappelant an début divers contes : La BdU et la 
Bits, entr^antres, les noÎK, noisettes et marrons, produisant 
des prodiges quand on les casse, etc., oflBre plusieurs traits 
originaux ; le cochon, par exemple, servant de guide inconscient 
à la jeune femme vers le château des Marguerites. L'autorisa- 
tion de coucher trois nuits avec un personnage, à la suite des 
présents merveilleux d'une fèe, se retrouve dans un conte du 
Pentamerone. Ce qui donne k notre rédt un caractère local, 

c'est surtout le trâ, qui n'est guère employé que dans notre 
pays, que nous sachions du moins. 






DE LA BASSE-NORMANDIE 151 



m 



LA FILLE SANS MAINS 




iNE dame avait une fille si belle, que les 
passants, quand ils l'apercevaient, s'arrê- 
taient tout court pour la regarder. Mais 
la mère avait elle-même des prétentions à la 
beauté et elle était jalouse de sa fille. Elle lui 
défendit de se montrer jamais en public; cepen- 
dant on l'apercevait quelquefois , on parlait tou- 
jours de sa beauté; elle résolut de la faire dispa- 
raître tout à fait. Elle fit venir deux individus 
auxquels eUe croyait pouvoir se fier et elle leiu: 
dit : 

— Je vous promets beaucoup d'argent et le 
secret, si vous faites ce que je vous dirai. L'argent, 
le voilà tout prêt. Il sera à vous quand vous aurez 
accompli mes ordres. Acceptez-vous? 

La somme était considérable. Ceux à qui elle 
s'adressait étaient pauvres ; ils acceptèrent. 

— Vous jurez de faire tout ce que je vous 
dirai? 

— Nous le jurons. 



IS2 LITTÉRATURE ORALE 

— Vous, emmènerez ma fille ; vous la conduirez 
dans une forêt loin d'ici et là vous la tuerez. 
Pour preuve que vous aurez accompli mes ordres, 
vous m'apporterez, non pas seulement son cœur, 
car vous pourriez me tromper, mais aussi ses 
deux mains. 

Les honunes se récrièrent. 

— Vous avez promis, leur dit-elle, vous ne 
pouvez plus vous dédire. De plus, vous savez la 
récompense qui vous est réservée. Je vous attends 
dans huit jours. 

Les voilà donc partis avec la jeune fille. On lui 
dit qu'il s'agissait de faire un petit voyage dans 
l'intérêt de sa santé. Elle fut bien un peu étonnée 
du choix de ses deux compagnons de voyage^ 
mais le plaisir de voir du nouveau lui fit oublier 
cette circonstance. Elle les suivit donc sans in- 
quiétude. 

Q)iant à eux, ils ne laissaient pas d'être trou- 
blés. La jeune fille s'était toujours montrée bonne 
pour eux; elle leur avait rendu divers petits ser- 
vices; il était bien pénible d'avoir à lui ôter la 
vie. 

On chevauche, on chevauche dans les bois. On 
arrive enfin à un endroit bien désert. Les hommes 



DE LA BASSE-NORMANDIE IS3 

s'arrêtent et font connaître à la jeune fîDe Tordre 
de sa mère. 

— Est-ce que vous aurez la cruauté de me 
tuer? leur demanda-t-elle. 

— Nous n'en avons pas le courage; mais com- 
ment faire? Nous avons juré de rapporter à votre 
mère votre cœur et vos mains. Le cœur, ce ne 
serait rien ; celui des bêtes ressemble à celui des 
hommes ; mais vos mains, nous ne pouvons trom- 
per votre mère là-dessus. 

— £h bienl coupez-moi les mains et laissez- 
moi la vie. 

On tue un chien, on lui enlève le cœur; cela 
suffira. Qpant aux mains, il faut bien se résoudre 
à les lui couper. 

On se procure d'abord de cette herbe qui arrête 
le sang; puis, l'opération faite, on bande les deux 
plaies avec la chemise de la jeune fiUe; on 
emporte les mains et on abandonne la malheu- 
reuse victime dans le bois, après lui avoir fait 
promettre de ne jamais revenir dans le pays de sa 
mère. 

La voilà donc toute seule dans la forêt. G>m- 
ment se nourrir sans mains pour ramasser les 
objets, pour les porter à sa bouche? Elle se nourrit 



154 LITTÉRATURE ORALE 

de fruits, qu'elle mordille comme elle peut; mais 
les fruits sauvages ne sont guère nourrissants. 
Elle entre dans le jardin d'un cMteau et là elle 
mordille les fruits qu'elle peut atteindre, mais 
n'ose se montrer à personne. 

On remarque ces fruits mordillés. Presque tous 
ceux d'un poirier y ont déjà passé. On se demande 
qui a pu faire cda; un oiseau peut-être, mais 
encore quel oiseau? 

On fait le guet. Aucun gros oiseau ne se 
montre; mais on aperçoit une jeune fille qui, ne 
se croyant pas observée, grimpe dans les arbres 
fruitiers. On la suit des yeux pour voir ce qu'elle 
fera. On la surprend mordillant les fruits. 

— Qpe faites-vous là, mademoiselle? 

— Plaignez^moi, répond-elle en montrant ses 
deux bras privés de mains, plaignez-moi et par- 
donnez-moi. 

Celui qui l'avait surprise était le fils de la mat- 
tresse du château. La mutilation qu'on avait fait 
subir à la jeune fille n'avait pas altéré sa beauté, 
la souffrance lui avait même donné quelque chose 
de plus séduisant. 

— Venez avec moi, lui dit-il, et il l'introduisit 
secrètement dans la maison. Il la conduisit dans 



DE LA BASSE-NORMANDIE 155 

une petite chambre et l'engagea à se coucher; 
puis il alla trouver sa mère. 

— Eh bien I tu as été à la chasse, lui dit-elle ; 
as-tu attrapé des oiseaux? 

— Oui, j'en ai attrapé un, et un très beau. 
Faites mettre un couvert de plus; mon oiseau 
dînera à table. 

H fît ce qu'il avait dit; il amena la jeune fille 
à ses parents. Grand fut l'étonnement quand on 
la vit sans mains. 

On lui demanda la cause de cette mutilation. 

Elle répondit de manière à ne compromettre 
personne : elle ne se croyait pas encore assez loin 
pour que sa mère ne pût apprendre de ses nou- 
velles ; elle savait que dans ce cas ceux qui l'avaient 
épargnée seraient traités sans pitié, et elle supplia 
ceux qui l'interrogeaient de lui permettre de rester 
cachée. 

Mais cela ne faisait pas l'affaire du jeune 
homnie, qui s'était épris d'elle et désirait l'épou- 
ser. Sa mère combattit cette idée ; elle ne voulait 
pas d'une belle-fille sans mains, d'une bru qui lui 
donnerait peut-être des petits-enfants sans mains 
comme elle ! Le fils insista, et il insista tellement 
que sa mère lui dit : 



156 LITTÉRATURE ORALE 

— Épouse-k si tu veux, mais c'est bien contre 
mon gré. 

Le mariage fut célébré; les époux furent 
heureux, très heureux, mais ce bonheur ne dura 
pas longtemps. Bientôt après le mari fut obligé 
de partir pour la guerre. Ce fut avec de vife 
regrets qu'il se sépara de son épouse, et il recom- 
manda qu'on lui envoyât souvent de ses nou- 
velles. 

Quelques mois après un serviteur vint lui 
apprendre que sa femme lui avait donné deux 
beaux garçons; mais il l'engagea à revenir au 
plus tôt, parce que sa famille était mécontente 
qu'il eût épousé une femme sans mains. 

Revenir, il ne le pouvait pas ; mais il écrivit à 
sa femme une lettre des plus aimables et une 
autre à sa mère, où il lui recommandait d'avoir 
bien soin de sa femme bien-aimée. 

Mais, loin d'en avoir soin, on cherchait à s'en 
débarrasser. On écrivit au jeune marié que sa 
femme était accouchée de deux monstres. On 
s'empara des lettres qu'il avait écrites à sa femme 
et on en substitua d'autres dans lesquelles on lui 
faisait prononcer des accusations abominables 
contre elle et dire qu'il fallait qu'elle fût bien 



DE LA BASSE-NORMANDIE I57 

coupable, puisque Dieu, au lieu d'enfants, lui 
avait envoyé deux monstres. On finit par persua- 
der à la jeune femme, à force de le lui répéter, 
qu'après ces lettres il serait imprudent à elle d'at- 
tendre le retour de son mari, qui serait capable de la 
tuer, et que le meilleur pour elle c'était de s'en aller. 

Elle se laisse persuader ; on lui donne quelque 
argent ; elle s'habille en paysanne et la voilà partie 
avec ses deux enfants dans un bissac, l'un en 
avant, l'autre en arrière; mais sa mutilation la 
rendait maladroite; en se penchant pour puiser de 
l'eau dans une fontaine, elle y laissa tomber un 
de ses enfants. Comment le retirer, puisqu'elle 
n'avait pas de mains? 

Elle adressa à Dieu une courte mais fervente 
prière, puis elle enfonça ses deux bras, ses deux 
moignons, dans la fontaine pour tâcher de rat- 
traper l'enfant. Elle le rattrapa, en effet, et, en 
lui ôtant ses habits mouillés, elle s'aperçut que 
ses deux mains avaient repoussé; Dieu avait 
entendu la prière de son amour maternel et lui 
avait rendu les membres qu'elle avait perdus. 

Elle put dès lors travailler de ses mains et 
gagner la vie de ses deux enfants. Elle vécut ainsi 
douze longues années. 



158 LITTÉRATURE ORALE 

Quand son mari revînt de la guerre, sa pre- 
mière parole fut pour elle. 

Sa mère fut tellement furieuse de voir que, 
malgré tout ce qu'on lui avait dit contre sa femme, 
il l'aimait encore, qu'elle Êiillit se jeter sur lui 
pour le battre. 

Il la laissa dire et demanda qu'on lui rendit 
sa femme. Le fait est que personne ne savait ce 
qu'elle était devenue. Il pensa qu'elle ne devait 
pas être morte cependant, et il se mit en voyage, 
décidé à la retrouver en quelque endroit qu'elle 
se fût retirée. 

Il s'adressait à tout le monde pour avoir des 
renseignements. Il rencontra un jour un petit 
garçon, éveillé et intelligent, qui l'intéressa; il lui 
demanda quelle était sa manoan. L'enfiwt répond 
que sa maman a été longtemps sans mains ; qu'il 
a un frère du même âge que lui et, apercevant son 
frère, il l'appelle. 

— Viens, lui dit-il, voici qudqu'im qui s'inté- 
resse à nous et à notre mère. 

Le second enfant était aussi aimable et aussi intel- 
ligent que le premier. Le voyageur les interroge sur 
leur vie passée. Tous les renseignements coïncident, 
il ne doute pas qu'il n'ait retrouvé sa famille. 



DE LA BASSE-NORMANDIE I59 

— Et votre mère, mes enfants, où est-elle? 
Allez me la chercher bien vite. 

La mère, qui était à un étage supérieur, s'em- 
presse de descendre. Il la reconnaît tout de suite, 
malgré ses douze années de séparation. On s'ex- 
plique, on s'embrasse, on retourne au pa3rs, on se 
réinstalle au château. Réconciliation générale. 

Pas pour tous, cependant. La méchante mère, 
qui avait froidement ordonné de mettre sa fille à 
mort, fut enfermée dans un souterrain et dévorée 
par les bêtes. 

(Comii par la min Georges.) 



Ce conte figure dans la plupart des littéiatnrei populaires. 
M. SébOlot en a pablié denx -versions différentes dans les OmU$ 
populaires de la RaUe^Bretagne et dans les Contes des Paysaiu et 
des Pkheurs. Le conte des frères Grimm : DasMMdthen obne Hinàt, 
présente plusieurs des circonstances du ndtre. On trouve un 
conte semblable dans le Peniaimerone et un autre dans les 
Omtet serbes, Afuiassier en donne deux versions différentes avec 
des variantes sous le nom de KusoroueUia (U Fille aux bras 
coupés). Ces diverses versions diffirent sur le motif de la 
mutilation. Dans les deux contes bretons, cette mutilation est 
Tceuvre du diable. Dans Tun des contes russes, c'est une belle- 
sœur jalouse qui accuse U victime de tels mé&its que son firére 



i6o 



LITTÉRATURE ORALE 



veut lui couper la tête et se décide, par pitié, à ne lui couper 
que les bras. Les contes rosses, les contes bretons et le conte 
haguais se ressemblent dans les £aits qui suivent le mariage. 
Les autres racontent ces fidts d'une manière toute di£Fèrente. Le 
conte serbe s'accorde avec le nôtre pour le début. Mais le père 
est averti en songe que sa fille a été mutilée et laissée dans un 
tx)is. Il se met k sa recherche et la retrouve. 





II. — CONTES PLAISANTS 




LES VOLEURS VOLÉS 

L y avait une fois, comme on dit toujours 
une fois, une bonne femme qui aimait 
bien à faire des rôties et à boire un petit 
coup. Mais son homme le lui défendait. Un matin 
que son homme était parti aux clos, la voilà qui 
se met à faire une rôtie, mais elle avait laissé 
ouvert le haut de sa porte coupée et sa vache la 
r^ardait par dessus le hâe. C'était du temps que 
les bêtes parlaient. La bonne fenmie eut peur que 
la vache ne la vendit (i); elle voulut la chasser, mais 
la bête revenait toujours; elle lui jeta une hachette 
à la tête et la tua du coup. . 
— Q}i'est-ce que notre homme va me dire, 

(i) Ne U dènonçftt. 

II 



l62 UTTÉRATURE ORALB 

quand il reviendra, pensa-t-elle, de trouver notre 
pauvre vache morte? Il me tuera du coup, paime 
mieux m'en aller au débaoud (i). 

Elle quitta donc sa maison et n'emporta que le 
volet de la porte. Elle rencontra son homme en 
chemin. 

— Où t'en vas-tu, comme ça? 

— Je m'en vais au débaoud. Des voleurs sont 
venus chez nous. Us ont tout détruit, il n'est 
resté que le haut de la porte, que voilà. 

— Eh bien! ma pauvre femme, puisqu'il ne 
nous reste rien, allons-nous-en ensemble. 

Les voilà aller tous deux de compagnie. Ss 
arrivèrent à un bois. Qjiand ils furent dedans, ils 
étsdent lassés et ils s'assirent sous un sapin pour 
se reposer^ Mais tout à coup une troupe de gens 
arrivent. Le bonhonune et la bonne femme 
eurent peur; ils grimpèrent dans le sapin, empor- 
tant toujours le volet de la porte, et ils atten- 
dirent. 

Les gens qui arrivaient étaient des voleurs. Sur 
leur route ils avaient rencontré la vache que la 
bonne femme avait tuée, et ils cherchaient un 

(i) S'en aller au débaoud, c'est partir en désespéré, aban- 
donner tout ce qu'on peut avoir sans savoir où l'on ira. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 163 

endroit pour la rôtir. Ils s'installèrent justement 
sous le sapin; ils coupèrent la vache par mor- 
ceaux, ils se firent un trépied avec des pierres, 
allumèrent un feu de bûchettes ; ils avaient un 
hètier (i), ils mirent dessus des tranches de la 
vache. 

L'homme et la femme voyaient tout ça du haut 
de l'arbre ; mais la femme était bien embarrassée, 
elle avait grande hâte à pisser. Elle le déclara à 
son homme. 

— Retiens-toi tant que tu pourras, lui dit-il, 
ils finiront par s'en aller. 

Elle se retint donc, mais les hommes ne s'en 
allaient pas. Au bout d'un moment elle dit à son 
homme qu'elle n'en pouvait plus et qu'il lui était 
impossible de se retenir. 

— Eh bien 1 lâche tout I lui dit son homme. 
Elle ne se le fît pas redire, elle lâcha tout; cela 

cdula de branche en branche jusque sur le hêtier. 
Les voleurs levèrent la tête, maàs le feuillage 
était si épais qu'ils ne virent rien. 

— Va toujours, dit le chefà celui qui cuisinait; 
c'est le bon Dieu qui nous envoie la sauce. 

(i) Poêle à frire en fonte, tont à fidt pUte et asseï large. 



s 



164 IITTÉRATURE ORALE 

Une minute après, la femme dit à son homme 
qu'elle avait mal au ventre. 

— Retiens-toi, retiens-toi, lui dit son homme. 

— Elle se retint tant qu'elle put, mais elle finit 
par dire à son homme qu'elle n'y pouvait plus 
tenir. 

— Eh bien l tant pis, lâche tout ! lui dit son 
homme. 

Elle lâcha tout, et après avoir dégringolé de 
branche en branche, cela finit par tomber sur le 
hètier. 

— Va toujours, dit le chef, c'est le bon Dieu 
qui nous envoie de la moutarde. 

La bonne femme tenait toujours le volet, mais 
la force lui manquait pour le retenir. 

— Mon honune, dit-elle, mon homme, je n'ai 
plus de force, je vais laisser tout échapper. 

— Eh bien ! lâche tout 1 dit le bonhomme, et 
que le bon Dieu nous aidel 

La bonne femme laissa tomber le volet, qui 
descendit de branche en branche avec grand 
firacas. 

Les voleurs crurent que c'était le tonnerre; ils 
se sauvèrent en abandoimant la vache rôtie et 
leur argent. 






DE LA BASSE-NORliANDIE 165 

Q.uand|ils les voient partis, le bonhomme et la 
bonne femme descendent et se mettent à manger 
la vache. Mais pendant qu'ils mangent, les voleurs 
reviennent sur leurs pas. Les voilà pris. La bonne 
femme ne perd pas la tête. 

— Donne-moi ton couteau, dit-elle à son 
homme, et tire la langue. 

Il donna son couteau, qui était tout rouillé, et 
tira la langue. La femme se mit à la lui gratter. 

— Qji'est-ce que vous faites donc là, brave 
femme? demanda le chef des voleurs. 

— Vous voyez, je gratte la langue de mon 
homme. 

— Pourquoi faire? 

— Pour Tempêcher de mourir. Qiiand on a 
été bien gratté comme ça, la mort ne vous peut 
plus rien. 

— Est-ce que vous ne pouvez pas me gratter 
aussi? 

— Je veux bien. Donnez-moi votre langue. 

Il la lui donne. La bonne femme la coupe. Il 
s'enfuit en hurlant vers ses compagnons. 

— Qji'est-ce que tu as? 

n veut parler et il ne peut. 

— Qji'est-ce que tu as, enfin? 



l66 LITTÉRATURE ORALE 



— Le, le, le, le, le... 

Les voleurs s'imaginent que le diable est dans 
le bois, et ils se sauvent au plus vite sans rien 
ramasser. 

Le bonhomme et la bonne femme ramassent 
tout; la somme était assez considérable. Ils s*en 
servent pour £aire réparer leur maison, achètent 
une nouvelle vache, et, plus tard, quand la bonne 
femme voulut faire des rôties au desçu de son 
mari, elle eut grand soin de fermer le haut de sa 
porte. 

(Conté à Grèville par Juks FatânUf agi de onie ans, 
qui tenait ce conte de sa mire.) 



Un conte lorrain, recueilli par M. GMquin, et inséré dans la 
Ronumia^ t. VI, p. 548, offire plnsieors traits de ressemblance avec 
celoi-d. Nous renvoyons au savant travail de M. 0>squin ponr 
les références. 



y 




DE LA BASSE-NORMANDIE 167 




n 



JACaUES LE VOLEUR 

NE femme avait un fils qu'elle avait fort 
mal élevé. C'était un fainéant et qui ne 
voulait rien Êdre. 
Qjiand il fut en âge de choisir un état, sa mère 
lui demanda ce qu'il voulait être. 

— Je veux être voleur. 

— Bon Dieul bonne Vierge I mais ce n'est pas 
là une profession ! Je ne te permettrai jamais d'être 
un voleur. 

— Eh bien! allez consulter la bonne Vierge. 
Si elle dit conune moi, il Êiudra bien que vous 
consentiez. 

— Soit, j'irai, dit-elle, et pas plus tard que 
tout de suite. 

En la voyant se rendre à l'église, Jacques prend 
les devants par un chemin de traverse et va se 
cacher derrière l'autel. 

•La bonne fenmie arrive à l'église au moment où 
il y était déjà, et, après avoir fait ses prières 
devant l'autel de la Vierge : 



l68 'LITTÉRATURE ORALE 

— Bonne Vierge, dit-elle, bonne Mère, indi- 
quez-moi, je vous prie, ce que mon Jacques doit 
être. 

— Voleur, répondit une voix qui venait de 
Tautd. 

— Voleur 1 dit la brave femme étonnée. Mais 
• vous n'y pensez pas, bonne Vierge, c'est un péché 

de voler I Dites-moi là, franchement et sans vou- 
loir tromper une pauvre femme comme moi, ce 
que mon Jacques doit devenir. 

— Voleur, répéta le garçon, toujours caché. 
La pauvre femme se retira consternée. Aussitôt 

qu'elle fut ^rtie de l'église, Jacques sortit aussi 
de sa cachette, il prit à travers champs, et sa 
mère, en arrivant, le trouva à la maison. 

— Eh bienl moumëre (i), qu'est-ce que la 
bonne Vierge vous a dit? 

— Que tu dois être un fripon. 

— Vous voyez donc bien qu'il faut que je sois 
un fripon, puisque la bonne Vierge vous l'a dit; 
je pars demain. 

Au bout de huit jours, il revient avec un sac« 
qu'il avait bien de la peine à porter. 

(t) Ma mère. 



DE LA BASSB-NORMANDIE 169 

— du'est-ce que c'est que ce sac? 

— C'est une charge d'or que j'apporte. 

— Comment t'es-tu procuré cet or? 

— Vous saurez ça plus tard, moumëre; comme 
il n'y a pas chez nous de mesure pour le mesurer, 
il Êiut aller en emprunter une aux voisins. 

La mère y va. Jacques mesure son trésor, tout 
seul, sans laisser approcher sa mère. D a soin de 
mettre de la glu au fond de la mesure, et quand 
on la leur rend après l'avoir secouée, les voisins 
trouvent au fond une pièce d'or oubliée. 
' Les voisins ne peuvent revenir de leur étonne- 
ment de voir que Jacques s'est enrichi assez vite 
pour mesurer ainsi l'or et faire ô d'une pièce d'or 
au point de l'oviblier au fond de la mesure. Le 
rédt de cette habileté se répand rapidement. Le 
seigneur du village, qui en a entendu parler, Êdt 
venir Jacques. 

— Tu as la réputation d'être un habile voleur? 
lui dit-il. 

— Dame! je commence. Ça ira mieux plus 
tard. 

— Eh bien \ je veux te mettre à l'épreuve. On 
conduira demain une de mes vaches à la foire 
pour la vendre. J'avertirai ceux qui la mèneront. 



lyO LITTÉRATURE ORALE 

Si malgré cela tu réussis à la voler, je te la 
donne. 

— Merci, monseigneur, la vache est à moi, je 
vous en réponds. i 

On confie la vache à deux conducteurs, après 
les avoir avertis qu'on tâchera de les voler. 

— Un bon averti en vaut deux, dit le proverbe, 
répondit un des conducteurs; nous serons sur nos 
gardes. 

L'un attache une corde aux cornes de la vache 
et se met devant, l'autre prend en main la queue 
de la béte et se met derrière. Il étdt difficile 
même d'approcher de l'animal. 

Jacques ne s'en approcha pas. Les conducteurs 
avaient à traverser un bois. Jacques alla se pendre 
à l'un des arbres. Les conducteurs le regardèrent 
et ne le dépendirent pas. Ce fut lui qui se dépendit 
quand ils furent passés; puis il courut bien vite à 
travers le bois, gagna le chemin par où devaient 
passer les conducteurs de la vache et, un peu plus 
loin, ils trouvèrent un autre pendu. C'était encore 
Jacques. 

^— C'est donc la cache es pendus (le sentier aux 
pendus) par id? Qu'est-ce que cela veut dire? dit 
un des paysans. 



DE LA BASSE-NORMANDIE I7I 

— Ce qu'il y a de plus curieux, dit l'autre, 
c'est que le second est tout à fait semblable au 
premier : même taille, mêmes vêtements. Est<e 
que nous aurions marché sur maie herbe et serions 
revenus au même endrcût sans nous en apercevoir? 

— Ça ne se peut pas; l'autre pendu était là- 
bas derrière nous. 

— C'est drôle tout de même. Allons donc voir 
si l'autre est toujours à sa place. 

Us attachent soigneusement la vache à un 
arbre et s'en vont tout doucement voir, sans 
pourtant la perdre de vue. Plus de pendu! Pen- 
dant qu'ils cherchent à reconndtre l'endroit, 
Jacques, qui les observe, se dépend rapidement, 
coupe la corde qui attache la vache et se sauve avec. 

Qjiand les conducteurs revinrent, après s'être 
assurés que le premier pendu n'était plus à sa 
fdace, ils s'aperçurent que le second avait disparu 
également. Mais la vache avait aussi disparu. 

Le lendemain, Jacques va trouver le seigneur. 

— La vache est à moi? lui demande-t-il. 

-r- Sans doute, puisque tu as ^té assez subtil 
pour me la voler. Mais je gage que tu ne me 
voleras pas ma jument. Je t'avertis qu'elle sora 
bien gardée. 



172 UTTÉRATURE ORALE 

— Vous me la donnerez si je vous la vole? 

— Certainement. Mais je .suis sûr que tu ne 
me la voleras pas. 

— Nous verrons. 

La jument est remise à la garde de trois 
hommes. Le premier monte dessus, le second 
tient la crinière, le troisième tient la queue. Celui 
qui est en selle est armé d'un fusil chargé. 

Un individu, habillé en mendiant. Pair souffire- 
teux, s'approche du trio. 

— Qu'est-ce que vous faites-là, braves gens? 

— Nous gardons cette jument depuis ce matin. 
Il paraît qu'on doit venir nous la voler, mais 
nous n'avons encore vu venir personne. 

-— n doit vous ennuyer là? 

— Damel ce n'est guère amusant. Si encore 
nous avions à boire 1 

— J'irai bien vous chercher du ddre au cabaret, 
leur dit le curieux, si vous voulez me donner de 
l'argent. 

— Ce n'est pas de refus, brave homme. 

On lui donne de l'argent et, quelque temps 
après, il revient du cabaret avec une provision de 
cidre. Il y avait mêlé des drogues assoupissantes, 
mais dans un des pots seulement. Ss lui ofirirent 



DE LA BASSE-NORICANDIE I73 

de trinquer avec eux. Il accepta en se versant du 
cidre qui n'était pas drogué, puis il fit semblant 
de s'éloigner. Les gardiens achevèrent de vider 
les deux pots et ne tardèrent pas à s'endormir 
profondément. 

Jacques revient alors. La terre était moUe. Il 
enfonce des piquets en terre en s'arrangeant de 
manière à leur faire soulever et soutenir la selle 
avec le cavalier; il coupe alors la bride du cheval, 
dégage la queue et fait filer la bète, qu'il met en 
sûreté. 

Qjiand les gardiens se réveillèrent, ils furent 
bien étonnés, l'un de tenir la bride sans cheval, 
l'autre une poignée de crins, le troisième de se 
sentir perché en l'air sur la selle, tandis que la 
jument était partie. 

Le lendemain, Jacques alla trouver le seigneur» 

— pai la jument, lui dit-il. 

— Le tour est bien joué; mais tu me piques 
au jeu. On cuit du pain demain; je parie que tu 
ne le voleras pas dans le four. 

— J'essaierai. 

Le pain est enfourné, six hommes le gardent : 
deux à la porte de la boulangerie, deux à la gueule 



174 LITTÉRATURE ORALB 

du four et deux plus loin pour empêcher toute 
surprise. 

L'heure venue de retirer le pain, on détoupe le 
four; tout est intaa, personne n'a quitté son 
poste, et pourtant le four est vide. 

Jacques était parvenu à faire un trou au fond 
du four, et il en avait retiré par là tous les pains 
Tun après l'autre. 

Le seigneur fut oUigé de le complimenter, 
mais il ne renonça pas à la lutte. 

— Voilà trois fois que tu m'affînes, lui dit-il, 
mais tu ne m'affineras pas une quatrième. Je te 
défie de prendre les draps du lit où je serai couché 
avec ma femme. 

— pessûerai, dit Jacques. 

La nuit suivante, le seigneur se couche dans 
son lit, sa femme avec lui, et tous deux se croient 
bien sûrs qu'on ne parviendra pas à les dépouiller 
des draps dans lesquels ils sont enveloppés. 

Dans le gros de la nuit, ils sont éveillés par un 
bruit à leur fenêtre. Ils se dressent sur leur lit et 
aperçoivent un homme en casquette qui a l'air de 
faire des eflforts pour entrer. 

— C'est notre homme, se dit le seigneur. Il 



DE LA BASSE-NORMANDIE I75 

s'arme d'un bâton, ouvre la fenêtre et frappe à 
tour de bras sur l'individu en casquette. Celui-ci 
tombe sans pousser un cri et, une fois à terre, 
reste complètement immobile. 

La nuit n'était pas tout à £dt sombre; il faisait 
dair d'étoiles et l'on voyait su£Bsamment pour 
distinguer les choses. 

Le seigneur s'efifraie. 

— L'aurais-je tué? pense-t-il. Cela me ferait 
une mauvaise afi^e. Je n'aurais pas dû frapper si 
fort. 

Il descend pour voir ce qui en est. Un moment 
après il remonte. L'individu était bien mort; il 
l'a jeté au hasard, dans un creux de fossé; il a 
mis des branches par dessus. Demain on achèvera 
de le faire disparaître. Seulement, tout ce travail 
lui a donné terriblenxent soif. 

Sa femme, qui était restée au lit à l'attendre, 
lui dit qu'il y a du vin et des confitures à un 
endroit qu'elle lui indique. Le seigneur cherche à 
l'endroit indiqué et ne trouve rien. Sa femme, 
impatientée, se lève pour lui donner ce dont il a 
besoin. 

Qjiand ils revinrent tous deux à leur lit, les 
draps avaient disparu. 



\ 



176 LITTÉRATURE ORALE 

Le prétendu voleur qui s'était présenté à la 
fenêtre était un bonhomme fabriqué par Jacques 
et tenu au bout d'un bâton. Pendant que le sei- 
gneur courait après, Jacques montait tout douce- 
ment jusqu'à la chambre à coucher. Comme on 
n'avait pas allumé de chandelle, il lui était facile 
de se dissimuler, et, dès que la dame eut quitté le 
lit, il sauta sur les draps et disparut en les 
emportant. 

— C'est supérieurement joué, lui dit le sei- 
gneur le lendemain; mais je finirai par mettre tes 
subtilités à bout. Voyons, j'ai demain du monde 
à dîner, une société de chasseurs ; je te défie d'en- 
lever tout ce qui sera sur la table, pain, viande, 
vin et tout. 

— J'essaierai, dit Jacques. 

Le lendemain, la table est servie, les convives 
sont rangés alentour. Jacques ne s'est pas encore 
montré. Tout à coup on entend un grand bruit 
dans le parc. Les chiens aboient, les domestiques 
crient. C'est toute une compagnie de lièvres qui 
détale. Personne n'y tient plus, tout le monde 
veut voir. Jacques, qui a lâché les lièvres et les 
chiens, est aux aguets à l'entrée de la salle. Pen- 
dant que tout le monde se presse aux fenêtres, il 



DE LA BASSE-NORMANDIE I77 

prend subitement la nappe par les quatre coins et 
s'enfuit avec tout ce qu'il trouve dedans. Quand 
les convives veulent se remettre à table, plus de 
dîner. 

— Eh bien I demanda Jacques, le lendemain, 
au seigneur, ai-je gagné, oui ou non? 

— Tu es un habile fripon, certainement; j'ai à 
te proposer encore un tour, plus difficile que tous 
les autres, et, cette fois, tu en seras pour tes 
frais. 

— Dites toujours, monseigneur. 

— Je te défie de voler tout l'argent de mon 
frère, le curé. Il tient singulièrement à son 
argent, mon frère, je t'en avertis. La tâche sera 
rude. 

— J'aurai plus de mérite si je réussis. 
Jacques se revêt secrètement d'un costume 

d'ange, puis il se glisse dans l'église à un moment 
où il n'y a encore personne et^se cache derrière 
l'autel. Le curé arrive. Le custos aussi. On allume 
les cierges; le curé est en habits sacerdotaux. 
Jacques profite d'un moment où l'église est 
encore vide pour s'avancer vers le curé. 

— Monsieur le curé, lui dit-il. Dieu vous 
appelle à lui et il m'envoie vous chercher. Mais 

12 



178 LITTÉRATURE ORALE 

il veut que vous emportiez ce que vous avez de 
plus cher au monde, votre argent. 

Le curé avait caché son argent dans Féglise 
même, dans une cachette qu'il était seul à con- 
naître. Il va le chercher et le remet entre les 
mains de Jacques, transformé en ange. 

— Ce n*est pas tout, lui dit Tange. Il y a 
encore un sac que vous avez confié à votre 
custos, prenez-le aussi. 

Le curé se fait apporter le sac. 
^ — Maintenant, suivez-moi, reprit l'ange. 

H le fait monter dans le clocher. En bas, l'esca- 
lier est assez commode, mais à mesure que l'on 
monte il devient plus étroit et même dangereux. 
Le prêtre hésite. 

— Il faut bien souf&ir pour aller en paradis, 
lui disait l'ange. On arrive à un oidroit où 
nichaient des pigeons appartenant au curé. La 
servante était venue y ranger quelque chose. 

— Tiens ! te voilà. Marotte ! lui dit le prêtre. 
Où penses-tu être maintenant? 

— Dans le colombier. 

— Tu te trompes, Marotte; nous sommes en 
paradis. 

Marotte n'en veut rien croire. Le curé essaie 



DE LA BASSE-NORMANDIE I79 

de lui prouver qu'elle se trompe. Pendant qu'ils 
se disputent, l'ange s'esquive et l'argent s'esquive 
avec lui. 

Jacques se dépouille de ses ailes, court chez le 
seigneur et lui montre les sacs. 

— Conviendrez-vous, cette fois, que je suis un 
habile voleur? lui demande-t-il. 

— Si habile, lui dit le seigneur, que je t'engage 
à quitter le pays; sans cela, je serais obligé de te 
faire pendre, et j'en aurais regret. 

Jacques ne se le fit pas dire deux fois; il quitta 
le pays et, depuis lors, il circule par le monde. 

(Conté par la min Georgu.J 



C« conte £gare âuxa tontes les titténitiires populaires. G>m- 
parez Sèbillot : Le fin larron, dans ses QmUs popukùra ; Le 
fin voUur, dans LsiUraiurê orale ; Cosqnin ^Lefim voleur, dans 
Romania, t. X; les frères Grimm, conte 192. La plupart des 
circonstances de notre conte haguais figurent dans six récits 
russes : trois recueillis par Afuiasnev et trois recueillis par 
Dabi (dans Narodnya Ska^H, V« et VI« livraisons). 



JSSa 



l8o LITTÉRATURE ORALE 



m 



LE PAUVRE ET LE RICHE 




|L y avait une fois un riche qui donnait 
depuis longtemps du travail à un pauvre. 
— Il faut que je te récompense de 
quelque chose, dit un jour le riche; dis-moi ce 
que tu voudrais avoir. 

— Eh bien 1 mon bon monsieur, si vous vouUez 
m*acheter une vaquette (une petite vache), cela 
m'arrangerait très bien. 

La vache fut achetée et donnée au pauvre. 
Trois jours après le riche va visiter ses clos. Il 
trouve le garçon du pauvre qui y faisait paître sa 
vache. Ne le voilà pas content. 

— Si j*ai donné une vache à ton père, lui 
dit-il, ce n'est pas pour que tu la fasses paître dans 
mes clos. Retire-toi et n'y reviens plus. 

Huit jours après, le riche retrouve encore la 
vache dans son dos, toujours gardée par le même 
petit garçon. 

— Cette fois, lui dit-il, je ne te ferai point de 



DE LA BASSE-NORMANDIE l8t 

grâce. J'irai demain tuer ton père pour le punir de 
cette insolence. 

Le lendemain il alla, en effet, chez le pauvre, 
décidé à le tuer. Mais le pauvre était rusé ; il avait 
tué son cochon, puis il avait barbouillé sa femme 
de sang et l'avait &it coucher dans son lit. 

Le riche, en entrant chez le pauvre, voit lé 
sang répandu, le lit souillé de sang et la femme 
couchée dedans et immobile. 

— Tiens I lui dit-il, tu as tué ta femme? 

— Oui ; elle était si méchante que j'ai voulu la 
punir. Je Tai tuée pour trois jours; elle ressusci- 
tera le quatrième. 

— Elle ressuscitera? Ah bien! je vais tuer la 
mienne pour trois jours aussi ; ça lui apprendra à 
me &ire enrager. 

n n'en fait ni une ni deux, il rentre chez lui et 
tue sa femme. 
Trois jours après, il revient chez le pauvre. 

— Tu m'as dit que tu avais tué ta femme pour 
trois jours, et je vois qu'en effet elle est ressusdtée. 
J'ai tué la mienne pour trois jours aussi et elle ne 
ressuscite pas. 

— C'est que vous ne vous y êtes pas bien pris. 
Q}i'avez-vous £dt pour la ressusciter? 



l82 LITTÉRATURE ORALE 



«-- Rien. J'ai tâché de la réveiller, et elle ne 
bouge pas. 

— Ce n'est pas comme cela qu'il fallait faire. 
Pour moi, j'ai une corne tout exprès pour ça. 
J'ai soufflé avec au cul de ma femme. Elle se porte 
à merveille, comme vous voyez, et efie est cor- 
rigée. 

— Combien veux-tu me vendre ta corne ? 

— Cent écus. 

— Les voici; donnera moi. 

Le pauvre donne la corne. Le richard retourne 
chez lui et fait l'opération indiquée. La bonne 
femme contii^ue à ne pas bouger. 

Désappointé, il retourne chez le pauvre et le 
trouve frappant à coups de fouet sur une marmite, 
qui bout à gros bouillons. 

— Qji'est-ce que tu fais là? 

— Vous voyez, je fais bouillir ma marmite. 

— A coups de fouet? 

— Oui. Quand on est pauvre, on économise 
autant qu'on peut. 

^ Et ta marmite bout comme ça sans feu, 
sans bois? 
-— Vous voyez. 

— Et tu prends pour cela le premier fouet venu ? 



DE LA BASSE-NORMANDIE 183 

— Ahl mais non. Il n'y a que le fouet que 
vous voyez qui ait cette vertu. 

— Combien veux-tu me le vendre, ton fouet? 

— Il n'est pas à vendre. Cependant, si vous y 
tenez, je veux bien m'en défaire pour vous. Don- 
nez-moi cent écus et je vous le cède, 

— Les voilà. Donne-moi ton fouet. 

Le riche s'applaudissait de son marché, qui 
allait lui permettre de £ajiQ de notables économies. 
Arrivé chez lui, il appelle ses domestiques et leur 
remet le fouet en guise de bois pour faire bouillir 
la marmite. 

Les domestiques fouettent, fouettent, la mar- 
mite ne bout pas. 

Le riche retourne chez le pauvre. 

"^ Ton fouet n'est bon à rien, lui dit-il. On a 
beau fouetter, fouetter la marmite, elle ne veut 
pas bouillir. 

— De quelle main a-t-on frappé? demande le 
pauvre. 

— On a frappé de la main gauche. 

— Cela ne m'étonne pas que vous n'ayez pas 
réussi. Il fallait frapper de la main droite, sans 
quoi le fouet n'opère pas. 

Le riche retourne chez lui, appelle de nouveau 



l84 LITTÉRATURE ORALE 

ses domestiques et leur donne ses instructions. Ils 
frappent de la main droite à tour de bras. La 
marmite ne bout pas davantage. 

Le riche est furieux contre le pauvre, qui s'est 
moqué de lui et lui a extorqué son argent; il 
veut le tuer. Il ordonne à ses domestiques d'aller 
le chercher et de l'enfermer dans la bergerie pour 
le noyer le lendemain. 

Les domestiques obéissent, et quand le berger 
revient le soir, il trouve le pauvre homme 
enfermé dans la bergerie. 

— Tiens! qu'est-ce que tu fais là? lui dit le 
berger. 

— Le riche m'a feit mettre ici. Il prétend que 
je dois être enfermé avec les moutons, parce que 
je ne sais pas mieux prier le bon Dieu que ces 
bêtes-là. 

— Moi, je sais très bien prier; je prierai pour 
tous, pour mes bêtes et pour toi; va-t'en. 

Le pauvre s'en alla, mais pas tout seul. Pen- 
dant que le berger priait, il détourna tous les 
moutons. Il y avait une foire le lendemain, il 
alla les vendre et les vendit fort cher : trois francs 
le poil 1 Avec l'argent qu'il en retira, il fit bâtir 
un beau château. Un jour que le riche était allé 



■■IVSHIHVI 



DE LA BASSE-NORIfilNDIE 185 

se promener de ce côté, il demanda pour qui on 
élevait ce beau château, à qui appartenait cette 
belle propriété. 

— A moi, monseigneur, dit le pauvre. 

— Qpi aurait jamais cru que tu deviendrais si 
riche? 

— Rappelez-vous ce que vous avez ordonné à 
vos domestiques de me £dre. 

— J'avais ordonné de te jeter à l'eau. 

— Je suis allé où vous aviez ordonné de m'en- 
vqyer, et je suis devenu riche. 

— Vraiment? Je voudrais bien aller au même 
endroit. 

— n ne tient qu'à vous, monseigneur; mettez- 
vous dans ce sac. 

Le riche se mit dans le sac, on jeta le sac à 
l'eau et, depuis lors, on n'a jamais revu le riche. 

Là-dessus, je bus une croûte, je mangeai une 
chopine et je m'en revins. 

(Conté d Grh/ilU par Jean Lmù Duval.) 



On trouve dans les GmUs lorrains, recueillis par M. Cosquin, 
trois rèdts qni se rapprodient de celni-d : René et son Seigneor 
{Rommna, t. V, p. 357), Ricfaedean (JSommm, t. VI, p. $33), 



l86 UlTÉRATURE ORALE 



Blancpied (RomatiM, t. VIII, p. S7o). Voir aussi le Roi et ses 
Fils (Itomania, t. X, p. 170). Nous renvoyons au commentaire 
que M. Cosquin £tdt de ces contes, dont il a trouvé des analogues 
en divers pays de l'Europe et de l'Asie. 



IV 



HERLICOaUET 




;ERLicoauET est allé glaner. Il a ramassé 
trois épis ; puis il s'en va frapper à une 
porte. 

— Qjiii est-ce qui est là? 

— Le bonhomme Merlicoquet. 

— Entrez. Qji'est-ce que vous voulez, Tami? 

— Mettez-moi ces trois épis sur Tais (i), je 
vous en prie. Je viendrai vous les redemander. 

On prend les épis. Quelque temps après, Merli- 
coquet revient. 

— Mes épis, s'il vous plaît. 

— Vos épis? la poule les a mangés. 

— Rendez-moi mes épis ou donnez-moi la 
poule. 

(i) Planche sur laquelle on pose la provision de pain. 



DE LA BilSSB-NORMANDIE 187 

— n n'y. a plus d'épis; prenez la poule. 
Merlicoquet prend la poule et s'en va frapper à 

une autre maison. 

— Qjii est-ce qui est là? 

— Le bonhomme Merlicoquet. 

— Entrez. Q}i'est-ce qu'il vous faut? 

— Voilà une poule qui me gêne, ne pourriez- 
vous pas me la garder? Je reviendrai la prendre. 

— Mettez-la dans la cour avec les autres. 

n la laisse et s'en va. Qiielques jours après il 
revient. 

— Ma poule, s'il vous plaît. 

— Votre poule? la jument a marché dessus.*^ 

— Je vous ai confié ma poule, vous devez me 
la rendre. Donnez-moi ma poule... ou la jument. 

— On ne peut pas vous fournir votre poule, 
prenez la jument. 

— n emmène la jument et s'en va firapper à 
une autre porte. 

«— Qiii est-ce qui est là? 

— Le bonhomme Merlicoquet. 

— Entrez. Qji'est-ce qu'il y a pour votre ser- 
vice? 

— Ne pourriez-vous pas me garder ma jument 
pour deux jours? 



l88 UTTéRATURE ORALE 

^^ Si ça vous £dt plaisir. Mettez-la avec les 
autres. 

Merlicoquet la laisse et revient au bout de 
quelques jours. 

— Ma jument, s'il vous plaît. 

— Votre jument? La petite Ta noyée en la 
menant à l'abreuvoir. 

— Ça ne fait pas mon compte, ça. Rendez-moi 
ma jument ou donnez-moi la petite. 

— On ne peut pas vous fournir votre jument, 
prenez la petite. 

Merlicoquet met la petite dans son bissac. H la 
charge sur ^on dos et arrive chez la marraine de 
la petite fille. 

— Voudriez-vous me garder mon bissac pour 
un petit moment? 

— Volontiers. Mettez-le là. 

Merlicoquet dépose son bissac et sort. La mar- 
raine faisait en ce moment de la bouillie pour son 
petit enfant. La bouillie faite, elle dit, conmie 
c'est l'habitude : 

— Qjii veut lécher la palette? 

-— Moi, ma marraine, dit une petite voix. 

— Toi, ma fillette? Où que tu es? 

— Dans le bissac à Merlicoquet. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 



La marraine retire bien vite la- petite fille du 
bissac et, pour que Merlicoquet ne s'aperçoive pas 
de la disparition, elle met à sa place un chat, un 
chien et une tasse de lait. 

Merlicoquet revient et recharge son bissac. 
Comme le poids est à peu près le même, il ne 
s'aperçoit de rien. Mais quand le bissac est sur 
son dos, il lui semble qu'on s'agite et qu'on se 
bat à Tintérieur. En effet, le chat voulait boire le 
lait, le chien mordait le chat et le lait coulait dans 
le dos de Merlicoquet. 

— Marotte, vous pissez : s'écrie Merlicoquet. 
Je vais vous fouetter. 

Et il déposa son bissac pour couper une petite 
branche dans la haie afin de fouetter la petite fille, 
qu'il croit toujours dans son bissac. Le bissac 
s'ouvre, le chat fait un bond, le chien court après 
et Merlicoquet ouvre de grands yeux pour tâcher 
de deviner comment ce prodige a pu s'opérer. 

(Conté d Grévilk par Marie Duval, servante 
au hameau FUury.) 

Un des contes russes du recueil de Dahl est fondé sur la même 
idie que celui-ci. Le hiros est un renard. U a trouvé une paire d« 
«es It^t chaussures de tiUe dont se servent les paysans. Il 



190 UTTÉRATURB ORALE 



demande à un paysan l'hospitalité pour la nuit. Il tiendra pea de 
place ; il se coachera sur nn banc et mettra sa queue dessous. 
Qjiant à ses lapty^ il les déposera dans le poulailler. On le laisse 
entrer. Pendant la nuit, il va prendre les 2a^, puis , le nutin 
venu, il les réclame. On ne les trouve pas. •— Alors, donne»-moi 
une poule. On la lui donne. U va demander l'hospitalité dans 
une autre maison et met sa poule avec les oies. La poule dispandt. 
Il se fidt donner une oie à la place. Dans une troisième maison, 
il met l*oie avec les brebis et obtient une brebis le lendemain, 
puis nn veau dans une quatrième, etc. Le conte finit par un tdur 
que le renard joue à ses deux bons amis Tours et le loup. — 
Dans les Omlts di la HauU'Bretagm (Sébillot), le point de départ 
est un grain de blé que Vaudoyer donne à garder. Dans les Omtt» 
lorrains (G>squin), c'est un pois (Romania^ t. IX, p. 406). Dans 
un conte de la Lozère, c'est un pou ; dans nn conte allemand, un 
sac de pois, etc. Voir encore, pour d'autres rapprochements, la 
note sur l'Homme au pois, dans Bomania^ t. DC. 



RINDOK 

L y avait une fois une bonne femme qui 
avait filé un gros paquet de fil. Elle avait 
bien envie d'en faire de la toile, mais les 
tuiliers ne travaillent pas pour rien. Tandis qu'elle 
y rêvait un homme entre. — Je te tisserai ta toile 




DB LA BASSE-NORHANDIE I9X 

pour rien, lui dit-il, si tu peux me dire mon nom 
en trois fois. Sinon, la toile sera pour moi. Veux- 
tu ? 

La bonne femme lui donna son fil, mais quand 
il fut parti, elle eut peur. — Si c'était le Petit 
Gipet (le diable) I pensa-t-elle. Bon Dieu, bonne 
Vierge, aidez-moi à deviner son nom I 

n faisait un gros vent, qui gaulait les branches 
sèches dans les arbres. Elle s'en alla chercher des 
bûchettes dans le bois. Tout en ramassant les 
petites branches que le vent faisait tomber, elle 
écoutait, et il lui semblait que des voix parlaient 
dans le vent. On entendait comme un toilier qui 
£sdsait taquer son métier et chantait en riant : 

Cllin, dks, dlm, dlas ! 
La bonne ièmme qui est là bas. 
Si o savait que j*eusse nom Rindoo, 
O n'serait pas si gènàee. 

La bonne femme se douta bien que c'était 
son tisserand , elle retourna chez elle avec son faix 
de bûchettes et attendit sans trop d'inquiétude. 

Vers le soir notre homme arrive. 

— La toile est prête, mon nom maintenant? 

— N'est-ce pas Guillaume? 



192 LITTÉRATURE ORALE 

— Vraiment nennin.- 

— N'est-ce pas Robert? 

— Vraiment nennin. 

— C'est donc Rindon, 

— Tiens, gueuse, v'ià ta tcnle, dit le petit 
homme furieux en jetant la toile dans l'aire. De- 
puis on ne le revit plus. 

Ce coatc, qui m*A été souvent répété dans mon enfimce, est 
«me version abrégée de RumpksHlzpbm des frères Grimm. Dans 
le conte allemand, Tarrivée du visiteur est plus motivée et le 
nom plus difficile à deviner. Rouumia a publié une version pi- 
carde de ce conte recueillie par M. Camoy ( t. VIII, p. 222) et 
une version lorraine recueillie par M. dsquin (n» xxvn). Cest 
le fond du conte de JRîcim RUdon, qui figure dans la Tour 
iMhreuse de M^^* Lhëritier (Cabinet dés fies, t. XII), mais entouré 
de très longs développements, et de Kinkach Martinkoy récit 
Slovène, qui figure dans les Contes slaves traduits par M. Chodzko. 
Ici, il s'agit de filer des fils d*or avec du chanvre ; le petit 
homme porte une casquette rouge comme le Petit Gipet baguais. 




DE LA BASSE-NORMANDIE 193 




VI 



LE REMOULEUR ET LES BÊTES 

N soir un remouleur demande à loger 
dans une maison pour la nuit. Il avait 
assez mauvaise toiimure et Ton ne se 
souciait pas de le recevoir. On lui dit que la maison 
n'était pas bien sûre et que les bêtes pourraient 
bien venir le manger. 

— Ce n'est pas gênant, dit-il, et il va se coucher 
dans le pressoir. 

A la première lueur du jour, voilà qu'un loup 
arrive. 

— Tu veux me manger, lui dit-il, je ne peux 
pas t'échapper. Mais permets-moi de m'amuser 
encore un peu avant d'être mangé. 

Le loup y consent. Le remouleur se met à jouer 
de l'émoulette. Le loup trouve cela très joli. 

— n n'est pas juste que tu aies tout le plaisir 
et moi rien, dit-il au rémouleur. Laisse-moi jouer 
un peu à mon tour. 

Le remouleur y consent. Le loup fait tourner 
l'émoulette et s'amuse beaucoup. Le rémouleur 

13 



194 LITTÉRATURE ORALE 

s'arrange de manière à ce que le loup ait la patte 
prise dedans, et tourne bien vite, bien vite. Le 
loup crie, mais ne peut se dégager , et le remou- 
leur se sauve. 

Un autre loup qui entre à son tour dans le 
pressoir trouve son camarade encore pincé. 

— Q.ui est-ce qui t'a pris comme ça ? 

— C'est le rémouleur. Il tournait sa machine ; 
ça m'amusait. Je lui ai dit : Il ne faut pas que tu 
aies tout le plaisir et moi rien. Il m'a doimé l'é- 
moulette, mais en la faisant tourner, je me suis 
pris la patte dedans et il s'est sauvé. Si vous 
pouvez me défaire (i), et si nous pouvons le re- 
trouver, bien sûr nous le mangerons. 

Son camarade le dégage et les voilà tous deux 
courant après le rémouleur. 

Tout en courant ils rencontrent un lièvre, qui 
avait de petits boulets aux oreilles. 

— Mon pauvre petit lièvre, qui est-ce qui t'a 
mis comme ça? 

— Un rémouleur qui passait par id. tJn chien 
courait après moi. Il m'a dit que si j'avais de petits 
boulets aux oreilles, je courrais bien mieux, et il 

(i) Me dégager. 



DE LA BASSE-NORMANDIE I95 



m'a offert de m'en mettre. Je l'ai laissé faire et de- 
puis je ne sais plus courir du tout. Si vous voulez 
me défaire, nous courrons ensemble après lui et 
nous le mangerons. 

On lui ôte ses boulets et Ton se remet à courir. 
On rencontre un renard qui avait un ragot dans 
le derrière. 

— Q.ui est-ce qui t'a arrangé comme ça, mon 
pauvre renard ? 

— C'est le rémouleur. J'étais en train d'attraper 
des mûres de ronce quand il est venu. Il a pré- 
tendu qu'il avait un secret pour me faire courir 
bien vite, et il m'a offert de me l'enseigner, 
c'était de me mettre un ragot dans le derrière. Je 
l'ai cru, je me suis laissé faire, et voilà que je ne 

'sais plus courir du tout. Si vous voulez me dé- 
faire, nous courrons après lui et nous le mange- 
rons. 

On lui ôte le ragot et voilà les trois animaux 
courant de compagnie sur les traces du rémouleur. 
As l'avisent (i) à la fin. D avait repris son émou- 
lette. En voyant le loup, il la lui montre en la 
faisant tourner. Le loup se sauve, la queue entre 

'(i) L'aperçoivent. 



196 LITTÉRATURE ORALE 

les jambes. Il agite les deux boulets qu'il a ra- 
massés, le lièvre se sauve. Le renard s'approche 
de lui, il lui montre le ragot, qu'il a ramassé aussi^ 
et le renard s'enfuit. 

Je prins par les grands moulins, je beus un 
coup et je m'en revins. 

(Conté par Marie Duval) . 



On peut comparer à ce conte le n^ 8 des fràres Grimm : Dtr 
Wunderlische Spielman ; le n<* x i des Contes lorrains de M. G>s- 
quin : Le Militaire aviié (dans Romaniay t. V. p. 92). M. Cosquin 
indique plusieurs autres contes analogues. 



vn 



l'inventaire 

îN curé et son custos sont en train de lire 
une liste d'objets trouvés dans une maison 
après la mort du maître. Le curé, qui n'a 
pas ses lunettes, lit d'une manière souvent incor- 
recte; son custos le reprend. Le curé est niolaoud, 




DE LA BASSE-NORMANDIE I97 

c'est-à-dire naïf et un peu niais; il nasille et parle 
patois quand il ne lit pas. 

(0 

Le curé, lisant. — Item une chatte noire dans 
une armoire. 

Le custos. — Monsieur V curé, vous vous 
trompez. Ce n'est pas une chatte, mais une cape. 

Le curé. — Aussi j* disais : comment que 
ch'te catte s'est laissiéie enfroumaê dans ch't' 
or moire? 

Reprenant sa lecture. — Item, un vase de nuit 
dans un étui. 

Le custos. — Monsieur 1* curé, vous vous 
trompez. C n'est pas un vase de nuit, c'est un 
parapluie. 

Le curé. — Aussi j* disais : comment qu'no-z-a 
pu mettre chu vase de nuit dans un étui? 

Reprenant sa lecture. — Item, une jupe de femme 
débordée (il s'arrête scandalisé). Ah I 

Le custos. — Vous vous trompez, monsieur 
r curé, ce n'est pas la femme qui était débordée, 
c'était la jupe. 

(i) Le commencement manque. 



198 LITTÉRATURE ORALE 

Le curé. — Aussi j' disais : comment une 
femme débordée a-t-elle laissé ici sa jupe? 

Lisant. — Item, un chat pelé dans un coffret. Ah l 

Le custos. — Vous vous trompez, monsieur 
r curé, ce n'est pas un chat qu'il y avait dans le 
coffret, c'est un chapelet. 

Le curé. — Aussi je disais : ch'est donc la 
maison des cats. Et je faisons de la bouiUie pouêr 
les cats (il rit bruyamment). 

Reprenant sa lecture, — Item, deux petites reines 
dans une chiraine. 

Le custos. — Ce n'est pas deux petites reines, 
monsieur 1' curé, c'est deux pintes de crème. 

Le curé. — Aussi j' disais : Où qu'no-z-a étâe 
trachiéi ches deux petites reines pour les mettre 
dans une terrine à crème? 

Lisant. — Item, deux esqudettes dans une 
charrette. 

Le custos. ~ U ne s'agit pas de squelettes, 
monsieur 1' curé, mais d'équelettes , de petites 
échelles pour accrocher du blé ou du foin sur le 
dos d'un cheval. 

Le curé. — Aussi j' disais : qu'est-ce qu'on 
voulait faire de ces esqudettes dans une char- 
rette? 



DE LA BASSE-NORMANDIE I99 

"■-■ 'Il II | ii ■■ . - - m • • •• •• " 

Reprenant sa lecture, — Item, des savates crot- 
tées dans une cassette dorée. 

Le custos. — Vous vous trompez, monsieur 
r curé, il ne s*âgi^ pas 4^. savates, mais de cra- 
vates; elles ne sont pas crottées, mais brodées. 

Le curé, impatienté, — Puisque vous êtes plus 
savant que moi, lisez vous-même, maître 
Qlioaudre. V'ià-t-il pas F custos qui veut en 
r'montràe à son curé ! 



(Conte à Cherbourg par feu l*uhbi Frigoult^ vicaire 
Je l'egliie de Sainte-Trinité). 




^^^ ^^^^ ^^^ '^^^ '^^ ^^9^ ^^^ '^^^ ^^^ -^^^ 

«%S«» eéSv) cé$v> c»$^ e»j>rk e»^ 

Mr ^ Mr ^^^ Mr Mr v Mr 



III. — PETITS CONTES 




PRÉDICATEUR^ ET PAROISSIENS 

N prédicateur prêchait un jour rAscension. 
— Oui, mes chers ârères, disait-il, après 
sa mission accomplie sur la terre, Notre 
Seigneur monta au cid, aux yeux de ses disdples 
étonnés. 

— Sans échelle ? crie un de ses auditeurs. 

— Certainement. Notre Seigneur n'avait pas 
besoin d'échelle pour retourner auprès de son 
père. 

— Tenez, M. le curé, je m'en vais. Quand 
j'entends mentir comme ça, j'enrage. 

Et il sort de l'église. 






wimimKmmmmmmmmi 



LITTÉRATURE ORALE 201 

Un curé prêchait la Passion, et faisait ressortir 
les souffrances de Jésus. Parmi ses auditeurs, 
il y avait un pailler (i) ou chaudronnier ambulant 
de Villedieu. 

Le prédicateur. — Oui, mes chers frères, Jésus 
a été flagellé, battu par les Juifs. 

Le pailler, avec l'accent traînant et chantant de 
son pays. — Oh 1 les gueux ! 

Le prédicateur, — Ils l'ont couronné d'épines et 
attaché à une croix. 

Le pailler, — Oh! les scélérats! 

Le prédicateur, — Tandis que d'un seul mot, il 
aurait pu les faire tomber morts à ses pieds. 

Le pailler. — Alors, je ne le plains plus. Qjie 
ne se défendait-il 1 



* * 



Un autre prédicateur, mordu par une puce au 
moment le plus pathétique de son discours, saisit 
l'insecte entre ses doigts sans s'arrêter, le tue et le 
jette. Comme il craint de perdre l'effet du sermon 

(i) J{ se prononce. Voir plus loin : Propos de pailUrs, 



ZQ2 LITTÉRATURE ORALE 

par cette exécution sommaire, il parle lati et 
raconte ce qu'il vient de faire : 

Princes et mormay teurttbus et inevalingga^ mfs 
frères. 

Comme il est à craindre que les latinistes ne 
comprennent rien à ce langage , nous le tradui- 
sons: 

— Je l'ai prise pendant qu'elle me mordait, Je 
l'ai tordue et rejetée au loin. 

Et après avoir prononcé ces paroles, du ton 
le plus grave,, il continue sa pathétiqqe exhor- 
tation. 



n 



BUVEURS ET BUVEUSES 

|L y avait à Gréville une femme qui aimait 
bien à boire un coup. 

Un jour qu'elle était agenouillée dev^t 
l'autel de la Vierge, on lui entendit dire ; 

Mon bon Jésus, £dtes que j'aie toujours du pain et des pois, 
Et une goutte à boire parfois. 




DE LA BASSE-NORMANDIE 2O3 

Quelqu'un qui se trouvait à ce moment der- 
rière Tautel sans que la femme le vit, lui répon- 
dit : 

Vous aurez du pain et des pois, bonne femme, 
mais. point à boire. 

Elle prit ces paroles pour la réponse de l'enfant 
Jésus. 

-T- Taisez-vous , petit marmot , lui dit^elje , 
laissez parler votre mère. Elle a plus d'esprit que 
vous. 

Mais la voix reprit imperturbablement : 

Vous aurez du pain et des pois, bonne femme^ 
mais point à boire. 

LsL bonne femme quitta l'église de fort mau- 
vaise humeur. 



• 



Il y avait une autre bonne femme qui aimait 
auçsi à lever le coude un peu trop souvent. Ses 
enfants, pour tâcher de l'en dégoûter, firent faire 
par un potier un guichon, ou tasse profonde, avec 
un crucifix au fond. 

On lui donne le guichon plein de cidre ; pendant 
qu'elle boit, l'image se dessine peu à peu. 



2C4 LITTÉRATURE ORALE 

— O mon bon Jésus 1 dit-elle, vous êtes là- 
dedans, je vais boire bien vite de peur que vous 
ne soyez noyé. 

Le moyen avait échoué. On fit faire un autre 
guichon au fond duquel on peignit un diable cornu 
et menaçant. 

— Ah 1 Ah 1 n est là, le cornu, dit-elle. Je vais 
boire bien vite de peur qu'il n'en ait. Ce serait 
péché de lui donner du bon cidre comme celui-là. 

* 

Il y avait autrefois, sur une des places de Qier- 
bourg, une fontaine qui versait continuellement 
de l'eau à grand bruit. Une nuit, qu'il faisait très 
sombre, un passant alla tout auprès pour satisfaire 
un besoin. Il n'avait pas la perception très nette, 
et confondit le bruit qu'il avait fait lui-même avec 
celui de la fontaine. Il se tient en posture et attend 
que le bruit cesse. Un temps considérable se passe, 
le bruit continue. Il trouve que cela dure beau- 
coup, il se résigne toutefois : 

— Enfin, mon Dieu, tant qu'il vous plaira. 

Il resta là jusqu'à ce qu'un passant charitable 
l'averrît que le bruit qu'il entendait ne venait pas 
de lui, mais de la fontaine. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 205 



m 



VARIA 



Un passant entre dans une cabane pour de- 
mander son chemin. La mère et la fille sont à 
leur rouet. 

— Prenez la première à droite, lui dit la fille, 
avalez la cache, vous tomberez sur le hamel au 
Fllambe, puis vous cacherez à gauche... 

Le voyageur avait Tair de ne pas comprendre. 

— Grande pètre ! dit la mère à sa fille, lève 
ten tchu et li mouêtre, à chu moussieu. 

(Grande paresseuse, lève ton derrière, et montre 
le chemin à ce monsieur). 

Mais il y a dans le patois une équivoque intra- 
duisible en français. 



* * 



Quelques personnes de la ville étaient allées 
dfner chez un paysan. Celui-ci leur doxma des 
serviettes et n'en prit pas pour lui. 

— Pourquoi ne prenez-vous pas de serviettes 
comme nous ? lui dit un des messieurs. 



206 LITTÉRATURE ORALE 

— Oh ! Monsieur, nous n'en avons pas besoin, 
nous mangeons proprement, nous autres. 



* * 



Le nom de Patience que George Sand donne à 
Tun de ses personnages, était autrefois assez 
commun comme nom masculin dans la Hague. 
Il y avait entre autres un certain Patience Du- 
hamel que tout le monde connaissait. 

Une veuve pleurait un jour sur le tombeau de 
son défunt mari, récemment enterré. C'était un 
désespoir, une désolation si profonde que les 
passants en étaient émus. 

— Qpe voulez-vous, ma pauvre Véronique? 
C'est un grand malheur d'avoir perdu un si boa 
mari. Mais que faire? Résignez-vous, prenez 
patience. 

— Croyez-vous qu'il voudrait de moi ! dit la 
veuve, en se retournant et en séchant brusquement 
ses larmes. 






— Solet, Solet, dors-tu? 



DE LA BASSE-NORMANDIE 207 

— Si je ne dormais paë que m' voudrais-tu? 

— Qpe tu m' prêtisses t*n âne pouër aller ou 
petun. 

— Je dors, je dors. 



IV 



PROPOS DE PAILLERS 

Les paillera éuient des chaadronniers ambulants qui allaient 
ântrelbis exercer leur industrie par les villages. Us recevaient 
l'hosintalité chez les habitants, qtii se plaisaient à les faire causer 
en s'amusant de leur prononciation traînante et chantée. Ils 
venaient pour la plupart de Villedieu et des environs. Les ré- 
mouleurs, les colporteurs, venaient généralement du même pays. 
Quelques-uns d'entre eux exerçaient même les deux métiers. 
Les colporteurs échangeaient des épingles, des aiguilles, de la 
mercerie contre des chiffons. 

Le dialogue suivant, qui circule depuis bien longtemps, met 
en scène un pailler qui interroge deux serviteurs au retour 
d'un voyage. Le comique résiilte non seulement des gasconnades 
mises en avant, mais aussi de la prononciation chantée des inter- 
locuteurs. Il est impossible d*en donner ime idée à qui ne Ta 
pas entendue. 

— Quelle nouvelle, camarade ? 

— Nouvelle sans nouvelle, nouvelle assez. 



208 LITTÉRATURE ORALE 

Nouvelle que j'ai vu, mon maître, un moulin 
moudre au haut d'un arbre. ' 

— Menteur la couenne ! Point de menteurs 
id I 

— Demandez à mon camarade si ce n'est pas 
vrai, ce que je dis. 

— Est-ce vrai, camarade, ce que ton camarade 
dit? 

•— Je ne sais pas^ ce qu'il a dit, mon maître. 

— Il dit qu'il a vu un moulin moudre au haut 
d'un arbre. 

— Je n'ai pas vu ça, mon maître ; mais j'ai vu 
un rat qui descendait d'un arbre, les babines 
fleurouses (i). 

— Il revenait donc de ce moulin ? 

— Fallait ben (2). 



* 



— Quelle nouvelle, camarade ? 

— Nouvelle sans nouvelle , nouvelle assez. 
Nouvelle que j'ai vu, mon maître, un cheval qui 
avait sept lieues de tour. 

(i) Souillées de fiurine. — (2) Je suppose* 



DE LA BASSE-NORAiANDlE 209 

» Menteur la couenne I Point de menteurs 
lal 

-*- Demandez à mon camarade, si ce n'est pas 
vrai, ce que je vous ai dit, mon mattre. 

— Camarade, est-ce vrai, ce que dit ton cama- 
rade? 

— Je ne sais pas ce qu'il a dit, mon maître. 

— Il dit qu'il a vu un cheval qui avait sept lieues 
de tour. 

— Je n'ai pas vu ça, mon maître, mais j'ai vu 
cent rembourreurs (i) occupés à rembourrer une 
bâtière. 

— C'était donc pour mettre sur le dos de ce 
cheval? 

— Fallait ben. 

— Qjielle nouvelle, camarade ? 

— Nouvelle sans nouvelle, nouvelle assez. 
Nouvelle que j'ai vu, mon maître, une poêlée de 
bouillie cuire sur un rocher de mer. 

— Menteur la couenne 1 Point de menteurs ici ! 

— Demandez à mon camarade, si ce n'est pas 
vrai ce que je dis, mon maître. 

(i) BourrelieiB. 

14 



210 LITTÉRATURE ORALE 

■ I ..1 ■ -I ■ » ■ 

— Camarade, est-<e vrai ce que dit ton cama- 
rade? 

— Je ne sais pas ce qu'il dit, mon maître. 

— Il die qu'il a vu une poêlée de bouillie cuire 
sur un rocher de mer. 

— Je n'ai pas vu ça, mon maître. Mais j'ai vu 
plus de cent rats qui portaient des cuillers de 
cuivre^ 

— C'était donc pour manger cette bouillie î 
^ Pillait ben. 

(Communiqué par Jea» Louis Duval, d Griville). 




l'esprit des Bêtes 

UAND les coqs d'un ou de plusieurs hameaux 
se répondent pendant la nuit, voici ce 
qu'ils chantent i 
Le maître coq^ le sultan. «* Moi, j' caouqœ 
quand j' veux. 
Le i»q subordormL ^ Et moi quand je peux. 
Le jeune coq'. — Et moi jamais. 
Quelquefois il font l'éloge de leurs maîtres : 



DE LA BASSE-NORMANDIE 211 



— J' sidmes riches, noues. 

— Je n' t'en dais guère (i). 






Qjiand deux matous se rencontrent et se que- 
rellent, void les propos qu*ils échangent. Cela se 
miaule. , 

— Où allez-vous ? 

— Voir la femme à vous. 

— Voir la femme à moi I rouah ! 

Et ils tombent l'un sur l'autre à coups de 
griffe. 



« 



Q}iand on emmène les moutons pour les abattre, 
void le dialogue qui s'établit. Cela se bêle. 
Ceux qui restent : Où qu' tu t'en vas ? 
Ceux qui partent ; A la boucherie. 
Ceux qui restent : Qpand qu' tu r'viendras ? 
Ceux qui partent : Jamais. 

(i) Je ne le suis guère moins qne toi. 




•mf^m^mti^^'^^^^ 



DEUXIÈME PARTIE 



CHANSONS, DEVINETTES, PROVERBES, ETC. 




A. — CHANTS DE L'ANNÉE 




*AMMiB ecclésiastique, l'année astronomique commen- 
cent à Noël. La messe de minuit est toujours une 
grande solennité. Autrefois, dans les campagnes, 
l'église était minutieusement illuminée. On recueillait d'avance 
des coquilles de colimaçon, on y mettait de l'huile et une 
mèche, on les rangeait assez serrées sur les fenêtres intérieures, 
partout où l'on trouvait un appui le long des murs, et on les 
allumait pour la messe, indépendamment des cierges et 4cs 
lampes ordinaires. On en plaçait aussi une rangée sur la perchft 
da crucifix, à l'entrée du chœur. Les poètes du lieu compo-^ 
salent pour la circonstance un Noël, dont l'air leur appartenait 
également. Il y avait émulation à ce sujet entre les paroisses. 
Ma mère avait retenu le premier couplet de celui que l'on avait 
composé à Gréville à l'époque de sa jeunesse, c'est-à-dire il y 
a une centaine d'années. Je le cite ici. 



il6 LITTÉRATURE ORALE 



I 
Andantino. 



■If^f flr-JjJ'N.f Mf Jl'J'N.O'N 



O bienheureuse nuit Dans laquelle un beau âlssoit dv 
sein d'une vier - ge I Plus saint qu'un séraphin, Plus 



I r- M I l lil r niifffg J r M r 



brillant que les an-ges. C'est un fils tout divin. 

O bienheureuse nuit, 
Dans laquelle un beau fils 
Sort du sein d'une vierge 1 
Plus saint qu'un séraphin. 
Plus brillant que les anges, 
C'est un fils tout divin. 

La poésie n'est pas brillante, mais l'air ne manque pas d'un 
certain charme. M. Levallois l'a entendu chanter tout récem- 
ment à la messe de minuit, dans le canton de Bameville. Il en 
cite même quelques vers de plus i 

Oiseaux quittez vos bois; 

Accordez à nos voix 

Un concert de musique, etc. (i) 

(i) Mémoires de la Société d'archéolojgie, littérature, sciences et arts 
des arrondissements d'Avramdies et de Mariai»^ X. V, 1883, p. 73. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 21 7 



II 



A Octeville^ur-Cherbourg on chantait, dans mon enfimce, na 
Noël dû aussi à un poète du lieu, qUi commençait ainsi : 

Ah ! chrétiens, que je trouve étrange 

De vous voir encore endormis ! 

duoil vous n'avez pas ouï les anges 

Q.ui ont chanté toute la nuit 

Le Gloria in exceîsis 

En signe de réjouissance 

De la sainte nativité 

D'un enfant rempli de beauté? 

L*air est aussi plat que les paroles et je me dispense de le 
noter. 



m 



Le Noël suivant itait autrefois chanté à Cherbourg. Ce sont 
les bei^ers qui causent entre eux : 

Levez-vous, chers compagnons! 
L'autre nuit nous dormirons. 

Dépéchez 

Et hâtez 



2l8 LITTÉRATURE ORALE 

Venez avec nous entendre ; 

Dépêchez 

Et hâtez. 
Et puis réjouis vous serez. 

Aussitôt fait comni' je dis, 
Tous les grands comm' les petits, 

En courant. 

En allant, 
Ils entendir'nt la musique ; 

En courant. 

En allant, 
Ils ont adoré Tenfant. 

Qiiel est ce joli poupon 
D'aussi jolie p'tite façon? 

Il tremblait 

De grand fraid ; 
A peine avait-il des langes. 

Il tremblait 

De grand fraid. 
Sa sainte mère en pleurait. 

Nous en avions tous aussi 
Le cœur grandement transi. 

Ses yeux doux 

Dessus nous 



DE LA BASSE-NORMANDIE 219 

Jetaient des r'gards favorables ; 

Ses yeux doux 

Dessus nous 
Pénétraient l'âme de tous. 

La fête des Rois avait aussi ses chansons spéciales au vieux 
temps : chansons de familles, qu'on chantait au dessert, et 
chansons de mendiants qui venaient réclamer le lendemain leur 
part du g&teau des Rois. On garde toujours aux pauvres leur 
part du gftteau des Rois, mais ils ont cessé de la demander en 
chantant. Au repas on chante des chansons modernes. 



IV 

Jlû encore vu dans mon enfance des handes de petits gar- 
çons et de petites filles qui, dans les derniers jours du Carême, 
allaient chanter la Passion par les maisons. On leur donnait des 
œu&, du beurre, etc. 

La chanson qu'ils chantaient est une sorte de mélopée mélan. 
colique, composée de vers de quatorze syllabes, avec un r^os 
après la huitième syllabe et une rime assonante à la quatorzième. 

Voici les premiers couplets de ce chant : 

^ndante. 




Or approchez petits et grands et venez pour entendre la passi- 



L'air se continue ainsi sans interruption, sans s'arrêter jamais 
sur la tonique : 



220 LITTÉRATURE ORALE 

_ ■ I * - -ri— iM-i^ ~ 

Or, approchez, petits et grands, 

Et venez pour entendre 
La Passion de Jésus-Christ, 

Qjii fut triste et sanglante. 

n a jeûné quarante jours 
Sans prendre de substance, 

Mais après ces quarante jours 
n en voulut bien prendre. 

Il entra dans Jérusalem 

Par un jour de dimanche, 
Et Ton jetait sur son chemin 

Des palmes et des branches, etc. 

M. Sepet, qui a publié le commencement de cette chanson 
d*âprès un manuscrit de la Bibliothèque nationale (z), croit 
voir là un spécimen de l'ancienne versificationy antérieure à 
celle des chansons de geste. Le rythme est exactement celui des 
vieilles ballades anglaises en vers de quatorze syllabes : 

The one, a fine and pretty boy, 
Not passing three yeares olde, 

The other, a girl more young than he, 
And made in beautyes molde, etc. 

(The Children in tht wooi), 
(z) Bibliothiqiu Je VÈeoU des Chartes, t. XI, p. $64. 



DE LA BASSE-NORMÂNDIE 221 



Pendant la nuit de Pâques, les ieunes gens allaient et vont 
encore parfois cbanter par les maisons un cantique sur l'air 
d'église : O filii et jUùe. On leur donnait également des œufs 
et à boire. Un dialogue facétieux s'engageait parfois entre eux 
et les habitants des maisons. 

LES CHANTEURS 

Séchez les larmes de vos yeux. 
Le roi de la terre et des cieux 
Est ressuscité glorieux. 
Alléluia 1 

Réveillez vos yeux endormis 
Pour fêter TSeigneur Jésus-Christ, 
Qui pour nous la mort endura. 
Alléluia I 

Qjiand on était trop Isnt à leur répondre, ils ajoutaient un 
troisième couplet. 

Bonn' femm', vot' flanc tient aux linceux, 
Secourez les pauvres chanteux, 
Par là vous aurez part aux cieux. 
Aîlduia I 

Unceux signifie ici draps de lit, comme linceul dans l'origine. 
On leur répondait quelquefois : 



222 LITTÉRATURE ORALE 



_>_ 



Pauvres chanteurs qui sont à Thus, 
Vous êtes les bien mal venus, 
Car nos pouFs ne cou'ent que des fétus. 
Alîdida I 

Vhtis ou uSy c'e$t l'huis, U porte ; cou*mi, c*est-ji-dire cou- 
vent. Le V entre deux voyelles disparait souvent dans le patoift 
de la Hague. 

LES CHANTEURS 

Cn'est pas des œufs que nous dierchons, 
C'est la jeun' fill' de la maison, 
S'elle est jolie nous la prendrons, 
S'elle est vilaine nous la lairons. 
Alléluia ! 

Variante gouailîetue : 

Prêtez-nous-la, j'vous la rendrons. 

VOIX DE l'intérieur 

La fille de la maison d'ici 
N*est pas pour des coureurs de nuit. 
Un plus riche que vous l'aura. 
Aïlduia ! 

Ceux qui ne voulaient rien donner étaient parfois apostrophés 
par un couplet dont la raillerie n*e8t pas du meilleur goût : 



DE LA BASS£-NOR2ifANDIE 22 5 

Ne donnez rien, pauvres ingrats, 
Q}i' la raie du tchu vous colle aux draps ! 
Qjiand je r'pass*rons, j'ia décoll'rons. 
Aïïduia ! 

Les mohis généreux dotmaient tout au moins quelques verres 
deddre. 
Il s'est &it diverses parodies du cbant précédait ; 

AUduia, l'quérêm' s'en va, 
Atou sa pouque et sen bissa. 
Au diable sait qui Trattrap'ral 
AUduia ! 

On WKore : 

Aïïduia par les maisons ; 
Tous les mouniers sont des âipons» 
Tous les cach'-pouqu's sont des larrons. 
Aïïduia t 

Le mouttier est le meunier, le eache-^ouqui^ chasse-poches, 
chasse-sacs de £mne, est Le valet du meunier. 



VI 

Koâ ttt le solstice d*hiver, Piques est fé^uixKne du pria» 
temps, le sdistice d'été a aussi sa fètfe, c^Mt la Sdm-Jlftn, la 
MidtnUibtr Night des Anglais, etc. Cette fête du sobtiee d'èié 



224 LITTÉRATURE ORALE 



A disparu du calendrier de l'Église depuis le Concordat, mais 
tous les peuples de l'Europe et d'ailleurs ne laissent p«s de la 
cilëbrer. 

Dans Tarrondissement de Cherbourg, c'est la fite de la jeu- 
nesse. L'instituteur réunit k l'école les petits garçons et leur 
donne un dîner, qui ne lui coûte rien parce que chacun d'eux 
a apporté son présent en nature. Après le dîner, qui a lieu k 
midi, les enfants vont rendre visite en chantant au curé, au 
maire et aux principaux habitants, qui les régalent de fruits et 
de laitage. 

Il en est de même des petites filles. Dans mon en&nce, Les 
petits garçons éuient conduits par un toi portant un grand 
ruban en écharpe ; les petites filles étaient conduites par une mm. 
J'ignore quels noms on leur donne aujourd'hui. Étaient roi ou 
reine les enfants qui avaient apporté le plus ridie présent au 
maître ou à la maîtresse. Ces usages ont à peu près complète- 
ment disparu depuis qu'il n'y a plus « des maîtres et des mai- 
tresses d'école » , mais des instituteurs et des institutrices. 

Dans les carrefours, sur les routes un peu larges, on suspend 
à des cordes attachées à deux maisons, ou à deux arbres, des 
couronnes de fleurs, avec un pigeon en papier au milieu; au- 
dessous on plante un jeune arbre on un pieu, autour duquel on 
£dt un feu, un feu d'herbes aromatiques surtout, où Pherbe 
Saint-Jean, l'armoise, occupe le premier rang. Puis on danse 
autour du feu, bien longtemps après qu'il est éteint, et géné- 
ralement fort avant dans la nuit. 

C'est à ces danses de U Saint- Jean que se rapportent les 
Rondes qu'on trouvera plus loin. Ces danses se renouvellent 
tous les soirs pendant huit jours. En dehors de cette époque, 
on ne danse guère que dans les lieux où les jeunes filles vont 



DE LA BASSE-KORMANDIE 22$ 



prendre le lait ou les eaux minérales, par les beaux matins d'été. 

Je n*ai reproduit des Rondes chantées dans ces circonstances 
que celles qui m*ont semblé inconnues ou peu connues. Les 
couplets un peu libres qu'on trouve dans quelques-unes sont 
généralement passés, mais il y a toujours profusion de baisers. 

L'équinoxe d'automne n'a pas de fêtes. Il n'a que des foires : 
la Saint-Michel, le 29 septembre; la Saint-Denis, la fête de 
BacchttS, le 8 octobre. Les quelques chansons qui rappellent la 
Saint-Denis pourraient bien se rapporter à la yille de Saint- 
Denis et être originaires de Paris , comme celle qui commence 
ainsi : 

En revenant de la Saint-D'nis 
J'en avons tant ri, 
Pen rirons bien encore, etc. 

qui se chantait ii Paris au xvii* siècle. 



VII 



CHANTS DÉVOTS 

Dans mon enfance, les habitants de la campagne tapissaient 
encore leurs maisons d'imsges de dévotion autour desquelles se 
lisaient des cantiques. 

Qjielquea-uns de ces cantiques retraçaient des faits de l'A»- 
cien et du Kouveau-Testament. On montrait le serpent tentant 
la première femme 

Un jour qu'Eve prenait le frais 
Dans des bosquets. 

15 



■P 



226 LITTÉRATURE ORALE 



L*hi8toire du « petit Joset» se déroulait en un nombre considé- 
rable de couplets dans le rhythme de Sarah la Baigneuse. Joseph 
disait à ses frères, en leur racontant ses songes de la nuit : 

J'ai VU SOUS ses sombres voiles 

Onze étoiles, 
La lune, aussi le soleil. 
Ils m'ont fait la révérence 

En cadence 
Tout le long de mon sommeiL 

La femme de Putiphar déclarait aiosi ses sentiments à Joseph : 

Je soufire un cruel martjrre, 

Je soupire, 
Cher Joseph, pour ton amour. 
Sois touché de cette âanome 

Dont mon âme 
Brûle pour toi nuit et jour. 

D'autres cantiques racontaient Thistoire d*Holopheme mis à 
mort par Judith, la Cananéenne, la pénitence de ICadeleine, les 

Ce sont les trois Maries, 
AjLL matin sont levées,, 
S'^ vont .au monument 
Pour Jésus-Christ chercher. 

Marie Marthe, 
Marie Madelaine et Marie Salo^ié. 



DE LA BASSE-NORMAKDIE 227 

Ne l'ayant point trouvé 
Se sont mises à pleurer, etc. 



U y avait aussi des saints favoris : saint Alexis qui, pour 
fiûre pénitence, s'enfuit le jour même de son mariage, puis 
revint déguisé en mendiant et se fit donner une place sous un 
«•caiier, dans sa propre maison, pendant que sa femme se 
lamentaity 

Disant : Où ètes-vous 
Alexis mon époux ? 

11 y avait le bienheureux Labre, le mendiant que Téglise n*a 
eanonisé qu'en x88i ; il y avait aussi saint Lâche, patron des 
paresseux. Hais un saint personnage qu'on retrouvait partout, 
c'est le bienheureiu Thomas Hélie de Biville, dont nous avons 
déjà parlé. Void qudques-nns des nombreux eouplets de son 
cantique. Air du Juif tntmi t 



vm 

En Basse-Normandie, 
Sur la fin d'onze cents. 
Naquit Thomas Hélie 



228 LITTÉRATURE ORALE 



De vertueux parents. 
Bivîlle, son berceau, 
Fut aussi son tombeau. 

Instruits par Tévidence, 
Les parents de Thomas, 
Qu'en proie à l'ignorance, 
On s'égare ici-bas, 
Firent de tout leur prix 
Instruire ce cher fils. 

Le couplet suivant retrace un des miracles du saint person- 
nage : 

Un jour de fête un rustre 
Ensemençait son champ, 
Thomas, cet homme illustre, 
Lui prédit que dans l'an 
Il mourrait, et cela 
Comme il dit arriva. 

Le dernier couplet résume les guèrisons obtenues par son int«r- 

V 

cession : 

Scrofuleux, hydropiques. 
Sourds-muets et goutteux, 
Manchots, paralytiques. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 229 

Aveugles et boiteux, 

Célébrez à jamais 

De Thomas les bienfaits. 

Ce cantique est de la seconde moitié du xvin* siècle. 



IX 



PSALMODIES 

On prétend que les chantres , en allant porter les morts en 
terre, chantent, sous prétexte de psaumes, 

i^ Aux enterrements des riches : 

Qjii qui y perde, j'y gagnons, 
Mettons-le dans la foss* jusqu'au fond. 

2** Aux enterrements des pauvres, qui sont gratuits : 

Si les rats et les souris t'avaient mouêgié (mangé), 
J'n'airions pas eu la pein' d'allâë t'trachiéi (cher- 

[cher). 

On chante à la Hague toutes les chansons populaires des 
antres parties de la France : Pyrame et Thisbif Henriette et 
Danumf Geneviève de Brahant, le Juif -Errant, Malhrougbf Cadet- 



230 LITTÉRATURE ORALB 

RousaeUt, etc., et d'autres chansons littéraires ^*on est fort 
étonné — pour quelques*unes du moins — de retrouver ici : 
Jupiter, prite-iKoi ta foudre, par exemple, ode anacréontique de 
Gentil Bernard; tous les couplets du Devin de Village; deux 
romances de J. J. Rousseau : Jlexis et Je Va* pUmti. La romance 
de Florian : Lainval aimait Arsène, histoire d'un amant mal- 
heureux qui se retire à la Trappe, se chante avec une clé in- 
diquant le nom des personnes de la Hague qui ont servi de 
thème à l'auteur, etc., etc. 

Une chanson fort répandue encore autrefois, c'est la Dispute 
du Vin et de l'Eau, que M. de Puymaigre a publiée dans ses 
Chants populaires du Pays messin, et une autre chanson morale 
sur l'air : De mon Berger volage, qui commençait ainsi : 

Sur l'air de la peinture 
Je vais faire un tableau, 
Fait à la miniature, 
Sans aucun coup d'pinceau. 

On verra dans le monde 
Toutes les vérités; 
Sur la terre et sur Tonde 
Il en sera parlé. 

Un traître vous déchire 
Et vous baise en Judas. 
Dans son âme il aspire 
A vous mettre au trépas, etc. 



DE LA BâSSE-KCRMAMDIE 2^1 



A Pépoqne de la Révolution, à la Hague comme partout, oa 
chantait des chansons révolutionnaires. Les patriotes célébraient 
la prise de la Bastille : 

En quatre-vingt-neuf, en Juillet, 
J'avais l'esprit fort inquiet, etc. 

Les contre-révolutionnaires ajoutaient des couplets à Cadet' 
Roussette : 

Cadet-Rousselle a un cochon 

Qui est ofEcier de la nation ; 

On n'ie distingue pas des autres, etc. 

A partir de cette époque les chansons viennent généralement 
de Paris. Ce sont les chansons de la Fiance et non celles d'un 
coin de la Normandie. Toutes, ou à peu prés toutes celles qui 
suivent^ sont antérieures à la Révolution -de 89. 





C<f^^??^^^?^^??^^'i?ftN3-§^^'^; 



B. — CHANSONS HISTORIQUES 




INTRE les chansons que nous avons recueillies, deux 
seulement o£Grent un caractère nettement historique, 
l'une relatant une bataille sur la terre, l'autre une 
bataille sur l'eau : la prise de Mons et la capture d'une reine 
de Suède par des pirates de notre pays. 

Le siège de Mons dont il s'agit ici est-U celui que Louis XIV 
mit devant cette ville en 1691? S'agit-il d'un événement anté- 
rieur? Qiiel est ce Philippe qui défendait la ville contre le roi? 
A Sunt-Pétersbouig, les documents me manquent pûur répondre 
à ces questions. 

Cette chanson devait être populaire à la fin du xvm* siècle, 
car les Vendéens s'en sont emparés et en ont fait un de leurs 
diants de guerre en substituant à la ville de Mons celle de 
Montaigu, et au nom du roi, celui de Charette. C'est sous cette 
forme que M. Bujeaud l'a publiée. Il ne paraît pas avoir connu 
celle que nous donnons ici, et dont elle est la transformation. 
Elle nous a été chantée par Franchinot ou François Le Boulan- 
ger, homme de peine à Diélette. 




¥ 



LITTÉRATURE ORALE 233 



LE SIÈGE DE MONS 

C'est la ville de Mons, 
Ah! grand Dieu, qu'elle est belle! 
Elle est belle et parfaite assurément. 
Le roi la veut absolument. 

Le roi a commandé 
Quelques-uns de ses pages. 

— Sire Philippe, le roi m'envoie ici 
Voir si tu veux te rendre â lui. 

— Ya-t'en dire à ton roi, 
Va-t'en dire à ton prince 
Que nous sommes tous braves et généreux, 
Tous prêts à repousser l'assaut. 

Les pages s'en revont, 
Les pages s'en retournent : 

— Sire Philippe se moque de vous 
Autant la nuit comme le jour. 



2J4 XITTÉRATURE ORALE 

Le premier coup d'canon 

— C'est le roi qui le tire — 
A fait trembler la ville et la cité ; 

La jolie tour a renversé. 

Toutes les dames de la ville 
Qjii sont sur les remparts : 

— Sire Philippe, apaisez vos canons 
Et nous paierons contribution. 

— Quelle contribution, 
Mesdam's, pouvez-vous faire? 

— Nous vous paierons chacun cent mille écus. 
Que vos canons ne tirent plus. 

— De vos cent mille écus, 
Mesdam's, nous n'avons qu'faire. 

Nous briserons la ville et ses maisons 
Et nos soldats la pilleront. 

Courage, mes enfants, 
La ville est au pillage, 
Et nos soldats qui étaient là^dedans 
On remporté l'or et l'argent. 



DE LA BASSE-NORMâKDIE 2}^ 

Void le texte publié par M. Bujeaud. Le style en est moins 
rugueux et U mesure des vers est à peu près exacte : 

La vîUe de Montaigu, grand Dieu, qu'elle est belle 1 
Elle est si belle et parfaite en beauté 
Que M. Qiarette veut la gagner. 

Charette a-t-envoyé son tambour par la ville : 
— M. Qiarette m'a-t-envoyé ici, 
C*est pour vous dir* de vous donner à lui. 

Tambour, retourne-t'en, va-t'en dire à ton maftre 
Qji'à Montaigu on se nioque de lui 
Le long du jour aussi bien que la nuit, etc. 



n 

LA REINE DE SUÈDE ET LES CORSAIRES 
DE BEAUMONT 

La tradition veut que le corsaire dont il est question dans la 
chanson suivante ait été un gentilhomme de U fiimille de 
Beaumont (Hague). A quelle époque le fiût qui est relaté ici se 
serait-il passé? Le nom de Douzille qui y figure est-il le même 
que celui de Douzouville qu'on lit sur plusieurs tombes placées 
dans l'église de Sainte-Croix, limitrophe de Beaumont-Hague? 



236 LITTÉRATURE ORALE 



Quelle est la reine de Suède dont on parle ici ? D m'est 
impossible pour le moment de répondre à ces questions. La 
tradition ajoute qu'après le fait ici relaté, le chevalier de Beau- 
mont fut mandé à Paris, mais que le roi n'osa le punir parce 
qu'il le menaça d'aller s'éublir avec les siens djfns les Iles 
anglaises, d'où il pourrait exercer la piraterie contre les navires 
français. 

Qjioi qu'il en soit, la chanson suivante est fort répandue dans 
le nord du département. Je l'ai recueillie dans différentes com- 
munes éloignées les unes des autres, avec des variantes et aussi 
avec des lacunes. Je donne la rédaction la plus complète. Dans 
une autre version, le personnage principal se dit chevalier de 
Malte et nomme sa famille Rautot de Beaumont. 

Ce sont les Suédois qui parlent dans la chanson. Les Français 
sont les ennemis. 

Nous partîmes de Suède 
Par un dimanche au soir, 
Allant en Angleterre, 
La reine à notre bord. 

Lorsque nous arrivâmes 
En face de Calais, 
Nous fîmes la rencontre 
D*un corsaire français , 

Qui nous a dit : Amène 
Ton joli pavillon. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 237 



Ou, si tu ne Tamènes, 
Nous t'coulerons à fond. 

A la premier* bordée 
Qji*ils ont tirée sur nous. 
Us ont cassé deux chambres, 
Aussi deux cabinets. 

La seconde bordée 
Qu'ils nous ont envoyée 
A cassé la membrure, 
Brisé mâts et huniers. 

La frégate suédoise se rend ; U reine se fait connaître 

— Je suis reine de Suède, 
Parente de ton roi, 
Un petit capitaine 
Ne m'fera pas la loi. 

Prends toutes mes finances, 
Mon or et mon argent, 
Mais rhonneur de mes filles 
Laisse-le seulement. 



23S LITTÉRATURE ORALE 

Je donne ma frégate, 
Mon joli bâtiment, 
Quitte rhonneur des dames. 
Le mien premièrement. 

— Je prendrai tes finances, 
Ton joli bâtiment 

Et l'honneur de tes filles. 
Le tien premièrement. 

Oui, rhonneur de tes filles 
Sera pour mes soldats. 
Et toi, ma noble dame. 
Coucheras dans mes bras. 

— De ma plus jolie fiJk, 
Qpe je chérissais tant^ 
J'avais fait la promesse 
A un comte flamand. 

— N'y a pas d'Flamand qui tienWj 
Laisse là ton Flamand, 

Avant que la nuit vienne 
Tu m'auras pour amant. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 239 

— Mon petit capitaine, 
Tu es plus qu'enragé, 
Qpand tu serais le diable 
De moi tu auras pitié. 

— Je ne suis pas le diable. 
Ni un chien enragé, 
Mais je suis capitaine, 
Capitaine en renom. 

D'une grande famille, 
D'une grande maison. 
Des messieurs de Douzille, 
Chevaliers de Beaumont (t). 

— Si je retourne en France, 
Beaumont, prends garde à toi, 
Je porterai ma plainte 

Au conseil de ton roi. 



(x) Fartante : Je suis un gentilhomme, 
Gentilhomme en renom, 
Et chevalier de Malte, 
Et Rautot de Beaumont. 



240 LITTÉRATURE ORALE 



Voyant que rien ne le touche, elle change de ton 

Mon petit capitaine, 
Donne-moi le congé 
D'aller dans ma frégate 
Ma coiffure changer. 

— Non, non, dans ta frégate, 
BeUe, tu n'iras pas, 
Car la couleur te change, 
Tu tomberais en bas. 




.4^ Jik^lkdlfe •Jlft.<dlk> dlfe<âlfc> idlfe^lb^te» dife ^te> 41k 41k 41k «dlk 41k 4k 

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C. - CHANSONS DE MARINS 




I 

BATAILLE GAGNÉE 

[OMSiEVR Sébillot a publié dans les Traditions de la 
HauU'Brttagne (x. I, p. 391) une version de cette chan- 
son, très peu différente de celle-ci. Seulement il y est 
question du port de Bresslau, qu'on est assez étonné de trouver 
là. La version suivante m'a été chantée à Diélette par François 
Le Boulanger. L'air est celui qui se trouve dans l'ouvrage de 
M. SébiUot. 

Le vingt-et-un du mois d'août, 
Nous âperçûm's venant à nous 
Un navire, un' jolie frégate 
Qjii fendait la mer et les flots, 
C'était pour entrer dans nos eaux. 

Le capitaine, au même instant. 
Fit appeler son lieutenant : 
Vois-tu là-bas ce beau navire? 
Te croirais-tu bien assez fort 
Pour aller attaquer son bord ? 

16 



242 LITTÉRATURE ORALE 

Le lieutenant, brave et hardi, 
A répondu : Commandant, oui. 
Faites monter votre équipage. 
Braves soldats et matelots; 
Faites-les monter tous en haut. 

Le maître donne un coup d'sifflet : 
Larguez les ris dans les huniers. 
En gouvernant sur ce corsaire. 
C'est pour avoir le vent plus fort 
Pour aller attaquer son bord. 

A lofl manœuvrons hardiment I 
On Ta prise par le devant. 
On lui a cassé le derrière, 
Et puis à grands coups de canon 
Nous l'avons mise à la raison. 

Que dirait-on de moi bientôt, 
En Angleterre et dans Bordeaux, 
De quitter prendre ma frégate 
Par un corsair' de vingt canons. 
Moi qui en ai quarante aussi bons? 

Buvons un coup, buvons-«n deux 
A la santé des amoureux, 



DE LA BASSE-NORMANDIE 243 

A la santé des vins de France, 
A qui nous devons le succès 
D*être vainqueurs sur les Anglais. 



n 

BATAILLE ÉVITÉE 

Petite galiote, au Brésil tu t*en vas, 
Navigue hardiment, pendant ce long voyage I 
Dieu te conservera, toi et ton équipage. 

Quand nous fûmes au large, au large en pleine mer» 
Nous avons fait rencontre de trois navir's anglais. 

— Petit navir* français, tu vas bientôt te rendre, 
Nous sommes trois Anglais qui venons pour te 

[pfmdre. 

— Nous rendre 1 Ah 1 vraiment non. Hutôtqoe 4e 

f nous Tendre 
Nous subirons la mort et périrons ensemble. 

Nous avions tin capitaine hardi comme stn lion» 
Prend sa cane marine et monte sur Je pom. 



244 LITTÉRATURE ORALE 

— Ne crions pas trop haut : les Anglais nous 

[écoutent ; 
Mettons voiles au vent, poursuivons notre route. 

Nous avions un brave homme, un maître char- 

[pentier; 
Il a tant travaillé, en grande diligence, 
Que, par la grâc* de Dieu, nous revînmes en France» 

Qpand nous fûmes en rade, en rade de Toulon, 
A grands coups de canon nous saluons la ville, 
Cest pour faire savoir que galiote arrive. 

{Chanté par F. Le Boulanger). 



m 



LE DÉPART INVOLONTAIRE 

Ce stt)et a été traité souyent par les poètes populaires, mats 
la forme du récit Tarie. On trouve des chansons analogues dans 
les recueils de M. DumersanjM. V. Smith, les VitilUs Chansons 
rteuiillies dans U Velaj et U Fore^ n» XIII (dans Rmania, t. VII), 
et dans les Chants populaires de la vallée d*Ossau , recueillis par 
H. de Puymaigre (Remania, t. III, p. 99). 

C'est à Bordeaux qu'est arrivé 
Un beau vaisseau chargé de blé. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 245 



O ribrigo, 
Laus tibi conservando 
Latnbreviss, lambrevass, aux champs 
Librement. 

Un beau vaisseau chargé de blé (bis). 
Un' dame est v'nue pour en ach'ter. 
O ribrigo, etc. 

Un' dame est v'nue pour en ach'ter (bis), 

— Mat'lot, veux-tu vendre ton blé? 

O ribrigo, etc. 

— Mat'lot, veux-tu vendre ton blé (bis)} 

— Entrez, madam', vous le verrez. 

O ribrigo, etc. 

Entrez, madam', vous le verrez (bis). 
Lorsque la dame fut entrée, 
O ribrigo, etc. 

Lorsque la dame fut entrée (bis), 
Voilà qule vent s'met à souffler. 
O ribrigo, etc. 

V'ià qu'le vent se met à souffler (bis), 
La dame se met à pleurer. 
O ribrigo, etc. 



246 LITTÉRATURE ORALE 

La dame se met à pleurer (bis). 
Qu*avez-vous, madame, à pleurer? 
O ribrigo, etc. 

Qu*avez-vous, madame, à pleurer (bis)} 

— J'entends mon mari m'appder. 

O ribrigo, etc. 

J'entends mon mari m'appeler (bis) 
Et mes petits enfants pleurer. 
O ribrigo, etc. 

Et mes petits enfants pleurer (bis). 

— Ah ! je vois bien à vos côtés, 

O ribrigo, etc. 

Âh I je vois bien à vos côtés (bis) 
Qji'jamais d'enÊmts n'avez portés. 
O ribrigo, etc. 

Qu' jamais d'enfants n'avez portés (bis) y 
Et qu'jamais vous n'en porterez. 
O ribrigo, etc. 

{Communiqué par le docteur Gibon). 



DE LA BA5SE-N0RMANDIE 247 



IV 



SUR LE BORD DE L'iLE 

La chanson suivante est ré|>andue par toute la France, mais 
le texte o£Ere des variantes considérables suivant les localités. 
On peut comparer les versions de MM. Bujeaud (t. II, les Cl^s 
d'or); Smith, XV et XVI; Legrand, XII (dans Romania, t. VII 
et X); Puymaigre, XIX; Dumersan, etc. Voir aussi le Batioui 
cassiy dans Eomania, t. X. Dans Tune des versions recueillies par 
M. Smith, la jeune fille est jetée à la mer. La version suivante 
me vient à la fois de la Hague et du Val-de-Saire. L'air sur 
lequel on chante cette chanson en Basse-Normandie est tout 
différent de celui qui figure dans le recueil de Dumersan. 
Celui-ci est en majeur. Le nôtre est en mineur, sans note sen- 
sible. 

Andante. 

Ca-the - rin' se promè-ne Le long de son jardin, Ca- 



therin'se promène Le long de son jardin. Le long de son jar- 

If Ml j M i jl' I ilj II f I 

din, Sur le bord de 1*1 — le; Le long de son jar- 



din. Sur le bord de l'eau, Surk bord du vais-seau. 



248 * LITTÉRATURE ORALE 



Catherin' se promène ) ^, . . 
Le long de son jardin.) 
Le long de son jardin, 

Sur le bord de Tîle ; 
Le long de son jardin, 

Sur le bord de l'eau, 
Sur le bord du vaisseau. 

Aperçoit une barque ^ ^. v 
De trente matelots. ) 
De trente matelots. 

Sur le bord de l'île, 
De trente matelots 

Sur le bord de l'eau, 
Sur le bord du vaisseau. 

La plus jeune des trente 
Entonne une chanson 
Sur le bord de l'île, etc. 

— Beau marinier qui chantes, 
Apprends-moi-z-à chanter 
Sur le bord de l'île, etc. 

La chanson que tu chantes 
Je voudrais la savoir 
Sur le bord de l'île, etc. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 249 

Montez dedans ma barque 
Et je vous rapprendrai 
Sur le bord de Tîle, etc. 

(Xuand ell* fut dans la barque, 
EU* se mit à pleurer 
Sur le bord de Fîle, etc. 

Apprenez-moi, la belle, 
Qu'avez-vous à pleurer? 
Sur le bord de Tîle, etc. 

— Je pleur' mon anneau d'or, 
Dans la mer qu'est tombé 

Sur le bord de l'île, etc. 

— Qjie donn'rez-vous, la belle? 
Je le repêcherai 

. Sur le bord de l'île, etc. 

— Cent écus de ma bourse, 
Mon amant vous serez 

Sur le bord de l'île, etc. 

Au premier coup de plonge 
Le sable a ramené 

Sur le bord de l'île, etc. 



2S0 LITTÉRATURE ORALE 

Au second coup de plonge 
L'anneau enguirlandé 
Sur le bord de File» etc. 

Catherine, pour ne pas tenir sa promesse, laisse tomber ses 
clés. Dans la version de M. Bujeaud, les dès seules figurent. 

— Les clés, de ma ceinture, 
Dans la mer ont tombé 
Sur le bord de File, etc. 

Au troisièm' coup de plonge, 
Son amant s'est noyé 
Sur le bord de l'île, etc. 

Ah 1 que dira sa mère 
Q.ue son fils soit noyé? 
Sur le bord de l'île, etc. 

Vous lui direz, la belle, 
Qji'il s'était embarqué 
Sur le bord de l'île, etc. 

Dans un bateau de verre, 
Le verre a défoncé 
Sur le bord de l'île, etc. 



r 



DE LA BASSE-NORMANDIE 2^1 

Sa mèr', par la fenêtre, 
Q^i entend ce discours 
Sur le bord de l'île, etc. 

— Faut-il, pour une fille, 
Que mon fils soit noyé? 

Sur le bord de Tîle, etc. 

— Apaisez-vous, la mère, J 
Nous rferons enterrer. ) ^ ^' 
Nous rferons enterrer, 

Sur le bord de l'île ; 
Nous rferons enterrer, 

Sur le bord de l'eau, 
Sur le bord du vaisseau. 

Ces six denrkrs couplets sont une superfttatioa inutile. 



LE NAVIRE MERVEILLEUX 

Il existe également plusieurs rédactions de cette chanson, que 
la plupart des ports de mer s'approprient. 

Ce sont les filles du Havre 
Qui vont faire un armement, 
Qui vont armer un navire 
Pour aller dans le Levant. 



252 LITTÉRATURE ORALE 

La feuille s'envole, vole, 
La feuille s'envole au vent. 

Qui vont armer un navire 
Pour aller dans le Levant. 
Le navire est en ivoire. 
Les avirons en argent. 
La feuille, etc. 

Le navire est en ivoire, 
Les avirons en argent, 
La mâture est toute en marbre 
Et les haubans en ruban. 
La feuille, etc. 

La mâture est toute en marbre 
Et les haubans en ruban, 
Les voiles sont en dentelles. 
Travaillées fort joliment. 
La feuille, etc. 

Les voiles sont en dentelles. 
Travaillées fort joliment; 
L'équipage du navire 
Sont des filles de quinze ans. 
La feuille, etc. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 2$ 3 



L'équipage du navire 
Sont des filles de quinze ans, 
La plus jeune en a quatorze, 
Elle en est le commandant. 
La feuille, etc. 

(QmmuHi^par M. PouppevilU d OmonvUU4a^Rfigue). 



Variantes : 



ntSMIBIl COUTLBT 



Les bourgeois de notre ville 
Ne sont pas des ignorants, 
Us ont fait £aire un navire 
Pour aller dans le Levant. 
Et Ion Ion la, je n'ai point de maîtresse, 
Je passe mon temps 
Fort joliment. 

DEKMIBR CODPLBT 

L* capitaine qui les commande 
Est le roi des bons enfants. 

VAUANTB DU KEFRAIW 

Va-t'en voir s'ils viennent, viennent. 
Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. 

CM/-» 



254 LITTÉRATURE ORALE 



VI 



LA BELLE PLEUREUSE 



Cette chanson est la suite de la précédente. On en trouve 
•ne version dans Bujeaud, t. II, p. 177. 

La plus jeun' de Téquipage, 
Qji*était au gaillard d'avant... 

La feuille s'envole, vole, 

La feuille s'envole au vent. 

Paraissait très affligée 
Et pleurait amèrement. 
La feuille, etc. 

Qji'avez-vous à pleurer, belle, 
Qji'avez-vous à pleurer tant? 
La feuille, etc. 

Pleurez-vous pour votre père, 
Votre mère ou vos parents? 
La feuille, etc. 

Je ne pleure point mon père, 
Ma mère ni mes parents... 
La feuille, etc. 



DE LA BASSE^NORMâNDIE 2)5 



Je pleure mon pucekge, 
Qu'est parti la voile au vent... 
La feuille, etc. 

A bord d'un joli navire 
Qjii emporte mon amant. 
La feuille, etc. 

— n est parti vent arrière, 
Il reviendra louvoyant. 
La feuille, etc. 

Nous le r'trouverons peut-être 
Avec son beau bâtiment. 
La feuille, etc. 

Qjiand nous mouill'rons la grande ancre 
Dans la rad' des Bons-Enfants. 

La feuille s'envole, vole, 

La feuille s'envole au vent. 









D. — CHANSONS MILITAIRES 




[B coin de pays qui nous occupe n'ayant été depuis de 
bien longues années le théâtre d'aucune guerre, il est 
naturel que les chants militaires et héroïques ne s'y 
rencontrent qu'en fort petit nombre. 



I 



LE COMBAT 

(0. 

Comment l'entends-tu, camarade? 
— Tout aussitôt on halte-là — 
Nous allons voir, dans un quart d'heure, 
A qui l'aura. 

Voilà le combat qui se donne, 
C'est par ma foi un rude assaut 1 
Bientôt un de ces grands gendarmes 
Est tombé mort. 

(i) Le commencement de la chanson manque. Il s'agit d'une 
femme qu'on se dispute. 



LITTÉRATURE ORALE 257 



— Qji'un autre ici prenne sa place, 
Je lui ferai voir sans quartier 
Si c*est à lui à faire la barbe 
A un grenadier. 

Avance ici, pour le troisième, 
Que je redouble mes efforts, 
Tous les trois, les uns comm* les autres, 
Sont couchés morts. 

Si vous aviez vu tous ces lâches. 
Comme ils se sauvaient dans les bois ! 
On eût dit que le diable emporte 
Tout' la forêt. 

De là je repris ma charmante, 
Catin, mon aimable Catin, 
Et nous allâmes à la ville 
Boire du vin. 

Catin, j'aurai toujours le zèle 
De ne jamais t'abandonner. 
Et te serai toujours fidèle 
Tant que j Vivrai. 

(Chanté i.DiéhtU par François ht Boulanger). 

17 



258 LITTÉRATURE ORALE 



II 

l'engagé VOLONTAIRE 

La pièce suivante n*a rien de guerrier. Elle date du règne de 
Louis XV. M. Bujeand a publié sur le même sujet une chanson 
où il y a plusieurs vers identiques. Elle est en patois de TAunis : 
O vingnit in ordre iau Roe. — La suivante est à demi en patois 
bas-normand, mais elle a été faite à la ville. On m'en a envoyé 
deux versions : l'une d'Omonville (Hague) et l'autre du Val- 
de-Saire. Je les ai complétées l'une par l'autre, parce que l'une 
et l'autre ofiraîent des lacunes. 

Ma mie, je vais t'annoncer 

Une triste nouvelle 

Qjii s'en va mettre ton cœu 

Un peu mal à son aise : 

Je me sui-t-engagé hier au se (i) 

Dans le régiment du ré (2). 

On m'a bailliéi de l'argent 

Tout plein mes deux pouquettes (3), 

Du Tokay et du vin bllanc, 

Tout pllein une gobinette ; 

Un' cocarde à mon capiau. 

Ventre-bleu I comm' j'étais biau I 

(0 Soir. — (2) Roi. — (3) Poche. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 2^9 

■ 

Ils m'ont planté de faction 

Derrière un' citadelle. 

Ceux qui n' savaient pas mon nom 

M'appelaient : Sentinelle. 

Il n'aurait pas passé un cat (i), 

Que j'n'eusse crié : Qiii va là ? 

J'avisis v'ni d'biaux messieurs, 

On m' dit que c'était mes maîtres. 

Ils avaient des plumes de gai (2), ( 

Tout alentour d'ia tête ; 

Ils s'en allaient tous de rang 

Comme des bœufs qui vont es camps. 

Je vis v'ni de p'tits messieurs 
Atou de p'tites gaoulettes, 
Des messieurs à gros boissiaux 
Avec de p'tites baguettes. 
I faisaient un si grand bruit 
Ventre-Dieu I que j'm'en suiç fui. 

Je m'en fus au corps de garde 
Pour émôquieir d'k braise, 

(1) Chat. — (2) Geai. 



260 LITTÉRATURE ORALE 

Mais la querbounette sautit 
Tout comme une souricière... 
Pétîs, pétas I d*tous les côtés. 
J'creus qu'tous les diables s^en mêUient. 

Là-dessus j'm'en fus tcheu nous 
C'était pour voir moumère ; 
J'ia trouvis faisant du feu 
A tou d'ia brière : 
Mettez de la soupe à caouffer. 
« Vlà vot* gas qu'est rarrivé. » 



m 



LA PAIX 

La chanson suivante est relativement moderne. Elle doit dater 
de l'époque de détente qui suivit les guerres du premier empire. 
Quoique la versification n'en soit pas irréprochable, puisqu'on y 
trouve des hiatus, des £iutes de rhythme — la quatrième syllabe 
non accentuée dans les vers de dix syllabes, par exemple — 
elle a été apportée visiblement de la ville à la campagne, et l'air 
doit être antérieur aux paroles. 

Adieu les tambours, 
Adieu pour toujours I 
Je vais rejoindre mes tendres amours 



DE LA BASSE-NORMANDIE 26 1 

Pai mon congé grâce à la paix. 
Ainsi que je fais 
Font tous les Français, 
Tant ceux du Midi que du Nord, 
Qui, bravant le sort, 
Aflfrontaient la mort. 

Suivant les drapeaux 

Le sac sur le dos, 
J*ai été rôti dans les pays chauds, 
Morfondu dans les climats froids. 

pai dû mille fois. 

Souffler dans mes doigts. 
Le ventre aussi creux que mon sac. 

Étant au bivac, 

Fumer sans tabac, 

Pai dû très souvent 

Me battre en courant 
Pour attraper un ennemi fuyant. 
Quand je combattais sans manger, 

Au fort du danger, 

J'étais plus léger. 
Un petit coup de brandevin 

A défaut de pain 

Apaisait la £dm. 



l62 LITTÉRATURE ORALE 

-^ : ^— 

Quand nous décampions 

Changeant de cantons, 
Fallait porter gamelles et bîdonS, 
Sabres, gibernes, mousquetons 

Chargés à peu près 

Comme des bidets, 
Courbant sous le poids du fardeau 

Ayant soif et chaud, 

Nous buvions de Teau. 

On dit en entrant 

Chez le paysan : 
Apponez^nous du vin ou rouge -ou blanc 
De la soupe et du bon fricot, 

Mais point de taureau I 

Du bœuf et du veau. 
Donnez ce que nous vous dirons. 

Ou bien nous allons 

Plumer vos dindons. 

De bon appétit, 
Sans faire de bruit, 
Pour faire honneur au repas bien servi. 
Je lâchais mon gilet d'un cran» 
Dans le logement 
Je buvais souvent 



DE LA BASSE-NORMAKDIE 26$ 



A la santé du paysan 
Qui de temps en temps 
Rit du bout des dents. 

Le repas fini, 
Il faut se couchi, 
Près de l'hôtesse alors on nous conduit : 
Je fais ma cour, si par douceur, 
Je gagne son cœur 
Et prends ses faveurs , 
Je suis heureux, je suis content, 
C'est toujours autant 
De pris en passant. 

Fêtons en ce jour 
Le vin et l'amour. 
Et que chacun répète tour à tour 
Toujours dispos, toujours joyeux, 
Faisant l'amoureux , 
Buvant de son mieux : 
« Tantôt du mal, tantôt du bien, 
« La guerre n'est rien, 
« Q}iand on en revient. » 

{Cahiir i*Èli* Flcury). 



^ 



mmmmmmmmm 



E. — BALLADES 




GERMAINE 

B fond de cette chanson se trouve dins un grand 
nombre de littératures. On peut consulter pour les 
rq>procbements les Chants du pays métsin par M. de 
Puymaigre. La version de M. de Puyinaigre est différente de celle 
qui va suivre. M. Bujeand et M. Champfleury ont aussi publié 
des versions de l'histoire de Germaine. Celle-d nous vient 
d'OmonviUe-U-Rogue (Hague). 

Par un beau jour Germaine 
S*en fut se promener. 
En son chemin rencontre 
Trois matelots jdis, 
Q}ii lui disent : Fillette, 
Étes-vous du pa3rs ? 

— Je ne suis point fillette, 
Messieurs, j'ai mon mari. 



LITTÉRATURE ORALE 36$ 

Mon père m*a mariée 
A quinze ans et demi ; 
U y aura demain seize ans, 
Qjie j'n'ai vu mon mari. 

— Par un beau jour, Madame, 
Pouvez-vous nous loger ? 

— Ah vraiment non, Messieurs, 
Pour boire ni coucher. 

J'ai promis ma foi bonne 
Et je la soutiendrai. 

Les nuttelott s'adressent & ane autre dame, U mère du mari 
de Germaine : 

-^ Par un beau jour. Madame, 
Pourriez-vous nous loger? 

— Ah ! vraiment oui. Messieurs, 
Pour boire et pour manger. 

Et s'il vous faut des femmes 
J'irai vous en chercher. 

— Merci^ merci, Madame, 
De vouloir nous loger. 
Mais nous ne voulons boire, 
Ni boire ni manger 



26$ LITTÉRATURE ORALE 

Q)ie nous n'ayons Germaine, 
Germaine à nos côtés. 

La dame va trouver Germaine: 

— Bonjour, belle Germaine, 
Il y a trois homm's chez nous 
Qjii ne veulent ni boire, 

Ni boire ni manger 

A moins qu'ils n'aient Germaine, 

Germaine à leurs côtés. 

— Si vous n'étiez la mère, 
La nier' de mon mari, 

I 

Je vous ferais traîner 
Par des lions sur le pont. 
Et vous ferais manger 
Par les plus gros poissons. 

Dana la verdôti de M. de Puymaigre, û est qtitfsdon de deux 
ckUm'Uom prêts à étraxigler la dame. M. Cbampâettry et 
M. Bajeaud domient : 



Je vous ferais passer à Lyon sur le pont 
Pour TOOS £ur« manger par let petits poissons. 



DE LA BASSE-NORMANDIE ^67 



Alors la pauvre vieille 
Revient tout en tremblant : 
Buvez, mangez, Messieurs, 
Germaine ne vient point* 
C'est la plus cruell' femme 
Q.ui soit au bas pays. 

Le Baa Pays désigne ardiiudremefit Ift Bstse-Xomundie. Un 
des matelots va trouver Germaine ; 

Ah ! lève-toi Germaine 
Lève-toi promptement ; 
Ton mari que tu aimes 
Te parle en ce moment; 
Viens vite ouvrir la porte 
A ton fidèle amant. 

— Vous me trompez peut-être 
En me parlant ainsi , 
Donnez-moi des indices 

De la première nuit, 
Cela me fera croire 
Qjie vous êt's mon mari. 

— Ressouviens-toi, Germaine, 
Qu'en te serrant les doigts, 



268 LITTÉRATURE ORALE 

Ton anneau d'or, ma belle, 
Ton anneau d'or cassa. 
Tu en pris la moitié 
Et Tautre, la voilà. 

— Ah 1 lève-toi, négresse, 
Lève-toi promptement 
Et va ouvrir la porte 
A mon fidèle amant. 

M. Champfleury et M. Bajeaud appellent la servante Genette ; 
M. de Paymaigre ne la £ût pas intervenir. 



n 



LE RETOUR DU MARI 

Voici encore un des sujets favoris de la poésie populaire. 
M. de Puymaigre, M. Smith, M. Legrand ont publié des wnîoas 
de la chanson suivante, que nous empruntons au recuiil de 
Victorine Lejuez. Le rbythme de cette ballade est celui des 
chansons de geste. 

On trouve dans la Normandie merveilleuse Thistoire d'un 
seigneur de Bacqueville, qui apparut de cette fiiçon ch^ lui le 
jour où sa femme allait contracter un second mariage, et se fit 
reconnaître à Taide d*une moitié d*axmeau. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 269 



J'ai fait une maîtresse il n*y a pas longtemps. 
Le jour qu'on nous marie, ordre du commandant 
Pour aller à l'armée joindre le régiment. 

Qpand la. bell' l'entendit, ell' se prit à pleurer : 

— Ne pleurez pas, la belle, ah 1 ne pleurez pas tantl 
Cette belle campagne ne durera qu'un an. 

Cette belle campagne, elle a duré sept ans. 

Au bout de la septième il revient au pays 

Le jour mêm' que sa femme prend un nouveau mari. 

n s'en vient à la porte demander à coucher : 

— Mon brave militaire, nous n'pouvons vous loger, 
Nous sommes dans les noces, nous sommes em- 

[barrasses. 

Il aperçoit sa mère, que son cœur est content 1 
Lui jette sa valise, son or et son argent : 

— Mon brave militaire, entrez ici dedans. 

Qpand il fut à la table, il demande à jouer : 

— Qu'on m'apporte des cartes, des cartes et des dés 
A qui aura la belle ce soir à ses côtés. 

Mais les gens de la noce se sont tous regardés : 

— Mon brave capitaine, cela ne convient pas, 
La jeune mariée ne vous appartient pas. 



270 LITTÉRATURE ORÂl^Q 

Il se làv' de sa place et s'en va Tembrasser. 

-^ Te souviens-tu, la belle des bijoux de diamant 

Dont je te fis présent il y a plus de sept an$? 

De ces sept ans passés la belle se souvint. 

— O bonne sainte Vierge, faites-moi donc mourir ! 
Je croyais être veuve et voilà mon maril 

Le second de ses hommes s'en fut pour l'embrasser, 

— Retire-toi, vieux traître, retire-toi d'ici. 

Je suis toujours la femme de mon premier mari. 



III 



LE RETOUR pu MAI^I 

La chanson qui suit roule sur le même thème que la précé* 
dente ; mais les circonstaaces sont aatrçB. Je Tempnuite au même 
rocueil. 

Bonjour, chère Nonette, 
Me void de retour 
Ne sois plus inquiète 
De nos tendres amours. 



. ' 



DE LA BASSE-NORMAKDIE 27 1 

Je reviens, ma bergère, 

Auprès de toi 
Plein d'un amour sincère , 

Embrasse-moi. 

— Monsieur, vous voulez rire ; 
Je ne vous connais pas. 
Passez sans me rien dire 

Et ne m'insultez pas. 
Celui que mon cœur aime 

Depuis longtemps. 
Est parti pour les Indes 

Voilà dix ans. 

— Te souviens-tu, Nonetie, 
Là-bas dans le jardin, 
Nous allions en cachette 
Cueillir du romarin ? 

Tu me disais sans cesse 

D'un cœur content : 
Embrasse ta maîtresse. 

Sois son amant. 

Rappelle-toi, ma chère, 
Tous nos tendres discours , 
Et parle-moi, ma chère, 
Du fruit de nos amours. 



272 LirrÉRATURE ORALE 

— Il est beau comme un ange, 

Ce cher enfant. 
Il n*use plus de langes 
Depuis deux ans. 

— Marche-t-il sans lisière, 
Le cher petit garçon ? 
Est-il comme sa mère 
Dis-moi, chère Nonon ? 

— Il ressemble à son père 

C'est son portrait. 

Va-t'en voir chez ma mère 

Comine il est fait. 

— Bonjour, ma belle-mère. 
Me voilà de retour. 

Je reviens de la guerre 
Pour vous dire bonjour. 

— Bonjour, bonjour, mon gendre. 

Qjiel agrément I 
Allons sans plus attendre 
Voir votre enfant. 

— De très grand cœur, ma mère. 
Montrez-moi mon garçon. 

Est-il comme son père, 
Comme m'a dit Nonon? 



DE LA BASSE-NORMANDIE 273 



— Montez dans sa chambrette 

Tout doucement 
Il dort dans sa couchette 

Profondément. 



IV 



LE RETOUR DE l'aMANT 

M. Bajeaud a publié ane versioà de cette chanson sous ce 
titre : Id Retour du Grenadier. Dans sa version, aux mots : Pour 
sa Majesté^ on a substitué : Pour la liberté. Dumersan a donné 
également place à une chanson sur ce sujet dans les Chants popu- 
laires de la France, sous ce titre : Le Retour du Conscrit, 

Voilà bientôt cinq à six ans j 

r\ • 1 ' i (bis). 

Que je n ai revu mon amant. ) ^ '^ 

Il s'est engagé 

Pour Sa Majesté. 

Ça m'a chagrinée. 
Mon plus grand désespoir 

C'est de ne pas savoir } •, . v 

r^ ^ • • 1 • (^^)' 

duand je pourrai le revoir. ] 

18 



274 LITTÉRATURE ORALE 



Au bout de six ans tout cru. 
Son cher amant est revenu. 

Au logis s'en va : 

Sa mie n'est pas là, 

Il était venu pour ça. 
Sa mère dit à l'instant : 
Ma fille, elle est aux champs, 
Êtes-vous son amant ? 

Sans lui tenir autres discours, 
S'en va trouver ses tendres amours. 

L'a trouvé' sous l'ormeau , 

Gardant son troupeau. 

Tournant son fuseau : 
Bonjour, ma mie, mon cœur, 

Rends-moi ta faveur, 

Je suis ton serviteur. 

— Ah ! Monsieur, mon fidèle amant 
S'est engagé il y a longtemps 

Au service du roi. 

Dans c' vilain endroit 

Il n'pens' plus à moi. 
Mon cœur est tout à lui. 

Monsieur, je vous prie, 

Retirez-vous d'ici. 



DE lA BASSE-NORMANDIE 27, 



— Eh quoi I depuis six ans passés 
M*aurais-tu déjà oublié ? 

Tiens vois ce diamant 

Qu'j*avais en partant 

Dont tu m'fis présent. 
Mon bonheur aujourd'hui 

Me ramène ici 

Pour te tirer d'ennui. 

La belle en voyant ce diamant 
Reconnut son fidèle amant : 

Tu n'étais en partant 

Qu'un pauv' paysan, 
Aujourd'hui changement : 

Te voilà bien frisé, 

Poudré, retapé, 

Un vrai canonnier. 

(Cahier ^Èlie FUury). 



l'Épreuve 

Bonjour, ma Catin, 
Ma jolie maîtresse. 
Ne sois pas surprise 
Oue je te délaisse. 



276 LITTÉRATURE ORALE 

Pai pourtant regret à toi, 

Maïs tu dois bien savoir pourquoi. 

— Que vous ai-je fait 
Pour tant vous déplaire ? 
Ne vous-ai-j* pas fait 
Toujours bonne chère ? (i) 

Mais avant de me quitter, 
Dites-moi la vérité. 

— C'est que tu as pris 
Pendant mon absence 
D'autres bons amis 

Et cela m^ offense. 
Je le tiens de mes parents, 
Je n*en doute nullement. 

— Ceux qui vous l'on dit 
On fait des mensonges, 
Ceux qui vous l'on dit 
En ont bien menti. 

Ils sont tous jaloux sur moi, 
Je vous ai gardé ma foi. 

— Pas tant de raisons. 
Rendez-moi mes gages. 

(i) Bon viMge. 



DE lA BASSE-NORMANDIE 277 

Boudes et joyaux. 

Et ma jolie bague, 
Rendez-moi aussi mon bouquet, 
Je vous le reprends sans regret. 

Catin nuit et jour 

Sur son lit soupire. 

Sa mère lui dit : 

Taisez-vous, ma fille. 
Il vous viendra d'autres amants, 
Qpi vous resteront plus constants. 

— J'irai chaque jour 
Le long du rivage. 
Pleurer mon amour. 
Mon triste veuvage, 

Et je déplorerai sans fin 
Le malheur de mon destin. 

— Catin, ma Catin, 
Donne-moi ton verre , 
J'y verse du vin. 

En trinquant, ma chère. 
Oublions tous nos malheurs, 
Je suis toujours ton serviteur. 

{Cahier de Vietorin* Lefuei), 



I 



278 LITTÉRATURE ORALE 



VI 



LA FILLE MILITAIRE 

Il existe un certain nombre de chansons populaires sur ce 
thème. M. de Puymaigre en donne deux : La Belle Claudine 
(XXV) et La Fille soldat (XXVI), et il en cite une troisième 
qui circule dans la Franche-Gimté. Ces quatre versions diffhrent 
par les vers et le rhythme. Les deux suivantes m'ont été dictées 
à Dièlette, par François Le Boulanger. 

Ah ! chez mon père logeait un capitaine, 
Qui nuit et jour 
M'entretenait d'amour. 
Il me disait : Brunette, je vous aime, 
Je voudrais bien 
Devenir votre époux. 

Mais quand il eut les amours de la belle, 
« Sans contredit, 
« La belle il faut partir. 
« Ne comptez plus sur moi, belle Cécile, 
« H faut servir 
« Le monarque Louis. » 



DE LA BASSE-NORMANDIE 279 

Dix mille francs la bell' prit chez son père 
Et à Paris 
Se fit fair' des habits, 
Elle s'équipe en belle cavalière , 
D'un air très beau , 
La cocarde au chapeau. 

Un 'jour voyant son amant dans la plaine, 

Eli' dit soudain : 

« Mets l'épée à la main. » 

Son cher amant ne pouvant la connaître, 

Bien résolus 

Tous deux se sont battus. 

En peu de temps Cécil' fut la maîtresse. 
Et dès l'abord 
Met l'infidèle à mort. 

Bientôt au roi l'on porta la nouvelle, 
Le roi voulut savoir la vérité ; 
Il pardonna à cette noble dame 
Pour avoir vu son intrépidité. 



W 



^^ 



280 LITTÉRATURE ORALE 



vn 

SUITE DE l'histoire DE CÉCILE 

La guerre étant finie, 
Eli' s*en fut à Paris, 

Faut craire. 
Ht tout droit chez son père. 
Demandant à loger, 
Comme un beau chevalier 

De guerre. 

£11' dit tout en entrant : 
J'm'en viens loger céans. 

Mes bottés, 
Bien vit* qu'on les décrotte, 
QjiQ Ton panse mon cheval, 
Et puis nous ferons régal. 

Mon hôte. 

Mais pendant tout le souper. 
Le pèr* ne fait que pleurer 

Sa fille, 
Sa sœur, d'une humeur gentille, 



DE LA BASSE-NORMANDIE 28 1 



Disait : Vraiment ce Monsieur 
A bien tout Tair de ma sœur 
Cécile. 

— Si vraiment vous le croyez. 
Avec moi venez coucher, 

La belle. 

— Monsieur, de ce mot frivole 
N'allez pas vous courroucer, 
Veuillez de grâce excuser 

Cett' folle. 

Pour se fair' connaître mieux, 
Elle abaissa ses cheveux. 

Gentille. 
La mère la devina 
Et mille fois embrassa 
Sa fille. 

Oui, je veux incontinent 
Lever un beau régiment 

De filles. 
Ma sœur d*humeur si gentille 
En sera le lieutenant 
Et je serai l'commandant 

Des filles. 




F. — BERGERIES 




I 



LE PASSANT ET LA BERGÈRE 

ONSXBUR Bujeaad a publié cette chanson ; mais notre 
texte offiie quelques variantes. La mélodie aussi diffère. 
Elle a quelque chose d'étrange et offre cette particu- 
larité que, bien qu'écrite dans cette gamme sans sensible, ordi- 
naire dans les mélodies populaires, elle o£fre cependant une 
sensible en descendant tout au commencement de Tair. 

^ndaniino. 

1**^ ■ !■ l 'j l 'r f i Pr'^ 

Là - haut, U haut, des-sus ces cô — tes, 

^ ^11 I I [M il ^1 II I I 

Ma — bergère, que faisais-tu? J'at — ten- dais soos 

l 'i Jin f ij J I I J II' f N-a - 

le feuilla — ge Qjie mon ber-ger soit ve - an. 



LITTÉRATURE ORAIE 2Bf 



LE PASSANT 

Là haut, là haut, dessus ces côtes, 
Ma bergère, que faisais-tu ? 

LA BERGÈRE 

J'attendais sous le feuillage 
Que mon berger soit venu. 

LE PASSANT 

Que sait-il faire, ma bergère. 
Ce berger que tu aimes tant ? 

LA BERGÈRE 

U sait adoucir mes peines, 
M'embrassant de temps en temps. 

LE PASSANT 

Ton berger, ô ma bergère, 
U ne pense plus à toi. 
Il est là-bas dans la plaine 
Il en aime une autr* que toi. 

Ne vois-tu pas, ô ma bergère. 
Nos moutons se caresser ? 
Imitons la tourterelle. 
Permets-moi de t'embrasser. 



284 UTTÉRÂTURE ORALE 



LA BERGÈRE 

Vos discours sont malhonnêtes. 
Je ne puis les approuver : 
Cherchez une autre bergère, 
Quant à moi j*ai mon berger. 

• LE PASSANT 

Adieu, ingrate bergère. 
Puisque rien ne t'attendrit. 
Je m'en vais dessous ces chênes 
Pleurer le jour et la nuit. 

LA BERGÈRE 

Oui, va t'en dessous un chêne 
Pleurer le jour et la nuit. 
Et moi j'irai dans la plaine 
Chanter et me divertir. 



n 



MÊME SUJET 

La chanson qni précède est du xvi* siècle, du xvn* peut-être. 
La suivante est du xvi«n. La mélodie est en mineur dans la 
tonalité moderne. 



DE LA BASSE-NORMANDIE a8$ 



4" ' ■'■J 'r f I I II I ^ I 



Qjie fais - ttt là, ma Su — zon, Sen - let- 



I' ' ' i l ' l' r II I I II M 



te sur le ga — son? Ne penses — tu pas, ma 



" f ■ f i r ' f'r If I ^' ' 



cbë - re, A la ma - li - ce des loups Qjii vien- 

ir' r^ l ' I f c J r-^ iJ i J.,iii.i- i 

dront sur la fou - gè — re Te sur - pren-dre tout à coup? 



LE PASSANT 



Qtie fais-tu là, ma Suzon, 

Seulette sur le gazon? 

Ne penses- tu pas, ma chère, 

A la malice des loups 

Qiii viendront sur la fougère 

Te surprendre tout à coup? 

LA BERGÈRE 

— Non, monsieur, je ne crains rien 
Sous la garde de mon chien. 



286 UTTÉRATURE ORALE 

Je file ma quenouîllette 
En gardant mon gras troupeau. 
Tranquillement sur Therbette 
Et point trop loin du hameau. 

LE PASSANT 

n te faudrait un berger, 
Belle, pour te soulager. 
Si tu voulais tout à l'heure 
Me recevoir pour amant, 
Je prendrais soin à toute heure 
De ton troupeau si charmant. 

LA BERGÈRE 

Non, monsieur, je ne veux point 
Q)ie vous preniez un tel soin. 
A rinstant mon chien fidèle 
Est à mon commandement. 
Il revient quand je l'appelle ; 
n fait mon contentement (i). 

— Appelle-le, si tu veux. 
Mais j'accomplirai mes vœux : 

(i) Il me suffit. 



DE LA BASSE-NORACANDIE 287 

Ldss'-moi prendre sur ta bouche 
Seulement un doux baiser. 
Ne sois point assez farouche 
Qjie de me le refuser. 

— Prenez-le, si vous voulez, 
Mais tout de suite partez, 
Car je saurais me défendre 
Et faire ce que je doi. 
Vous n*avez rien à prétendre, 
Partez, monsieur, laissez-moi. 

(Cahier de V. Lefue^). 



m 



LA BREBIS PERDUE 

M. de Puymaigre a publié trois chansons différentes sur ce 
thème, deux dans ses Chansons du Pays messin^ et une dans 
Ramaniay t. III, p. 97. Aucune n'est identique à celle qui suit. 
Kotre air aussi difif^re. Il est dans la gamme mineure et la sen- 
sible n*y figure pas. On trouve une autre version de cette chanson 
dans Sffmania, t. XI, p. 121, sous le titre : Le grand Loup du bois, 
ronde bretonne (sur un air de chasse). 



MHP 



288 LITTÉRATURE ORALE 



Allegro. 

4itf >-J J HJ r J r'r * J ^ '' ' 

Derrièr' chez nous l'y a-t-un pré, Derrièr* diez 



ë I 1 I M f I ^ I J M ji^) j i 



nous l'y a-t-un pré, U-n* jo - lie ber-gè — rc 
A-vait ses moutons à gar- der Le long de la ri - viè-re. 



Derrièr* chez nous l'y a-t-un pré (bis) , 

Un' jolie bergère 
Avait ses moutons à garder 

Le long de la rivière. 

Près de là un gros loup passa (bis). 

Tout près de la bergère, 
Qui en courant lui enleva 

Sa brebis la plus belle. 

A haute voix die cria (bis) : 

Douce Vierge Marie 1 
Qjii me ramènera ma brebis , 

Sera mon grand ami. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 289 

L'chasseur du roi Ta entendue (bis), 

A pris son épée claire, 
A fait trois fois le tour du bois, 

La brebis a r'trouvée. 

— Tenez, la belle, votre brebis (bis), 
La voilà saine et sauve, 

Si je vous ait fait un plaisir, 
Vous m'en ferez un autre. 

— Oui dà, monsieur, c'est bien raison (bis)y 
De vous payer d'vos peines : 

Quand la brebis sera tondue 
Vous en aurez la laine. 

— Je ne suis pas marchand de peaux (bis). 
Ni trafiquant de laine. 

De votre amour je jouirai 
Ou j'mourrai à la peine. 

— Monsieur, parlez plus doucement (bis). 
Ma mère est aux écoutes. 

Si ell' vous entendait seul'ment 
£11' gronderait sans doute. 

(Chanté par V. Dyueid GrévilU). 

19 



290 LFTTéRATURE ORALE 



IV 



LE ROSSIGNOL UES&AXOA 

Cette chanson doit être dn commencemeut dn xvm* siècle. 
M. Bujeaod Ta rencontrée dans la Saintonge, mais il n'a pu s'en 
procnrer que dnq couplets. On la Cra ici tont entière. Je l'ai 
trouvée dans le recueil manuscrit d'Eue Flcuy. 

La jeune Sylvie 
Un matin sort de son hameau. 

Toute réjouie 

Gardant son troupeau 

Soùs le vert bocage 
Où venait jadis son berger. 

Mais Tamant volage 

A déjà changé» 

La pauvre bergère, 
Voyant le retour du printemps, 

Dessus la fougère 

Attend son amant. 

Comme elle se lasse 
A filer son beau fil de lin ! 

La journée se passe 

L'amant ne vient point 1 



DE LA BASSE-NORMANDIE 2^ 



L'aurore est brillante. 

Beau le soleil en se couchant, 
La pauvre dolente 
Entend le doux chant 
Des oiseaux sauvages 

£t surtout du rossîgnolet 
Qjii par son ramage 
La reconfortait. 

A lui ell' s'adresse, 
Lui disant : Prince des amants, 

Tu vois ma tristesse 

Et mes grands tourments.^ 

Tes aimables ailes- 
T'ont rendu si prompt vo3rageui:. 

Dis-moi des nouvelles 

De mon serviteur. 

— Ah 1 quelle nouvelle 
Sylvie, apprendras-tu de moi 

De ton infidèle ? 

Il est loin de toi. 

Il porte les armes. 
Il 6Sl au service du roi, 

Apaise tes larmes 

Et console-toi. 



292 LITTÉRATURE ORALE 

— Reprends ta volée 
Et va, rossignol charmant, 

Va-t'en à l'armée, 

Pour voir mon amant. 

Porte, je te prie, 
A ton bec ce bel anneau d'or ; 

Dis-lui que sa mie 

Est presque à la mort. 

Notre oiseau sauvage 
Prend son vol aimable et badin; 

D'un léger plumage 

Il vole à Berlin (i) [Dénain?] 

Il voit notre armée 
Campée en nos pays flamands. 

Fort bien arrangée ; 

Rien d'aussi charmant. 

L'oiseau fait sa pose 
Droit sur la tente de l'amant, 
Longtemps s'y repose, 

(i) Il y A ici une faute évidemment, puisqu'il s'agit de la 
Flandre. Cette chanson doit être contemporaine de la guerre 
de la succession d'Espagne. On trouve la Flandre mentionnie 
encore dans diverses chansons qui, probablement, remontent 
k la même époque. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 293 

Et dans son doux chant, 
Dit : Sors de la tente 
Doucement pour me venir voir ; 
Ta beauté charmante 
T'envoie le bonsoir. 

La jeune bergère 
Gémit et pleure tous les jours 

Dessus la fougère 

Ses tendres amours. 

Elle sera morte 
Avant que tu sois de retour, 

Car elle te porte 

Un constant amour. 

Il sort de la tente 
Pressé d'un amoureux transport 

Pleure et se tourmente, 

Voyant l'anneau d'or, 

Dit : Voilà le gage 
Qjie Sylvie a reçu de moi, 

De son pâturage 

Eli' me le renvoie ? 

Hélas 1 je t'en prie 
Rossignol, reprends cet anneau, 



^^ UTTÉRATURE ORALE 

Tu verras ma mie 
Gardant son troupeau ; 
RendS'le lui, de grâce 
Et, dans ton langage amoureux, 
Dis que je l'embrasse 
Et lui rends mes vœux. 

— Reprenez ce gage, 
La belle, gardez votre amour. 
Soyez toujours sage 
Jusqu'à son retour. 
Il jure, il proteste 
Qji'il veut faire votre bonheur, 
Attendez la feste 
Sans chercher ailleurs. 



m 



yyyyy TTTTTTTY TTTTI^y yTTYTyy 



G.— CHANSONS DE GALANTERIE 



l'amant consolé 

M. Bnjeaud donne de cette chanson nne version notablement 
différente, t. I, p. 277. 

A ta santé, Nonette, 

Je suis ton serviteur (his). 

— Je suis encor jeunette 
Pour parler d'amourette. 
Mais attendez un an, 
Vous serez mon amant. 

Son père à la fenêtre 
Entend ce discours-là. 

— Ma fille en mariage ! 
Elle a reçu des gages 
D'un autre amant que vous. 
Monsieur, retirez-vous I 



IMVHMMVaVWW 



296 LITTÉRATURE ORALE 



— S'il faut que j'me retire 
Je m*en irai plutôt 
Dans un cachot d'ermite 
Pour l'amour d'une fille, 
Pour y passer mes jours 
Regrettant mes amours. 

Nonette, ma Nonette, 
Prête-moi tes ciseaux 
Pour couper l'alliance 
D'amour et de constance 
dui plut à tes beaux yeux. 
C'est pour te dire adieu. 

— Des ciseaux, dans ma poche, 
Amant, je n'en ai pas. 

Ils sont dans ma chambrette 
Sur ma table à toilette, 
Tout proche de mon lit, 
Cher amant, allons-y. 

— Nonette, ma Nonette, 
Prête-moi ton mouchoir, 
Pour essuyer les larmes 
Qui couvrent mon visage. 
En te disant adieu 

Pour partir de ce lieu. 



î 



i 



DE LA BÂSSE-MORMANDIE 297 

— De mouchoir dans ma poche, 
Amant, je n'en ai pas. 
Il est dans ma chambrette 
Sur ma table à toilette, 
Tout proche de mon lit, 
Cher amant, allons-y. 

Son frère à la fenêtre 
Entend ce discours-là. 
Calmez, calmez, mon père. 
Calmez votre colère. 
C'est un garçon d'honneur 
Faut lui donner ma sœur. 



n 



LA MAITRESSE FEMME 
Cette chanson était fort à la mode à la Hague vers 1780. 

^ Va vite bercer mon enfant, 

! A dit Jacqueline 

^ A • T 

A son mari Jean, 
Car si je prends derrièr' la. porte 
Le manche à balai 
{ Tu en auras, ma fé I 



2^8 LITTÉRATURE ORAIS 

Dépéch'toi, vilain mal peigxié, 
J'ai mal à la tête 
De l'entendre crier. 



Aussitôt Jean court promptemeat 
Auprès du berceau 
Du petit enfant : 
Dors, mon fils, n'inquiète pas ta mèrel 
Cesse de crier, 
Laisse-la déjeuner, 
Tais-toi, mon fils, fais bien dordo, 
Pendant que j'irai 
Pour laver tes drapeaux. 

Ça fait, faut allumer du feu. 
Pair' d'ia bouillie, 
Et torcher l'petit. 
Prends soin de le faire manger 
Sans le barbouiller, 
Tu vas l'emmailloter. 
Tu l'env'lopperas chaudement ; 
J'vais chez la voisine 
Causer un p'tit moment. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 299 

Allez, ma femme, prendr' vos ébats. 
J'balaierai la chambre 
Et lav'rai les plats ; 
Puis je nettoierai les carottes, 
J'ies mettrai au pot ; 
Tout ira comme il faut, 
Tout sera cuit quand vous l'viendrez. 
Le plat sur la table. 
Vous n'aurez qu'à manger. 

Qiiand Jacqueline vint pour dîner, 
£11' dit à son homme : 
Pvoudrais bien manger. 
— Mignonne, mettez-vous à table, 
La soupe est dressée, 
Vous n'avez qu'à manger. 
Je vais rincer vot' gobelet, 
Vous donner à boire 
Votre bon vin clairet. 

Quand Jacqueline eut bien dîné, 

£11' dit à son homme : 

Va tu peux manger. 
Il y a d'ia soupe de reste. 



300 LITTÉRATURE ORALE 

Des carott's aussi. 
Mange à ton appétit 
Les os qui sont bons à ronger. 

Surtout à la viande 
Garde-toi de toucher. 

Jean dit : je boirais bien un coup. 
— Prends ton verre, ivrogne, 
D te faut de tout. 
En le rinçant avec vitesse 
L*pied lui a glissé, 
Et le verre est cassé. 
Qui fut bien surpris? Ce fut Jean: 
Femm* je n*ai plus soif. 
Lui dit-il en tremblant. 

— Jarnicoton : ton verre est cassé, 
A bas ta culotte 
Sans y plus tarder ! 

Ah ! je vais t'en donner, mon drôle I 
Et tu en auras 
Tant qu'la verg' durera. 

Et flique et flaque, sur le eu. 
Coquin, dans un verre, 
Non, tu ne boiras plus! 



DE LA BASSE-NORMANDIE 3OI 

Oh 1 ma femm', que vous frappez du (dur) l 
J'ai mes pauvres fesses 
Tout à fait à nu ! 
Je ne casserai plus de verre, 
Je boirai plutôt 
Dans le eu d'mon chapeau 1 
Ma femme, ayez pitié de mé. 
Mes deux pauvres fesses 
Sont toutes écorchées I 

— Toutes les fois que tu cass'ras 
Au logis quéqu'chose, 
Assiettes ou plats, 
Je t'arracherai les oreilles. 
Et puis un tricot 
Roulera sur ton dos. 
Baise la verge présentement. 
Remets ta culotte 
En me remerciant. 

(^Recueilli d Gréville, au hameau Fkury), 



302 UrrÉRATITRE ORALE 



m 



LA DEMOISELLE ET LE JARDINIER 

La cluuison suivante figure dans fe grancf recueil de M. Bu- 
jeaud, mais notre version est beancoirp phis étendue. Ce 
qui milite en fiiveur de Torigiae bas-normande de la chanson, 
c'est que le mot^ (point), rime très bien avec /e», tandb que 
dans les autres dialectes, ce mot n'a qu'une rime imparfidte ou 
forcée. 

AndatUe. La Demoisbllb. 



^* li i h,i ' M t U gJJlr i'J J' I 



Ni-co-las si tu e0 M- g» J* te ddu-ne-iai mon 

1' ' ^if ' S'^ I ' ^|| '' ''" " 

cœur, Et si tu n'es pas vo-la^pe^ je fe •* sai tdut ton bon-heur. 
AlUjgro. Lb Jaksinibk. 

Doun&ez-r mé, n' mTdounâez pé, Qji'est qu'da m'fidt, mè, 

Mad'mouiC* 

I l l'IJ l ) Jf r i f W'U/ |;r Jll. l l 

selle ? dounàez-rmé, n'mTdoun&ezpé laisdeis mé plaatfcenespeis 



DE LA BASSE-NORICANDIE 309 



ZJL DEMOISELLE 

Nicolas, si tu es sage, 
Je te donnerai mon cœcrr, 
Et si tu n*es pas volage, 
Je ferai tout ton bonheur. 

LE JARDINIER, d'un ton bouiTu. 

Doundez-rmé, n'm' Tdounàez pé, 
Qji'est qu'cha m*fait, mé, mad*moueselle? 
Dounàez-rmé, n*m' Tdounàez pé, 
Laissieiz-mé plantie mes peis. 

LA. DEMOISELLB 

Nicolas, je suis jolie. 
Je te donne ma faveur : 
Car fe t'aime à la folie, 
Et veux faire ton bonheur. 

LE JARDINIER 

Âimdez-mé ou n'm'aimdez pé, 
C2}i*est qu'cha m'fait, mé, mad'ttiaueselle? 
Aîmiez-mé ou-n'm'aimiez pé 
Laissieiz<-mé plantàe loss peis» 



304 LrrrÉRATuitE orale 

LA DEMOISELLE 

Nicolas, c'est d'main ma fête, 
Je te promets un baiser : 
Des fleurs orneront ma tête. 
Tu ne peux me refuser. 

LE JARDINIER 

Ch'est vot' fête ou cha nTest pé ; 
Qji'est qu*cha m'fait, etc. ? 

LA DEMOISELLE 

Nicolas, par quelle route 
Vais-je prendre mon chemin ? 
Je m'égarerai sans doute 
Si tu ne me tends la main. 

LE JARDINIER 

Perdez-vous n'vous perdez pé ; 
Qii'est c'ha m'fait, etc. ? 

LA DEMOISELLE 

Nicolas, je vais me pendre. 
Si tu n' coupes le cordeau ; 
Au tombeau je vais descendre. 
Veux-tu être mon bourreau ? 



DE LA BASSt-NORMANDIE 305 



LE JARDINIER 

Crayez-mé, nVous pendez-pé. 

Au diable ces demoueselles, 

Qiii vous aiment et qu'on n'aime pé I 

J'aime bien mieux plantâe mes peis. 

(Communiqué par le docteur Giboti). 



IV 



LA FOIRE 



Maman, je vais friser mes blonds cheveux, 
Je vous le dis, foi de Victoire, 
Pour être, en dépit des envieux, 
De bonne heure à la jolie foire. 
Le gros François, notre voisin, 
M'a promis bonbons et bon vin, 

Si je me rends à la foire demain. 
Si je vais à la foire. 

•Finis, Victoire, ou je vais, ventrebleu ! 
Sur toi casser ma quenouillette. 
Puis je vais te jeter au feu 
Tes frisons et ta colerette. 

20 



306 LITTÉRATURE ORALE 

Tu sais qu*il faut gagner son pain. 
Tu vois l'hiva* venir soudain. 
— J'aimerais mieux manquer de pain 
Qtie de manquer à la foire demain, 
Q.ue d'manquer à la foire. 

— Je vois, ma fill', que tu lie comprends pas 
Qja'il faut craindre le bavardage. 
Combien de filFs ont fait d'faux pas 
A la foire comme au village. 
François, son frère et son cousin. 
Ont un tour d'esprit trop badin. 

s 

-* Maman, vos discours sont en vain. 
Je veux aller à la foire demain, 
J'vewx aller à la foire. 

— Allons, finis et ne me parle plus 
Ou je vais, vingt noms d'un tonnerre 1 
Dût-il m'en coûter dix écus, 
Et te nourrir à ne rien faire. 
Te renfermer demain matin 
Dans la cave où l'on met le vin I" 
— Maman, j'tnettrai tout au chemin 

Si je ne vais à la fbire demain, 
Si je n'vais à la foire. 



DE LA BASSE-NORMAKDIE 3Q7 

Voilà, voilà comme som les mamans, 

Qjiand elles ont la soixantaine. 

Ell's ne pens'nt plus à leurs jeun's ans 

Qji*ell's dansaient sur la marjolaine. 

Ell's allaient avec leurs voisins 

Ans fdr's et avec leurs cousins. 

Pour moi c'est tout à fait certain. 
Je veux aller à la foire demain, 
J'veux aller à la foire. 

Eh bien I "^ctoire, je ne te dis plus rien : 

Cours à la foire du village, 

Mais dans quelques mois }e aains Inen . 

Q}i'on ne rie, voyant ton corsage. 

Il t* Êiudrad'axitr's cordons» tes jupons 

Par devant se raccourdroot. 

On aura lieu de dire enfin 
Q}ie c'est un' suite de la foire de d^naîn, 
Un' suite de la foire. 

Cette chanson wS^m fis née dos k pa^ Wte « M jr êtte 

apportée entre 1830 et 1840. 



^ff 



3o8 



UTTÉRATITRE ORALE 



LA BATELIÈRE 

M. de Pttymaigre a publié deux rédactions de cette chanson. 
M. Bnjeaad en a publié une autre. Le texte suivant est diffirent 
des leurs. 

Ce sont les messieurs de la cour. 

Après souper vont faire un tour. 
Illes s'en vont le long de la rivière, 
Cest pour jouer avec la batelière. 

— Batelière, dans ton bateau, 
Voudrais-tu me passer Feau? 

— Oui-dà, monsieur, entrez dans ma nacelle, 
Nous passerons très bien, lui dit la belle. 

Dans le bateau notre galant 
Veut badiner trop hardiment : 

— Tout beau, monsieur, pas tant de badinage I 
Je suis, croyez-le, une fille très sage. 

— Belle, vos amours sont-ils chers ? 
Pour de Targent peut-on Ts aver? 

— Oui-dâ, oui-dà, monsieur, pour mille pasencore» 
Mais pour deuxmill*, mes amours sont les vôtres. 



DE LÀ BASSE-NORMANDIE 309 



Il fouilla dans son vêtement, 
Ramenant de Tor, de l'argent : 
Voilà dTargent, de l'or en abondance , 
Prenez-en tant qu'il y en ait suffisance. 

Qjiand la belle eut reçu l'argent, 

Il badina plus hardiment : 
— Tout beau, monsieur, un peu de patience, 
Q}ie nous soyons dans un lieu d'assurance. 

— Ma foi, la belle, tu as raison, 
H y a là-bas une maison, 

Q]iand nous serons à la plus haute chambre 
Nous goûterons le doux plaisir ensemble. 

Qjiand le galant eut passé l'eau, 

La belle éloigna son bateau ; 
Puis reculant de deux pas en arrière 
Lui dît : Galant, j't'ai passé la rivière. 

— Ah 1 mon Dieu, que dira papa 
Q}iand sans argent il me verra ? 

— Tu lui diras qu'en passant la rivière 
Tu l*as joué avec la batelière. 



3IO 



LITTÉRATURE ORALE 



Avec ton or et ton argent 
Je vais entrer dans un couvent, 
Dans un couvent de filles vertueuses 
Pour être un jour aussi religieuse. 

— Si je passe par le couvent, 
pirai mettre le feu dedans ^ 
Je briderai la tour et la tourière 
Pour mieux brûler la belle batelière. 



(CcAÛT de V. UjntO- 





H. — MOINES ET NONNES 



LA RELIGIEUSE 

Je suis délaissée, sans amant, 
Ce n'est que depuis quelque temps ; 
Mon amant est parti en Flandre 
Rejoindre son beau régiment, 
Et moi seulette, pour l'attendre. 
Je m'en irai dans un couvent. 

Le cher amant est revenu, 
S'en fut au logis de la belle 
Pour lui présenter son salut : 

— Bonjour, mon père, où est ma chère , 
Cell' que mon cœur aimait tant ? 

— Elle est allée au monastère, 
Cell' que votre cœur aimait tant. 

Le cher amant double ses pas. 
Droit au monastère il s'en va. 



312 LITTÉRATURE ORALE 

Frappe par trois coups à la porte, 
En demandant bien poliment 
A voir sa tant jolie maîtresse, 
Celle que son cœur aimait tant. 

Cell' que vot* cœur aimait tant 
S'est rendue à notre couvent. 
Cessez vos pleurs, séchez vos larmes. 
Ici il ne faut point d'amant ; 
Cell' qui a pour vous tant de charmes 
S'est rendue à notre couvent. 

— Madame, ayez pitié de moi, 
Je viens du service du roi ; 
Puisqu'elle s'est rendue sous vos lois» 
Je sais qu'il faut qu'elle y demeure, 
Mais auparavant que je meure. 
Faites-la moi voir une fois. 

La bell', prêtez-moi votre doigt, 
Qiie je vous gage de ma foi; 
Cet anneau d'or, je vous le donne, 
Comme une marque de ma foi ; 
Jamais je n'aimerai personne : 
Belle, souvenez-vous de moi. 



DE LA BASSE-NORMANDIE $1^ 



En lui passant son anneau d'or, 

Le pauvre amant a tombé mort. 

Oh I que de pleurs, oh I que de larmes ! 

Qiacun y déplorait son sort : 

— Je n*ai connu tout ton mérite, 

Mon cher amant, qu'après ta mort. 

Puisqu'il est mort, mon cher ami. 
C'est moi qui veux l'ensevelir. 
Qji'on m'apporte un drap et des roses, 
Je veux l'environner de fleurs. 
Aussitôt l'amant se relève. 
Il enleva la jeune sœur. 

Voir, pour les compindsons : Smith, Le Soldat an Couvetti, 
XXI. 



II 



l'évasion 

Compares avec cette chanson : Puymaigre, X, p. 39» ''£«W- 
vmmi et la chanson précédente. 

Je vais vous conter en passant 
La plaisante aventure 



f 



^14 UTTÉRATU&£ ORALE 

D'une maîtresse et d'un aount 

De la vill' 4e Saunuir (Nanur) ? 
Le toia: est vraiment surpr-enaat, 

Il dooae sujet d'rir«t 
Il est acrivé récemment, 

Coiam' je vais vous le djre. 

Un jeun' sdgneur de ce canton 

Aimait fort une belle, 
Mais son père toujours méchant 

Ne cherchait que querelle, 
— Oui, si j'apprends ou si j'entends 

(iue vous ayez l'audace 
De revoir encor cet amant, 

Il n'y aura plus d'grâce. 

Le seigneur gagna par argent 

Une femme de chambre, 
Q}ii les faisait fort librement 

Le soir parler ensemble. 
Le père les surprit un jour 

Ah 1 quel cruel orage ! 
La fille fut mise au couvent 

Sans tarder davantage. 

4 



DE LA BASSE-NORMAIIBIE 3IS 



Cet inconsolable seigneur 

Toujours dans la débauche (i). 
Entend parler des ramoneurs 

Causant de leur négoce. 
Ils se disaient : Faut travailler 

La semaine tout entière 
A ramoner les cheminées 

Dans plusieurs monastères. 

Notre seigneur s'est approché 

Promptement de ces hommes, 
Tout en se faisant apporter 

Une assez forte somme. 
O ramoneur, bon ramoneur, 

Voudrais-tu, par adresse. 
Faire passer subtilement 

Un' lettre à ma maîtresse F 

Le ramoneur s'en est allé 
Tout droit au monastère. 

Avis' (2) venir la jeune sœur 
Avec la mère abbesse. 

(i) Dans le désespoir. 
(2) Voit, aperçoit. 



3l6 UTTÉRATURE ORALE 

A haute voix s'est écrié. 
Poussant des cris étranges : 

Je crois que ma vie va prendr' fin, 
Je meurs de mal au ventre. 

Lanière abbesse s'en est allée 

Chercher une bouteille, 
Pendant son absence a passé 

La lettre à la d'moiselle. 
£11' fait réponse à son amant. 

Bien poliment par lettre , 
Que pour sortir de ce couvent, 

Elle était toute prête. 

O ramoneur, bon ramoneur, 

Que ma joie est parmite 1 
Mais comment enlever la sœur 

Sans qu'on s'en aperçoive? 
Le ramoneur est retourné 

Tout droit au monastère ; 
Dans un d'ses sacs a enfermé 

La jolie demoiselle. 

A haute voix s'est écrié, 
Poussant des cris étranges : 



DE LA BASSE-NORMANDIE 517 

Ouvrez la porte du couvent, 

Car la charge est pesante. 
Il a traversé tout Pcouvent 

Avec la mère abbesse, 
Et dans les bras de son amant 

n a r'mis sa maîtresse. 

Cinq cents louis lui a donnés 

A titre d' récompense, 
Et le seigneur va épouser 

Cell* que son cœur demande. 

Cette dunson est évidemment da xvn* siècle. Je l'ai recueillie 
à Omonville-la-Rogne en x88i. 



m 

LE RELIGIEUX 

n était une fille, 

Une fille de bien, 

Qjii aimait bien la musique 

Et mieux les musiciens. 
Hélas I hélas I 
Celui qu'elle aimait le mieux, 
Il s'est rendu religieux. 



pS LITTÉRATURE ORALE 

Elle hit à confesse 
En grand' dévotion; 
En son chemin rencontre 
Un pèr' de la misaion. 
Hélas 1 hélas I 

Mon père coniessez-moi,. 

Car je suis fille hors de moi. 



Qji'avez-vous, jeune fille, 

Qui vous chagrine tant? 

— Mon malheur, mqn bon père. 

Est sans soulagement. 
Hélas! hélas 1 
Celui que j*aimais le mieux, 
Il s est rendu religieux. 



— Eh bien, ma jeune fille, 
n faut en. faire autant, 
Prendre la robe grise 
Avec le voile blanc 
Hélas ! hélas l 
Je le ferais de grand cœur 
S'il était mon confesseur. 



DE LA BASSE-NORliANDIE ^l^ 

— Eh bien, ma jeune fille, 

Je parlerai pour vous 

Il peut franchir la grille 

Devenir votre époux. 
Hélas 1 hélas ! 
n n'est déjà plus temps 
Il a reçu les ornements. 

Perruquier misérable 

Sois à jamais maudit. 

D'avoir fait la tonsure 

A mon charmant ami ! 
Hélas I hélas ! 
Celui que j'aimais le mieux 
Il s'est rendu religieux. 

{Cahier ie Victorine Lejue^, 



vr 



VISITE AU COUVENT 

Là duuMOa suivante se trouve d«as le recueil de M. Bnjeaud» 
t. I, p. a$9, mais avec 4e très notables variantts. 

Chansonnette noovellip 
Et bfenr ffli«e. 



320 LITTÉRATURB ORALE 



C'est d'une jeune fille 
Prête à se marier. 

Ils ont couché ensemble 

Me semble, 
L'espace de deux ans. 
Tant que la jeune fille 
Devint grosse d'enfant. 

Le garçon qu'embarrasse 

Sa disgrâce, 
Ne sachant où passer, 
S'en est allé se rendre 
Au couvent cordelier. 

Mais la fillette en peine 

Et en gêne 
Va partout le chercher. 
Au bout de six semaines 
Au couvent l'a trouvé. 

— Portier, ouvre ta porte, 

J'apporte 
Le désir de mon cœur, 
Cest d'parler au jeun' frère 
Que vous reçût' hier. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 321 

— Rendez-vous à Téglise 
Sans remise, 

Mettez-vous à genoux, 
Je vais aller lui dire 
Qji'il vieim' parler à vous. 

— Ave Maria, frère Archange, 
De grâce. 

Pressez un peu vos pas. 
Il y a un' jeune dame 
Qui vous attend là-bas. 

— Dites-moi donc que foire, 
Mon frère? 

Dois-je aller lui parler 
Ou bien lui faire dire 
De ne plus retourner ? 

— Si c'est votre maltresse. 
Mon frère, 

Ne la regardez pas ; 
Ayez la vue baissée. 
Redoublez sur vos pas. 

— Découvre ton visage, 

Volage, 

21 



X 



322 UTTÉRATURB ORALE 

Ne me connais-tu pas : 
Est-ce que mon visage 
N'a plus pour toi d'appas? 

— Est-ce là tes promesses, 
Infidèle? 

Celles que tu me fis 

Un dimanche après vêpres 

Devant tous nos amis ? 

— Les promesses des hommes, 
Ma bonne, 

Sont souvent des appâts, 
Et souvent ils délaissent 
Les fill's dans l'embarras. 

— Puisque tu m'abandonnes, 
Je donne 

A Dieu tous mes amours, 
£t vais me rendre nonne 
Le restant de mes jours. 

— Quant à vous rendre nonne. 
Ma bonne, 

Cela ne convient p^. 
Les nonnettes sont chastes 
Et vous ne l'êtes pas. 



DE LÀ BASSE-NORMAKDIE ^%^ 

— Si je ne fus pas chaste, 
Volage, 

La faute en est à vous ; 
Vous en êtes la cause, 
Je le serais sans vous. 

— Qjie si tu te rends nonne. 
Ma bonne, 

Et moi religieu:^. 

Nous nous verrons ensemble 

Au royaume des cîeux. 

{Chanté d Diêlette, par F. Le Boulanger, 1881). 



LE MOINE ET LE DIABLE 

Il était un bon moine blanc. 
Je ne sais plus de quel couvent, 

Qjii tenait dans sa chambrette. 

Une gentille fillette. 

Qu^od est venu sur le minuit. 
Le bon moine blanc se levit : 
Dormez, dormez, Jacqueline, 
Je m'en vais chanter matîne. 



334 LITTÉRATURE ORALE 

Qpand le bon moine fiit partie 

Jacqueline alors se levit, 

Elle prit la bouteille à l'encre, 
Et puis s'en frottit les deux tempes. 

Les deux tempes et le menton, 
Tout le visage et puis le front. 
Et puis aussi sa belle gorge, 
Comm' si c'était de l'eau de rose. 

Qjiand le moine fut revenu, 
n s'écria : Tout est perdu I 

Accourez, mes firèr's, ensemble, 
dr le diable est dans ma chambre. 

Le père gardien est venu. 
Un pied chaussé et l'autre nu : 
De la part de Dieu, je t'adjure 
Dis si tu es un' créature. 

— Créature, je le suis donc 
Et fille de bonne maison. 

Voilà un mois ou six semaines 
Qjie je couche d'avec ce moine. 

— Hal haï ha ! frèr» Nicolas ! 
Le prieur saura tout cela, 



DE LA BASSE-NORMANDIE 325 

Et vous aurez la discipline 
Pour Thistoire de Jacqueline. 

— Frappez, disait-il, frappez fort. 

Je ne suis pas encore mort, 
Mais je vous rendrai la pareille : 
Autant vous en pend à Foreille. 

(Cahier de V» Leju^O. 



VI 



LE PÈRE SIMON ET LA DAME 

M. Bttjeaad a publié cette chanson avec quelques variantes. 
Elle est fort répandue au nord du département de la Manche 
Le moioe s'appelle tour à tour Simon et Nicolas. 

n fut un moine 
Qji'on appelait Simon, 

Lassant les femmes 
D*un amour sans raison. 
Un' jeune et jolie dame 
Ne sachant point son nom 



526 LITTÉRATURE ORALE 

Un jour lui dît : 
Bon pèr' par ci, 
Bon pèr' par là, 
Bon père Nique, Nique, 
Bon père Nicolas, 
Venez demain à huit heures. 
Mon mari n'y sera pas. 

Le pauvre moine 
Dans la chambre monta ; 

La belle dame 
Avec lui s'enferma. 
Puis ell' lui dit : 
Bon pèr' par ci 
Bon pèr' par là. 
Bon f)ère Nique, Nique, 
Bon père Nicolas, 
Doime-moi ta bourse pleine. 
Avec moi tu souperas. 

Le pauvre moine 
Sa bourse lui donna, 

La belle dame 
La prit et la serra, 



DE LA BASSE-NORlifÂNDIE 3^7 

Puis eU' lui dit : 

Bon pèr' par d, 

Bon pèr* par là. 
Bon père Nique, Nique, 

Bon père Nicolas, 
Donne-moi ta robe grise, 
Avec moi tu coucheras. 

Le pauvre moine 
Sa robe lui donna, 

La belle dame 
La prit et la serra. 

Puis ell' lui dit : 

Bon pèr' par ci, 

Bon pèr' par là, 
Boa père Nique, Nique, 

Bon père Nicolas, 
Tirez donc votre culotte. 
Cela nous incommodera. 

Le pauvre moine 
Sa culotte il ôta ; 

La jeune dame 
La prit et la serra, 



328 



LITTÉRATURE ORALE 



Puis eU' lui dit : 

Bon pèr* par d. 

Bon pèr' par là» 
Bon père Nique, Nique, 

Bon père Nicolas, 
Allez donc voir à la porte 
Si mon mari ne r'vient pas. 

Le[pauvre moine 
A la porte s'en va. 

La jeune dame 
La porte lui ferma, 
Mais ell' lui dit : 
Bon pèr' par ci, 
Bon pèr' par là. 
Bon père Nique, Nique, 
Bon père Nicolas, 
Comptez les clous de la porte, 
Vous saurez combien l'y en a. 



— O bonne dame, 
Rendez-moi mon argent, 

Q}ie je m'en r'tourne 
A mon pauvre couvent. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 329 

Mais ell* lui dit : 

Bon pèr' par ci, 

Bon pèr* par là, 
Bon père Nique, Nique, 

Bon père Nicolas, 
Nous en ferons bonne chère. 
Tant que l'argent durera. 

— O belle dame, 
Rendez-moi mes habits ; 

Un habit d'moine 
Ne peut pas vous servir ; 
Mais ell' lui dit : 
Bon pèr' par ci. 
Bon pèr' par là. 
Bon père Nique, Nique, 
Bon père Nicolas, 
J'en ferai fair' des culottes. 
Mon mari les portera. 

Le pauvre moine 
S'en retourne au couvent. 

Les autres moines 
L'écout'nt en se moquant ; 



_ I 



330 



LITTÉRATURE ORÂLB 



Et chacun lui dit : 

Bon pèr* par d, 

Bon pèr' par là. 
Bon pèr' Nique, Nique, 

Bon père Nicolas, 
Dieu béniss' la jolie dame 
Qpi vous a joué ce tour là I 




/. — RONDES 




[BS denx rondes qui suivent (I et III) sont celles que 
l'on chante le plus souvent; mais on s'en tient 
ginénlement aux premiers couplets. M. Bujeaad en a 
publié deux versions différentes (t. I,p. 248 et 250). M. Legnnd 
en a publié une troisième {Somantay t. X, p. 583). Le fond de 
cette chanson est fort ancien. M. Bartsch en a trou-vé une 
version dans an cahier du commencement du xvn* siècle, et l'a 
publiée avec d'autres chansons de la même époque dans la 
ZeiUcbrift fur romanische Philoî^it^ Halle, 1881. Les deux ver- 
sions que nous^publions ne différent que par le refrain et l'air. 
On remarquera que le premier de ces airs, bien qu'en m-ajeur, 
n'a pas de sensible, non plus que la plupart de nos airs mineurs. 



I 



VIVE L AMOUR 



AU^o, 



V^^'J'Ii' J f \\\'t^\V lU 



Au jar — dia de mon pé-re, Vi - ve l'«- 



332 LITTÉRATURE ORALE 

'^ 'M'" ^ f I ' Il I M 

OKHir, An jar - dinde mon pè • re, Vi • ve 1**- 

I f . n E g i r- N ri' M h 

moor, Des orange il y a, Vi-ve la kn - ri - et - te, 

i r f! P r't If J f r 'f J*'*!''''*' 

Des o - rang' il y a Vi - ve la lau - ri — a. 



a Vi've la rose et le U— lasl 



Au jardin de mon père, , ,. . , 
Vive lamour, ) ^ 

Des orang* il y a, 
"\^ve la lauriette, 

Des orang' il y a 

Vive la lauria (i). 

Il y a tant d'oranges, 

Vive Tamour, 
Qu'on croit qu'il en rompra. 

Vive, etc. 



(i) Variamtt : Vive la rose et le lilas. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 333 

La bell' d'mande à sa mère, 

Vive Tamour, 
Q^and on les cueillera, 

Vive, etc. 

A la Saint-Jean, ma fille, 

Vive l'amour, 
Q}iand ton amant viendra, 

"^ve, etc. 

La Saint-Jean est passée, 

Vive l'amour. 
Son amant ne vient pas. 

Vive, etc. 

La beli' prend une échdle. 

Vive l'amour, 
Un panier sous le bras. 

Vive, etc. 

Elle prit les plus mûres, 

Vive l'amour, 
Les verte' elle laissa. 

Vive, etc. 



334 



LITTÉRATURE ORALE 



EU* s'en fut pour les vendre, 

Vive Tamour, 
Au marché de Porba (i), 

Vive, etc. 

En son chemin rencontre, 

Vive Tamour, 
Le fils d'un avocat, 

Vive, etc. 

Qjie portes-tu, la belle. 

Vive l'amour, 
Dans ce beau panier-là? 

Vive, etc. 

Des oranges très belles, 

Vive l'amour, 
Ne vous en pldt-il pas ? 

Vive, etc. 

Il en prit trois douzaines, 

Vive l'amour, 
Et ne les paya pas. 

Vive, etc. 

(i) Porbail, bourg sur U côte en f»cc de Jersey. 



DE LA BÂSSE-NORMANDIE 335 

Vous prenez mes oranges, 

Vive l'amour^ 
Et ne les payez pas, 

Vive, etc. 

Amontez à ma chambre, 

Vive Tamour, 
Ma mère vous les paiera. 

Vive, etc. 

Quand ell' fut dans la chambre. 

Vive l'amour. 
Point de mèr' ne trouva. 

Vive, etc. 

Il la prend, il Tembrasse, 

Vive l'amour. 
Sur son lit la jeta. 
Vive, etc. 

Ah ! que dira ma mère, 

Vive l'amour, 
Qjiand eU' saura cela? 

Vive, etc. 



33^ 



UTTÉRATtmE ORALE 



Tu lui diras, ma belle, 

Vive l'amour, 
C'est l'fils d'un avocat, 

Vive, etc 

Si c'est un garçon, belle. 

Vive l'amour. 
Avocat il sera. 
Vive, etc. 

Il défendra les causes. 

Vive l'amour, 
Qjiand bonn's U les trouv'ra, 

Vive, etc. 

S'il les trouve mauvaises. 

Vive l'amour. 
Il les abandonnera. 

Vive, etc. 



' ^^' \ (bis). 



Et si c'est une 
Vive l'amour 
Couturière ell' sera, 
Vivelalauriette, 

Couturière ell' sera. 
Vive la lauria. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 337 



n 



Voici U version publiée par M. Bartsch (i). 

Au jardin de mon père 

Ung oreingier y at, 

Si très chergé d'orainge 

Que tout y tombe en ba. La, la. 

— Dictes, ma damoyselle. 
Ne vous auray-je pas? 

Demandât à son père, 
Quant on les cœuUera. 

— Et, ma fille, ma fiUe, 

Quant mary vous viendra. La, la. 
Dictes, ma damoyselle, etc. 

— Et, mon père, mon père. 
N'attendes pas cela. 

Elle print doncq une eschelle, 
Ung chrestin en son bras. La, la." 
Dictes, ma damoyselle, etc. 

(i) J'ajoute k cette reprodaction quelques signes orthogm- 
pbiqaes. 

22 



338 



LITTÉRATURE ORALE 



Elle y cœulle les plus meurs, 

Les verds elle y laissa, 

Et lors les porta vendre 

Au grand marché d'Arras. La, la. 

Dictes, ma damoyseUe, etc. 



Le premier qu'elle y rencontre 
Ce fut ung advocat. 
— Que portés-vous, ma mie , 
Qjie portés en voz bras? La, la. 
Dictes, ma damoyseUe, etc. 



— Ce sont pomes d*orainge, 
Ne vous en plaist-il pas ? 

— Entrés en ma chambrette 
Nous les compterons là. La, la. 
Dictes, ma damoyseUe, etc. 



Il n'y at que vingt quattre, 
Le cartron n'y est pas. 
— Baisés moy une fois, 
Le cartron y sera. La, la. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 



339 



Dictes, ma damoyselle, 
Ne vous auray-je pas ? 

M. Bartsch a traduit cette chanson en allemand et l'a publiée, 
avec un grand nombre d'autres, dans un volume imprimé à 
Heidelberg, sous ce titre ; AÎU fran:^ôsische Volkslieder, petit in-8®, 
1882. 



III 



J AIMERAI Q.UI M AIME 
La ronde I se chante avec un autre refrain et sur un autre air. 

A la Saint Jean ma fil-le, J'aimerai qui m'ai - me, 



ip t CE IP PA nue t c N ^ 



Des orang* il 7 a, J'aime-rai qui m'aime, m'aime ; 



iii'B c c ire> iiyir i h .f i^^ 



Des orang* il y a. J'aime-rai qui m'ai-me-ra. 



A la Saint-Jean, ma fille, 
J'aimerai qui m'aime, 



340 



LITTÉRATURE ORALE 



Des orang' il y a, 
J'aimerai qui m'aime, m'aime; 

Des orang' il y a. 
J'aimerai qui m'aimera. 

Q^and ton amant viendra, 

J'aimerai qui m'aime, 
Les orang' on cueill'ra. 
J'aimerai qui m'aime^ m'aime; 

Les orang' on cueill'ra. 
J'aimerai qui m'aimera. 

La Saint-Jean est passée, 

J'aimerai qui m'aime. 

Son amant ne vient pas, 
J^aimerai qui m'aime, m'aime; etc. 

IV 



DANS LA COUR A MA TANTE 

Compares «Uns l'ouvrage de M. Bajeaad les diânsons du t. I, 
p. t$ et X36. Les airs sont différents. Celui qui suit est dans le 
mode miaenr populaire, c'est-à-dire sans note sensible. 

MJ|J JJ.J D' M'H, 



m 



Dans k cour à ma tante, Plantons le roma-rin. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 34 1 



n yatm coq qui chante Plaa-tons le romarin, mesdames 

| i "^ I II I I' I " I' I' Il 

Au milieu du jar - din Plan - tons le ro - ma-rin. 

Dans la cour à ma tante, 

Plantons le romarin, 
Il y a un coq qui chante, 
Plantons le romarin, Mesdames, 

Au milieu du jardin 

Plantons le romarin. 

On sait ce <|âtil' demande, 

Plantons le romarin. 
Il demande une femme. 

Plantons, etc. 

Où en prendrons-nous une. 

Plantons le romarin, 
Qpi n'soit pas importune ? 

Plantons, etc. 

Entre Paris et Nantes, 

Plantons le romarin, 
Il y en a plus de soixante. 

Plantons, etc. 



342 LITTÉRATURE ORALE 

ê 

Ne prenez pas des blondes, 

Plantons le romarin, 
Elles aiment trop à grondre, 

Plantons, etc. 

Ne prenez pas des rousses, 

Plantons le romarin. 
Elles sont trop farouches. 

Plantons, etc. 

On parcourt ainsi toutes les nuances de cheveux des jeunes 
filles présentes, avec des rimes par à-pen-prés. 



QUAND LA FEUILLE ÉTAIT VERTE (l) 

Qjiand la feuille était verte 
pavais cinq amoureux, 

Lalalali, laderidera. 
A présent qu'elle est sèche 
Je n'en ai plus que deux. 

Lalalali, laderidera. 

Je n'aime pas Jean-Pierre 
U est trop orgueilleux. 

(i) Comparez Bujeaud, t. I, p. 84. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 545 



Je n'aime pas Jean-Jacques, 
Il est trop curieux. 

Je n'aime pas Antoine, 
Il est trop doucereux. 

J'aime bien mieux Guillaume, 
n est plus amoureux. 

Il me mène à la danse, 
Et au bal quand je veux. 

Si nous vivions ensemble 
Nous serions bien heureux. 



VI 



aUAND j'étais servante EN CAMPAGNE 

Qjiand j'étais servante en campagne, 
Landri, landra, brunette lanla, 

On m'envoyait garder les vaches, 
Landri, landra, brunette lanla. 

J'en oubliai deux dans Tétable, 
Landri) etc. 



344 LITTÉRATURE ORALE 

Ma maîtresse vint pour me battre, 
Landri, etc. 

Ne me frappez donc pas, maîtresse, 
Landri, etc. 

Car je le dirai à mon maître, 
Landri, etc. 

Qjie vous couchez avec le prêtre, 
Landri, etc. 

— Ne le dis pas, Cathelinette, 
Landri, etc. 

Je te ferai de la galette, 
Landri, etc. 

Et du bon beurr' pour mettre avec, 
Landri, etc. 

Un' bell* coiffure de dentelle, 
Landri, etc. 

Des sabots à la Ramponette, 
Landri, etc. 

Et l'on dira : Mademoiselle, 
Landri, landra, brunette lanla. 

(Chanté par Marie Duval, d GréviiU). 



DE LA BASSE-NORMANDIE 345 



VIÏ 



PETIT BONHOMME, PRENDS TA HACHETTE 

Cette chanson est répandue dans tout le nord de la France; 
mais il en existe plusieurs rédactions différentes. M. de Puymaigre 
en a publié une. J'en ai moi-même recueilli deux versions aux 
environs de Cherbourg. Les différences roulent sur la ma- 
nière dont le petit bonhopme prend son parti. La chanson est du 
XVIII* siècle. 

P'tit bonhomm' prit sa hachette, 

Nou la la et lou la la, 
P'tit bonhomm' prit sa hachette 
Et dans le bois s'en aUa (ter). 

Laissa sa femme couchée, 
Nou la la et lou la la. 
Laissa sa fenmie couchée. 
Bien tranquille entre deux draps. 



Qjiand tu te seras levée, 

Nou la la et lou la la, 
Qjiand tu te seras levée, 
A déjeuner m'apport'ras. 



mm 



346 LZTTÉRATURS ORALE 

Il est onze heures sonnées, 
Nou la la et lou la la, 
Il est onze heures sonnées, 
Le déjeûner ne vient pas. 

P'tit bonhomm' prit sa hachette, 

Nou la la et lou la la, 
P'tit bonhomm' prit sa hachette, 
Au logis s'en retourna. 

Trouva sa femme couchée 
Nou la la et lou la la, 
Trouva sa femme couchée. 
Le curé entre ses bras. 

Prends ta soup' qu'est dans la huche, 

Nou la la et lou la la. 
Prends ta soup' qu'est dans la huche , 
Et puis trois morceaux de lard. 

Pendant qu'il mange sa soupe, 

Nou la la et lou la la, 
Pendant qu'il mange sa soupe, 
Le chat emporte le lard. 

Il se fait un' fricassée, 
Nou la la et lou la la, 



DE LA BASSE-NORMANDIE 347 

Il se ^t un' fricassée 
De grenouill' et de limas. 

Les limas montrent leurs .cornes, 

Nou la la et lou la la, 
Les limas montrent leurs cornes. 
Les grenouilles crient : Comard ! 

Telle est k version du Val-de-Saire, recaeilUe par le docteur 
Gibon. 

Dans la version du pays messin, publiée par M. de Puymaigre, 
après que le chat a empprté le lard, le petit bonhomme se met 
à réfléchir : 

Si je vais battre ma chatte, 
Peut-être ell' me griffera. 

Si je vais battre ma femme, 
Le curé la défendra. 

Il vaut mieux les laisser faire 
Que m'exposer à cela. 

Dans la version haguaise qu'on m'a donnée à Gréville, le 
petit bonhomme est moins patient. Le refrain produit aussi un 
effet assez drôle : 

Petit bonhomme prit sa hache, 
Roup, ioup, ioup, patati patatra. 



348 LITTÉRATURE ORALE 

Petit bonhomme prit sa hache, 
Et dans le bois s'en alla, 
Roup ioup, ioup, patati patatra. 



Trouva sa femme couchée, 
Roup ioup, ioup, patati patatra. 
Trouva sa femme couchée. 
Le curé entre ses bras, 
Roup, etc. 

— Monsieur Tcuré, qu'fait' vous là ? 
Roup, etc. 

Monsieur l'curé, qu'fait' vous là ? 
J'n'entends pas ces bêtis' là, 
Roup, etc. 

— P'tit bonhomme, j'confess* ta femme, 
Roup, etc. 

P'tit bonhomme j'confess' ta femme, 
Je crois qu'ell' n'en mourra pas. 
Roup, etc. 

— Puisqu'elle a Thonneu d' vous plaire, 
Roup, etc. 



DE LA BASSE-NORMANDIE )49 

Puisqu'elle a Thonneu d' vous plaire, 
Monsieur Tcuré prenez-la, 
Roup, etc. 

Emm'nez-la au presbytère, 
Roup, etc. 

£nim*nez-là au presbytère, 
Si longtemps qu'il vous plaira, 
Roup, etc. 

Fait's ensemble de p'tits prêtres, 
Roup, etc. 

Fait's ensemble de p'tits prêtres, 
J'n'irai pas la chercher là, 
Roup, etc. 

J'garde un bon gourdin pour elle, 
Roup, ioup, ioup, patati, patatra. 
J'garde un bon gourdin pour elle 
Pour le jour où ell* reviendra. 
Roup ioup, ioup, patati, patratra. 



310 



LITTÉRATURE ORALE 



VIII 



LE MARI BRÛLÉ 

La chanson suivante n^est qa*une version nouvelle de la 
ronde : Mwpir' m'a donné un mari. Mais le refrain est original. 

Mon pèr' m'a donné un mari, 
Qjialorze et quatre font dix-huit, 
Il me Ta donné si petit 1 
HalHal(i) 

Onze, douze et treize 

Douze et quat' font seize. 

Il me Ta donné si petit l 
Quatorze et quatre font dix-huit, 
La première nieit qu'o U j'couchis 
Ha ! Ha ! 

Onze, douze, treize, 

Douze et quat' font seize. 



(i) H très aspiréf comme en allemand. Le / de dix-huit ne se 
prononce pas. 



DE LA BASSE-NORAIANDIE 351 

La première nieit'qu'o li j'couchis, 
Quatorze et quatre font' dix-huit. 
Dans la paille, je le perdis, 
Ha! Ha! etc. 

Dans la paille je le perdis. 
Quatorze et quatre font dix-huit 
Je pris la paille et l'écouësis (i), 
Ha ! Ha I etc. 

Je pris la paille et Técouësis, 
Quatorze et quatre font dix-huit, 
Je pris la paille et la brûlis, 
Ha ! Ha ! etc. 

Je pris la paille et j'ia brûlis. 
Quatorze et quatre font dix-huit, 
Je pris la cendre et j'I'épandis. 
Ha I Ha I etc. 

Je pris la cendre et jTépandis, 
Quatorze et quatre font dix-huit, 
J'trouis mon mari tout rôti. 
Hal Hal 

Onze, douze et treize, 

Douze et quat' font seize. 

{Grévilh, 1881). 
(i) Eeouire, secouer. 



352 



LITTÉRATURE ORALE 



IX 



LE COUCOU 



Mon père m'a mariée 
A un vieillard des champs. 
U a nom Jean, ma mère, 
U aura nom Jean-Jean. 

La premier' nuit de mes noces, 

I m'fit coucher sur un banc. 

II a nom, etc. 

La seconde et la troisième 
H m'en fit encore autant, 
Il a nom, etc. 

La quatrième et la cinquième 
Seront encore de même. 
Il a nom, etc. 

Alors je lui ferai faire 

Comme au bel oiseau des champs. 

Il a nom, etc. 



DE LA BASSE-NORMANDIE 353 

Qui vient à la mi-avril 

Et s'en r' tourne à la Saint-Jean, 

U a nom, etc. 

Qiii s'en va de branche en branche 
Criant : Coucou joliment ; 
Il a nom Jean, ma mère, 
H aura nom Jean-Jean. 



X 



LE PETIT MARCELOT 

Il était un p'tit Marcelot, 
Et Ion Ion la, que dit-on de l'amour ? 
n était un p'tit Marcelot, 
Qjl'allait de bourg en ville, 

Lon la, 
C2p'allait de bourg en ville. 

En son chemin a rencontré 
Et lon lon la, que dit-on de Tamour ? 
En son chemin a rencontré 
Trois jeunes demoiselles, 

Lon la. 
Trois jeunes demoiselles. 

23 



3$4 



ttttÈtLkttJtit OkALE 



En void une, en void detiiL. 
Et Ion Ion k, etc. 

En void une, en voici deux, 
Void la plus gentille. 
Lon la, etc. 

U lui prend la tnaîn, il la tnet, 
Et lon lon la, etc. 

U lui prend la main, il la met, 
La plie en sa valise. 
Lon la, etc. 

En son chemin a rencontré 
Et lon lon la^ etc< 

Sn son chemin â rencontré 
Un bourgeois de la ville. 
Loû la^ «t«<r 

n m'a dit : Petit Marceloti 
Et lon lon la, etc. 

n m'a dit i Petit MafCelot, 
Qp'as-tu dans ta valiie? 
Loû k, etc. 

f ai des couteaux, fat dés dseaux. 
Et lon lon kf iSto* 



DE LA ftASiÉ-ÎÏCJRMANDIE 3J$ 



J'ai des couteaux, j'ai des ciseaux. 
Des anneaux pour les filles, 

Lon la, etc. 
Des anneaux pour les filles. 

— n m'a dit î Petit Marcelot, 
Et lon lon la, etc. 

n m'a dit : Petit Marcelot, 
Déploie-moi ta valise, 
Lon la, etc. 

— Je ne déplie pas mon ballot, 
Et lon lon la, etc. 

Je ne déplie pas mon ballot 
Dans les p'tits bourgs et villes, 
Lon la, etc. 

Cest â Paris, c'est à Rouen, 
Et lon lon la, que dit-on de l'amour ? 
Cest à Paris, c'est â Rouen 
Qpe je fais marchandise, 

Lon la, 
Qjie je fai^ marchandise. 

(Gèmié par V, hjui^ à Gràitle), 



3$6 



LITTÉRATURE ORALE 



XI 



LE MARCHAND DE VELOITRS 

Mon père m'a mariée 

A un marchand de velours, 

li Ion la, mon capitaine. 

M'entendez-vous I 

La première nuit de nos noces. 
Au lieu d'être un amoureux, 

Il ne fit que me parler 

De ses vache's et de ses bœufs; 

L'alouette chantait le jour, 
L'histoire durait encore. 

Levez-vous, jeun' mariée, 
Levez-vous, car il est jour, 

L'y a du monde à la boutique 
Qpi demande du velours I 

Au diable soit la boutique 
Et le marchand de velours 1 

Les chevaux de chez mon père 
Sont bien plus heureux que nous. 



DB LA BASSE-NORMANDIE 3$/ 



Ils ont leur foin, leur avoine 
Le matin au point du jour. 

La fontaine où ils vont boire 
Y fait moudre trois moulins, 

L'un d'eux moud de la farine 
Et l'autre du poivre fin. 

Le troisième endort les filles 
Au tique ta^ du moulin. 

Li Ion la, mon capitaine, 

M'entendez-vous ? 

{Communiqué par Alexandre Polidor, à GrivilU). 

XII 

LE MOULIN 

La chanson suivante ne se danse pas, elle se chante à table 
avec accompagnement de couteaux, de manière à imiter le tic- 
tac du moulin. M. Bujeaud a donné une autre version de cette 
chanson. 

Là-bas, dans la montagne 
Il se trouve un moulin. 

REFRAIN 

A la tique, tique 
Nique, nique, nique. 



jjg Httéràtujle orale 



Faites tourner la meule, 
Qjii veut moudre, moudra, larirette, 
Qjii veut moudre, moudra, larira. 

Le garçon qui fait moudri? 
S'appelle Mathurin, 
A la tique, tique, etc. 

Celui qui chass' les pouques 
Est un jeune blondin, 
A la tique, etc. 

Catherin* se présente 
Pour qu'on moule son grain, 
A la tique, etc. 

Il la prend, il Tembrasse, 
La jette sur le grain, 
A la tique, etc. 

R'tournez-vous en, ma fille, 
Car votre sac est plein, 
A la tique, etc. 

De la meilleur' farine 
dui soit dans mon moulin, 
A la tique, etc. 

(Commumifui pMT M. A. Polidor). 



«^K^l^^«^lf4|lf4|if4^^ 



/. — CHANSONS EN PATOIS 



LA FEMME QUI A PERDU SON MARI 

G>mparer Bujeaud, t. I, La Vwve, 67 et surtout 68. Voir 
aussi Romancero de Champagne, p. 106, 2* partie. 



,j|.rr['"7'iJ'B r, t n f, ) i \ 



Men pouer Jean est biein ma - la - de, Bie|n ma- 



■'^f f i If [1 t 'M l'f II I n 



lade, Du merci ! Biefn ma — lade. Du mer-ci ! Men p*tit 



?*^=» 



I l \ ' \ I Il 'r i H î r 



Jean m*a demandâe La mil - leur'ché d' Paris ! JTaimais 



Il I L r 1 I I I ft '^^" 



tant, tant et tant, J'raimais unt, chu pouer Jean! 



■■ 



360 LITTÉRATURE ORALE 

Met! pouer (i) Jean est biein malade^ 
Biein m4ade, Du (2) merd (bis) 1 
Men p'tit Jean m*a demandâe 
La milleur' ché (3) d* Paris. 
JTaimais tant, tant et tant, 
praimais tant, chu (4) pouer Jean ! 

Men p*tit Jean m*a demandâe 
La milleur* ché d' Paris (bis). 
Mais j*n'avions pues qu'une vueille catte 
Qjii n*savait pues hapàe (5) d*soueris 
Jl'aimais tant, etc. 

Mais j'n'avions pues qu'une vueille catte 
Q)ii n'savait pues hapàe d'soueris (bis). 
Mon p*tit Jean m'a demandâe 
Le milleur' vin d' Paris, 
pi'aimais tant, etc. 

Men p'tit Jean m'a demandâe 
Le milleur' vin de Paris (bis). 
Mais j'n'avions pues qu'un' vueille mare 
Où qu'no (6) met le lin à roui, 
pi'aimais tant, etc. 

(i) Paavre, pouer n*». qu*ane syllabe. — (2) Dieu. — (3)Châir, 
viande. — (4) Ce. — (s) Haper, attraper. — (6) On. 



DE LA BASSE NORMANDIE 36.I 

Mais j'n'avions pues qu'un* vueille mare 
Où qu*no met le lin à roui (bis). 
Men p'tit Jean m*a demandde 
Le milleur' mechtchin (i) d'Paris . 
praimais tant, etc. 

J*mîs ma coueffe (2) et ma cape naire 
A Paris j'men fus le q'ri (3) 
JTaimais tant, etc. 

J'm'en étai alliée à Pâque 
Je revins à la Saint-D'nis. 
JTaimais tant, etc. 

Qjiant je feus sus not' montagne, 
J'entendis sounàe pouer li... 
JTaimais tant, etc. 

Quand j'arrivis dans la chambre. 
No m'dit qu'tout était fini. 
JTaimais tant, etc. 

Dans treize aoun's d'ia pus bell' taile 
No l'avait enseuveli... 
pl'aimais tant, etc. 

(i) Médecin. — (2) Cotfie. — (3) Quérir, chercher. 



362 UTTÉIUTV1U9 ORAL! 

^prins mes cisîaoux à point* s feines, 
Poin à poin je rdécouesis. 
praimais tant, etc. 

Qjiand j'arrive à ses ollières (i) 
J'avais poues (2) qu'i n'm'entendît. 
praimais tant, etc. 

Quand j'arrive à sa grand' goule, 
pavais poues qui n'me mordît... 
J'I'aimais tant, etc. 

Quand j'arrive à ses gross's pattes, 
J'avais poues qui n'me battît... 
J'I'aimais tant, etc. 

Je l'prins par les deux ollières. 
Par dessus l'mu je Fjetis... 
J'I'aimais tant, tant et tant 
J'I'aimais tant, chu pouer Jean I 



(1) Oreilles. — (2) Peur. 



«^ 



DE LA BASSE-NORMANDIE 363 



II 



LE PETIT PATURIAU 



M. de Beaarepaire a publié une version de la ronde suivante 
avec un autre refrain et quelques variantes. 

Q,uand j'étais tout petit, tout petit pâturiau, 
N'o m'envoyait es landes à garder mes agneaux 
Je dégringol' de la montagne 
De la montagn' qu'en dira-t-on ? 
De la montagne, la faridondaine 
Zim, zim, boum, boum, tra la la la. 
De la montagne, qu'en dira-t-on ? 

[aoux, aoux. 

No m'envoyait es landes à garder les agniaoux 

Le loup y est venu, qui m'a pris les plus biaoux. 

Je dégringole, etc. [aoux, aoux. 

Le loup y est venu qui m'a pris les plus biaoux 
Et pieisqu'tu es si goulu, laisse-mé du mains la 

[piiou. 



364 



LITTÉRATURE ORALE 



Pour faire un casaquin afin d* aller sous l'iaou. 
Et les os des quat' patt' pour Êdre un chalumiaou. 

Pour fair* danser mes frèr's au biaou printemps 

[nouviaou* 

Et pieis les ficher tous par terre en un mouchiaou. 

(^Recueilli d OmonvilU-hi-Bogui). 



m 



LA PAYSANNE ET LE GENTILHOMME 

M. de Beaurepure a donné les premiers couplets de cette 
chanson avec une conclusion différente. 

En Basse-Normandie, 

Au pays où j'sieis nàe, 

Treis braves gentillhommes 

Sont amoureux de mé. 
Ah vertugué I 
Ah sur ma fé ! 
Et youp, youp, youp, et sur ma fé, 
Ah qu't'airas d*amouër pouer mé, 
Inndor, inndor et youp, youp, youp, 
Inndor, inndor (i) et sur ma fé. 

(l) M. de Beaurepaire écrit au refrain : Qui %*4on^ 



DE LA BASSE-NORMANDIE 36S 



Treis braves gentillhommes 
Sont amoureux de mé, 
Le premier est un prince 
Et Taoutre un fils de roué (i). 
Ah vertugué 1 etc. 

Le premier est un prince 
Et l'aoutre lin fils de roué, 
Le troisième est un comte 
Et ch'est ch'tilà qu'j'airai. 
Ah vertugué 1 etc. 

Le troisième est un comte 
Et ch'est ch'tilà qu'j'airai. 
U a défait sa bague 
Et m'ia cUaquiéie ou dé (2).. 
Ah vertugué ! etc. 

Il a défait sa bague 
Et m*la dlaquiéie ou dé ; 
H défait sa tchulotte 
Et me dit : Vlà pouer té. 
Ah vertugué l etc. 



(1) Roi. — (a) Doigt. 



366 



LITTÉRATURB ORALB 



Il défait sa tchulotte 
Et me dit : V'ià pouer té, 
Olle était touilliée d'merde, 
Je Vy ai cllaquiéie ou ûez. 
Ah vertuguél etc. 

(jComm$miqui par M. U docUur Gibv»'). 



IV 



LA VISITE 

Uautre jour i m'prit envie 
D'aller voir mon Isabeau * 
pavais mis dans ma pouquette 
Treis douzaines de gros praniaux. 

Ah quies amouf eux ont de peines ! 

Ah qu'Ies amoureux ont de maux! 

pavais mis dans ma pottqtteoe 
Treis douzain's de gros pruniattXj 
En entrant dans U «haxnbietM 
Je chopis et )'fis im saut. 
Ah qu'les amooreati etc. 

En entrant dans sa chambrette 
Je chopis et j*fis un saut ; 



DE LÀ BASSB-KORHAiTDtE %6j 



I s'écaUr* tous à rire 
En m'appelant grand nigaud. 
Ah qa'ks amoureux, etc. 

I s'écalir' tous à rire 
En m'appelant grand nigaud ; 
Pavais la roupie ou niez 
J'ius clliaquis par le museau. 
Ah qu'les amoureux, etc. 

J'avais la roupie ou niez, 
plus clliaquis par le museau 
Et jamais n'me r'prit l'envie 
D'aller voir mon Isabeau. 
Ah qu*les amoureux, etc. 

V 

LE PEUREUX (Psalmodie) 

En passant par un prie, j'entendis des oies 
qui criaient Perrettel Perrettel j'créiais (i) qui 
disaient : Vlà l'houme à b galette. Coume 
j'allais! 

(i) Je croyais. 



368 LITTÉRATURE ORALE 

En passant près d'une iaou (i), j'rencontris des 
bouêres (2) qui criaient : Canel canel cane! 
J'créiais qu'i disaient : Casse ta canne (3). Coume 
j'allais 1 

En passant près d'un cllos en herbe^ j'entendis 
des faouqueux (4) qui criaient : Hél l'émou- 
leux (5)1 J'créiais qu'i disaient : Vlà rvoleuxl 
Coume j'allais 1 

Je passis près d'une égllise où no chantait : 
Laudate Dominum, pcréiais qu'i disaient : J'tenons 
l'houmel Coume j'allais I 

'J'rencontris un p'tit tchiein (6) qui faisait : 
Gnaf 1 gnaf ! Sans mes gambes (7) il airait mordu 
men bâton I Coume j'allais (8)1... 

(i) Eau, étang, rivière. — (2) Cane. — (3) Cruche. — 
(4) Faucheurs. — ($) Rémouleur. — (6) Chien. — (7 j Jambes. — 
(8) Cette chanson se chante *en psalmodie sur une seule note, 
excepté les trois dernières syllabes. 



# 




DEVINETTES, PROVERBES, DICTONS 



I. — DEVINETTES 

Le bonhomme Toupetoupe, 

Qui a cent yeux et n'y voit goutte? 

— Un dé à coudre. 

Qui a la corde au cou 
Et qui va comme un fou? 

— Un rouet. 

Quatre fillettes courent les unes après les autres 
sans pouvoir jamais se rattraper? 

— Les baguettes d'un dévidoir, 

Qjii est-ce qui tremble quand il voit approcher 
son maître? 

— Le pain. 

Q|ii est-ce qui montre les dents à son maître 
quand il entre? 

-*- la crémaillère (en évidence dans la che- 
minée). 

24 



370 «tt4rat«»e o»aj« 



fjonrr 



Qjii est-ce qui entre partout sans demander la 
permission? 

— Le vent. 

Qui est-ce qui souffle quand on le prend par 
les oreilles? 

— Un soufflet de cuisine, 

Qjii est-ce qui marche sur la tête? 

— Les chus sous les chaussures. 

Qui est-ce qui a les cheveux aux pi^3? 

— Les poireaux. 

Qjii est-ce qui montç ^u ciel sans ailes ^ sfLos 
échelle? ' 

— La fumée. 

Un petit baril sao^ cerde? 

— Un œuf. 

Tout rond, tout read, qui a*a pdmâe fond? 

— Un anneau. 

Qjielle est la chose impossible? 

— Puiser la mer dans un cribU. 

Q}ii est-rqe qui $Quf&e tout sans sç pl^Q4f &2 

— Le papier. 



DE LA BASfiB-NQBVANDIE )7i 

Fiepassacanosa? 

— , La pie passa une rivière, le dxU n'osa la passer. 

Trois moines passaient, 
Trois poires pendaient, 
Chacun prit la sienne et il en resta deu^u. 
Comment cela $e fait-il? 

— Un des moines s^ appelait Chacun, 

Si vous l'avez, ne me le prêtez pas ; si vous ne 
Tave^ pas, prêtez-le moi? 

— IJn battoir. 

Qui est-ce qui tuit Jésus? 

— Ventris (il y a dans l'Ave Maria : ventris tui^ 
Jésus). 

Qpand est-ce que le roi n'appelle pas de 
laquais? 

— Quand il se hrûJt. 

Qui est-ce qui dit très bien ce qu'il ne sait pas ? 

— Une horloge. 

Qu'est-ce qu'un : Écoute s'il pleut? 

— Un moulin qui, pour fonctionner, attend Veau 
du ciel. 



372 LITTÉRATURE ORALE 

Quatre allants et quatre tirants, une par derrière 
et quatre par devant ? 

— Une vache, qui a quatre jamhes, quatre trayons, 
une queue, deux cornes et deux oreilles. 

Qu'est-ce qu*un attrape-souris? 

— • Un moulin où il n'y a pas de travail, 

Qpi est-ce qui injurie le bon Dieu sous prétexte 
de le prier? 
-— Les dévotes, qui écorchent les prières latines, 

Qji'aimez-vous mieux d'une tête pelée ou d'une 
galette à la rosée? 

— Une tète pelée, c*est un pain de beurre; une 
gaktte à la rosée, dest une bouse de vache. 

*— Qji*est-ce que tu fais là, ma petite fiUe? 

— Je guette les allants et venants, j'en croque 
un de temps en temps. 

De quoi s'agit-il dans ce dialogue? 

— La petite fille regardait bouillir de Veau oà 
cuisaient des pois. 






DE LA BASSE-NORMANDIE 373 



II. — COMPARAISONS 

Il faut que jeunesse se passe, comme disait 
cette bomie femme (vieille) qui se tissait dans une 
barrière. 

J'avais pourtant bon dessein, disait le chasseur 
qui tirait à. gauche et manquait son coup. 

Il est comme celui qui marchait sur les dents 
d'un râteau et s'étonnait de recevoir un coup par 
la tête. 

Il est fin conmie Grigouille, qui se mettait 
dans l'eau de peur de la pluie. 

Il est adroit de sa main comme un cochon de * 
sa queue. 

C'est conmie le ConJUeor de la bonne femme, 
ça va toujours en empirant. 

Tout vient à point : b queue du chat est bien 
venue. 

Comme celui qui crachait au derrière de sa 
vache malade : Si ça ne lui fait pas de bien, cela' 
ne lui fera pas de mal. 



374 UTTÉMcnnuB orau 

Si la mer bouillait, il y aurait bien des poissons 
cuits. 

H lève la tête comme un chien qui chauffe un 
four. 

n s*en va de travers comme un chien qui 
revient de vêpres. 

n tourne à gauche comme Debitmbus. -^ (Cette 
locution se trouve dans Rabelais.) 

Il est intéressé comme une poule qui va pondte 
en ville. — (Ailleurs que chez son propriétaire.) 

n est conune les boeu& Mahaut : il n'a saàî 
que de morceaux (il aime mieux manger que 
, boire). 

Il est comme les petits veaux : il a soif quand 
il entend sonner le chaudron. 

Donne du pain à mon petit frère, pour que )*en 
aie. 

On prend les gens par les paroles et les bèlts 
par les cornes. 

Gros vent, point d'abri; 
Pauvre homme, point d'ami. 



DE LA BASSE-NORIKANDIE 375 

Il n'est pas comme les ùiacurs de ehap^ets, il 
en dit plus qu'il n'en fait. 

U est comme le bon Dieu d'Ana&, dée^rgeflté. 

Ses cheveux frisent comme des dents de hérse. 

Il est plus embarrassé qu'une poule qui à'a 
qii'un poukt. 

Fin comme une martre. — (Calembour : fin, 
nntice;'ân, qui a de la finesse.) 

Poli comme la porte d'une prison (calembour). 

Patient comme un chat qui s'étrangle. 

Juste et carré comme une fiûte. 

Ce couteau coupe comme les genoux d'un 
prêtre. 

On voit clair ici comme dans un four. 

n n'y a pas plus à se fier à lui qu'au cul d'nn 
enfant. 

Fier comme un Coutançois, oomme un Gr6- 
villais. 

Maigre comme les fesses d'un pauvre homme. 



376 LITTÉRATURE ORALE 



Maigre comme le chat Misère. 

n est vieux comme Mathieu salé (Mathusalem). 
— (n s'est conservé longtemps parce qu'il était 
salé.) 

Riche comme un Creux d'us (Crésus). — (Iro- 
nique : un creux d'us, une baie de porte ne con- 
tient rien.) 

L'amitié de bien des gens, c'est conune les 
bonshommes de neige, ça fond au soleil. 



III. — DICTONS RAILLEURS 

Pauvre chien, que tu as de puces! Qpi est-ce 
qui te les tuera ? — (Se dit d'un orgueilleux qui 
se méconnaît). 

C'est un homme, et puis : Ho 1 
Q.uand il a beu (bu) 
Il n'a plus de seu (soif). 

(Se dit d'un homme qui affecte la profondeur). 



DE LA BASSE-NORMANDIE 377 



. Le roi n'est pas son cousin. 

H ne faut pas peter plus haut que le cul. 

Il est dur à la desserre. — (A desserrer les cor- 
dons de sa bourse.) 

n ne donne pas ses coquilles. 

Rancune de prêtre et langue de prêtre, c'est 
bon à faire des souliers ; ça dure longtemps et ça 
ne prend pas Teau. 

Il boit bien tout seul : il n'a pas besoin qu'on 
lui mette le doigt dans la bouche comme aux 
petits veaux. — (C'est xm ivrogne.) 

Il irait sept lieues la bouche ouverte pour avoir 
de la galette. 

Il aime bien besogne faite. — (C'est un pares- 
seux.) 

Dans cette maison-là, le maître met son bonnet 
à la lessive. — (C'est la femme qui commande.) 

n entend bien â Chat sans qu'on dise : Minet I 
— (Il n'est pas nécessaire de faire des façons avec 
lui.) 



37S LfTTëRiltUltfi ÛRALE 

C'est la poêle qui appelle le chaudttm : Nàir 
cul. — (L'un ne vaut pas mieux que l'autre.) 

Crache dessus et prie le bon Dieu qu'il gèle. — 
(Ce que tu fais n'est pas solide.) 

C'est comme si tu chantais Femme sensible sur 
l'air de Màlbrough, — (Tu perds ta peine.") 

S'il était prêtre, il chanterait toujours : tïât*-ous, 
bonnes gens, hât'-ous l — (Hâtez-vous, dépêchez- 
vous I) 

C'est un prêtre à quatre savates sous le lit. — 
(U aime les femmes.) 

n faut deux Glliaumes (Guillaume) pour mettre 
une oie hors d'un dos. — (Se dit de ceux qui 
sont embarrassés de la moindre chose.) 

S'il est savant? Il n'y a pas d'âne qui lui en 
ôte. — (Qjii soit aussi savant que lui.) 

— Qjielle heure est-il? — L*heure perdue. Les 
ânes la cherchent. 



I «1 II ■! U 



DE LA feASSË-HOlUliil^DIE 57^ 



IV. — DICTONS SUR LE TEMPS ET LES ANIMAUX 

A la Saint-Thomas, 
Cuis ton pain et lave tes draps, 
Dans trois jours Noël tu auras. 

Noël à ses pignons, 

Pâques à ses tisons. 

(Hiver chaud, printemps froid). 

Entre Noël et la Chandeleur, 
Toutes les bêtes sont en horreur. 

ANoêt 
Les jours croissent du saut d'un crevet (crevette); 
A la Sainte-Luce, 
Du saut d'une puce; 

Aux Roues, 
Du saut d'un vès (veau); 
A la Chandeleu, 



380 LITTÉRATURE ORALE 

Du saut d'un bœu; 

A la mi-avril, 
Il faut voir à se couvrir. 

(En se couchant). 



* 



Enhiei (aujourd'hui) février, 
Demain Chandelier (la Chandeleur), 
Après-d'main Blaisier (Saint-Biaise). 



« 



Le jeudi Ango (Sexagésime), 
Q}ii n'a pas d'ché mouêjut sen co^ ; 

Le jeudi Ardant (Quinquagésime), 
Q.ui n'a pas d'ché mouêjut s'n'éfant (en£ut). 






Mars martelle, 
Avril coutelle, 
Moue (mai) achève. 






Mars remplit les fossés, avril les sèche. 



DE LA BâSSE-NORMANDIE 381 



41 



Le jour Saint-Jean est le plus long de Tannée. 






Pâques et Saint-Michiei (Michel) 
Partagent l'an par moitié. 



* * 



 la Saint-Michiei 
On met les mêles (nèfles) à blliquiei; 

A la Toussaint 
EU's sont blliques à tout le maitis. 






A la Saint-Denis 
Tous les perdreaux sont des perdrix. 






A la Saint-Martin (i i novembre) 
L*hiver est au chemin. 

(On va le rencontrer). 



wrsisi^v^s oiuLs 






Qiwnd il pleut de vent d'amont (N.-E,) 
Tout en rompt. 






Charme de lune 
N'abat ni mât ni hune, 

Chaime de solet (soleil) 
Les abat quand ils seraient d'fé (fer). 
(Un cercle autour de la lune, ne présage rien de 
dangecQu;;; un cercle autour du soJi^l annonce 
une violente tempête). 



* 



Û pleut et fait sdet, 
Le diable est à Carteret, 
Qui bat sa femme à coups d'coutet, de martet. 
(drteret est un petit port sur la côte ouest, en 
face de Jersey). 



* 



Chats, chiens, pores et onrs 
Portent trois mois, trois ççmrâues ^. tf DÎ3. JODH* 



DB LA BASSF-NORBCANDIE 5$5 






Si taupe voyait, 
Si môron entendait, 
Homme sur terre ne vivrait. 






Les petits oiseaux se marient le jour de la 
Sainte-Agathe. 






Q^and les chats se passent la patte sur Toreille, 
c*est signe de pluie^ etc., etc. 

Ces Dictons et Proverbes gagneraient à être imprimés en 
patois de la Hagne, mais on ne pourrait guère le faire sans des 
Joignes, conventionnels (jui ne seraient pas à leur pl^e ici. Je 
me propose de publier prochainement une Grammaire et un 
Glossaire de ce patois, avec les signes appropriés. 



3^4 LITTÉRATUIUE ORALE 



V. — PROVERBES 

Le vent ne souffle pas toujours dans la porte 
d'un pauvre homme. 

Malheur à Toiseau qui est né dans une mau- 
vaise vallée; il y revient toujours. 

Le petit oiseau a dit : 
Ce qu'il t'a fait, fais-le lui. 

Bien perdu ne vaut pas eau. 

Brebis qui bêle perd sa goulée. 

U ne faut pas faire vie qui druge, mais vie qui 
dure. 

Ce n'est pas avec de la beauté qu'on va au 
moulin. 

Les bons marchés vident les bourses. 

Q|ii se fait bête, le loup le mange. 

Q}iî se fiait trop sendette devient torchon. — 
(Serviette, c'est-à-dire trop empressé à servir.) 



DE LA BASSE-NORMANDIE 



385 



Qjiand on graisse les souliers des gens, ils 
disent qu'on les leur brûle. 

Mieux vaut user ses souliers que son chapeau. 
— (Faire ses affaires soi-même que de solliciter.) 

La bonne femme qui ne dit mot n'est pas une 
babillarde. — (Il est bon de savoir se taire.) 

Meuz vaut chaude fumée que froid vent. 

Il ne Êiut pas traîner un fétu devant un vieux 
chat. 

C^jiand on voudra de la graine de niais, ce 
n'est pas chez lui qu'il faudra aller. — (Il a beau- 
coup d'esprit.) 

H a un vilain défaut si la mort ne l'amende. — 
(II est très laid.) 

Poule qui chante. 
Prêtre qui danse, 
Fille qui sait le latin, 
Font mauvaise fin. 



Fille qui souffle (siffle), 
Le diable l'écoute. 



25 



386 LITTÉRATtTRE ORALE 

Le papier ne refuse pas l'encre. — (Il ne ferot 
pas croire tout ce qui est écrit.) 

Je crois bien cela, moi qui crois tout. 

Le temps passé n'est plus; 
Margoton ne danse plus. 

Il est du bois dont on fait les vielles, de tous 
accords. 

H n'y a pas plus de fiauté à lui que sur la 
queue d'une pie. 

Il ferait bon l'envoyer chercher la mCMtt. — 
(On aurait longtemps à vivre avant qn'it fti 
revenu). 

On met ce vêtement-là pour les fêtes carillon- 
nées et pour chauffer le four. 

C'est une jolie fille. Qpand elle aura l'âge d'un 
quarteron d'épingles, on ne la laissera pas pour 
graine. — (A vingt ans elle trouvera vite un 
mari.) 

Il hwx laisser la nuit à qui die esL 



M XA BASSE-NOTIMàNDIE 387 



VI. — LOCUTIONS PRÉOEUSES 

Cest du latin feuillu, il n'y a que les ânes qui 
y broutent. — (Cest très diffidle à comprendre.) 

U cousine avec les cailloux. — (Il marche si 
maladroitement qu'il remue tous les cailloux qu*il 
rencontre. Cette locution procède de l'expresinon : 
remuer de germain.} 

En le voyant passer à Tûctroi, les quatrièmieux 
ont marqué : tout plein. — (Il est complètement 
ivre.) 

Les poules pondent par le bec. — (Suivant la 
manière dont on les nourrit.) 

S'en aller atou (avec) k diat. — (Partir sans 
prendre congé.) 

Mettre la clé sous Fhms. — (Déménager sans 
payer.) 

Mettre ses dents sur Tais (la planche à pain). 
— (N'avoir rien à manger.) 

Sortir les pieds devant. — (Pour être enterré.) 



j88 LITTÉRATURE ORALE DE LA HOEULWDIE 



Boire k lavure de ses pieds. — (Se noyer.) 

Il verrait sept lieues à travers les brumes. — 
(D A une excellente vue.) 

Le bonhomme n'est pas mignon qnand il est 
en colÈre. — (Il est très dur, très méchant.) 

Voilà une tîlle qui n'est pas indifi&ente. — 
(Elle est très joUe.) 

Voilà du ddre auquel le coucou ne f^ pas 
plai^. — (U sera ^gre au printemps quand 
viendra le coucou.) 

n ne faut pas se laisser manger par une b£te 



4\ipC\t/'»C\l/'>f\l/'V\|/"MM/"K\l^^ 



ADDITION A LA PAGE i6o 

Aux références indiquées pour le conte de la 
Fille sans mains, il faut ajouter le Roman de la Ma- 
nekine, publié par M. Francisque Michel, et un 
Miracle de Nostre-Dame, inséré dans le Théâtre du 
moyen-âge du Panthéon littéraire. 

Le commencement de l'histoire est une variante 
de Peau-d*Ane. Le roi de Hongrie veut épouser 
sa fille parce qu'elle ressemble trait pour trait à sa 
mère, et qu'il a promis à sa femme mourante de 
ne se remarier qu'à une femme entièrement sem- 
blable à elle. Les barons l'en conjurent, le pape 
l'y autorise, mais la jeune fille refuse et, pour 
dégoûter son père, elle se coupe la main gauche. 
Le roi, fiirieux, ordonne de la brûler. Les bour- 
reaux, pris de pitié, la mettent dans un esquif qui 
la portera en Ecosse. A partir de cet endroit, le 
cadre est identique à celui de notre conte. Le roi 
d'Ecosse épouse la Manekine ; la reine mère, qui 
a vu ce mariage d'un mauvais œil, profite d'une 
absence du roi pour dire que la reine est accou- 
chée d'un monstre et fabriquer une lettre dans 





399 ADornoN a la page 160 


laquelle le roi ordonne de brûler la mère et l'en- 




fant. Cette fois encore les bourreaux ont pitié 




d'eUe et la mettent sur un esquif. EUe arrive ainsi 




à Rome, ob son mari et son père se sont égale- 




ment rendus. L'enfant amène la reconnaissance et 




U. récondIiatioD du mari et de la femme, qui est 




suivie de ceUe du père et de la fille. La auun 




mâme jetée a l'eau est retrouvée et, sur use pribï 




que fait le pape, elle va reprendre sa plafe au 








Le miracle suit le poème pas à pas. 




TABLE 



Préface i 

Un mot sur la TersificAtioa des chansons Tin 

Principaaz ouvrages cités xi 

PREMIÈRE PARTIE 

RÉCITS 

A. — LÉGENDES 

I. Sainte Colombe et le prêtre 4 

II. Saint Germain et le serpent XS 

UI. La maie herbe et la demoiselle àm Tonaeville ... ai 

IV. La Demoiselle d'HéaaviUe et les Milloraïae» a8 

V. Le Moine de Saire 3a 

VI. Les Saints du pays 37 

\SI. La Demoiselle de Gmchjr et litrie Boosille 4) 

WI. L'Exorcisme 49 



392 



TABLE DES MATIÈRES 



B. — TRADITIONS 

I. Les Fées Sj 

n. Goublins et trésors 4$ 

IIL L'Apprenti sorcier 70 

IV. Le Chien 74 

V. Le Varou 84 

VI. Les Illusions 90 

VII. La Messe du revenant 97 

VIII. Les Oiseaux et les inseaes 10$ 

IX. Traditions diverses x 1$ 

C. — CONTES 
FÉERIES 



I. Le Langage des bètes laj 

II. Le Pays des Margriettes IJS 

III. La Fille sans mains iSi 

CONTES PLAISANTS 

I. Les Voleurs volés '^« 

II. Jacques le voleur 1^7 

III. Le Pauvre et le riche '80 

IV. MerUcoquet 186 

V. Rindon «9© 

VI. Le Rémouleur et les bêtes i9î 

VII. L'Inventaire i9« 



TABLE DES MATIÈRES 393 



PETITS CONTES 

I. Prédicateurs et paroissiens 300 

IL Bavenrs et buveuses aoa 

ni. Varia aos 

IV. Propos de paillers ao7 

V. L'Esprit des bètes aïo 



DEUXIÈME PARTIE 

CHANSONS, DEVINETTES, PROVERBES, ETC. 

A. — CHANTS DE L'ANNÉE (i) 

I. Noël de GréviUe 216 

II. Noël d'OcteviUe 217 

III. Noël de Cherbourg 217 

rV. • La Passion 2x9 

V. La Résurrection aai 

VI. La Saint-Jean aaj 

VII. Chants dévots aaj 

VIII. Thomas HéUe de Biville 237 

IX. Psalmodies, Chansons diverses aa9 

B. — CHANTS HISTORIQUES 

I. Le Siège de lions 223 

II. La Reine de Suéde et les corsaires de Beaumont . . 235 

(x) Les airs notés sont indiqués par on astérisque *. 



394 TUKS DBSL HATIÈIES 



C. — CHANSONS^ DE MARINS 

I. BauiU^ gagnée 241 

IL Bataille évitée 243 

III. Le Départ involontaire 244 

IV. • Sur le bord de rUe 247 

V. Le Navire merveilleux 2$! 

VI. La belle pleureuse , 254 

D. — CHANSONS MILITAIRES 

U Combat tingirlknr ^ 25e 

IL L'Engagé volontaire 258 

m. U Paix 260 

E — BALLADES 

I. Germaine 264 

IL Le Retour du mari 268 

m. Même sujet 370 

fV. Le Retour de Pâmant 373 

V. L'Épreuve «75 

?L UFUlemiUtaire 278 

▼IL Suite de Phistoire de Cécile a8o 

F. -. BERGERIES 

I. * Le Passant et la Bergère a8s 

IL * MÂout sujet ..« «.... 184 

III. • La Brebis perdue «87 

IV. Le RasJWgpgl auMafar >.>»^«>» «9^ 



TABiS DES MATIÈRES )9S 



G. ^ CHASSONS E& GMjINTERIE 

I. L'Amant consolé ►..,..,.. *9> 

II. La Maltresse femme 297 

ni. * La Demoiselle et le japnUnier 302 

IV. La Foire 30$ 

V. UBatcUère 308 

H. - MOINES ET NONNES 

I. La Religieuse jn 

II. L'Évasion ,, 113 

III. Le Religieux jf7 

IV. Visite an couvent H9 

V. Le Moine et le Diable .". |a3 

VI. Le père Simon et la dame p$ 

I. — RONDES 

I. • Vive Tamour . . . '. 331 

II. Chanson du xvi* siècle sur le même sujet 337 

III. * J'aimor»!^ m'aime « 339 

IV. * Dans |i «qw à ««^«e 340 

V. Qpand UlbayMt4Màtn«ni *..-. iA* 

VI. Q;umd j'ètaift asnwM ai onnpagjii* 343 

VII. Petit bo^bomme^ pvend^ ta hK&ette 34S 

Vm. Le Mari brûlé 3$o 

IX. Le Coucou 3$2 

X. Le Petit Marcelot JS3 

XI. Le Marchand de velours )S6 

Xn. Le Monlin J57 



l DES MATIÈRES 



J, — CHANSONS EN PATOIS 

L * Là femme ^dî. ■ perJu un mui ^ . jff 

II. Le Felh plturiiu jtj 

m. L« Paywuie ci le gestnhoome %i^ 

IV. U Vieite 36C 

V. Le Fetueui. puimailie.^ jéT 

DEVINETTES, PROVERBES ET DICTONS 

DenneRet r. jéj 

Compueiiodi ,....,. -.-,.-,--..,,.,..„.....' jt; 

DjcUHU nUlnn jt* 

Dictn» tor letcmpi, leainhniiu, etc m 

Proverbet ',..,.,,.,.....,-..,..,,. JS^ 

LoCutlDIU pT^RlK* ,...,....,.,....... JS7 

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